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Complémentarités par contraste : The Day I Met Caruso (1956), de Frank Borzage

26 avril 2017

par Anne Mounic


Auteur de A Farewell to Arms (1932), d’après le roman d’Ernest Hemingway (1899-1961), L’adieu aux armes, paru en 1929, et déduit d’un épisode autobiographique, Frank Borzage (1893-1962), né d’un père italien et d’une mère suisse, connut ses premiers succès avec des films muets, Seventh Heaven (L’Heure suprême, 1927), Street Angel (L’ange de la rue, 1928), Lucky Star (1929) et The River (La femme au corbeau, 1928-1929). Dans les trois premiers figurent Janet Gaynor et Charles Farrell, dont le jeu met en valeur le goût du cinéaste pour les intrigues amoureuses romantiques. Après l’avènement du parlant, trois films ressortent dans sa très importante filmographie, A Man’s Castle (Ceux de la zone, 1934), Desire (1936) et The Mortal Storm (La tempête qui tue, 1940), qui décrit avec minutie les changements induits dans les relations familiales et amicales par l’avènement brutal du totalitarisme, en l’occurrence le nazisme. C’est un film remarquable.

Nous considérerons ici The Day I Met Caruso [1], Le jour où je rencontrai Caruso, court-métrage (25 minutes) de 1956, tourné pour une émission de télévision intitulée « Screen Directors Playhouse ». Des figures célèbres du cinéma étaient invitées à filmer pour la télévision. Borzage choisit d’adapter un récit d’Elizabeth Bacon Rodewald.

L’histoire que met en scène Borzage est présentée comme le souvenir authentique de la narratrice et auteur, alors petite fille d’une dizaine d’années, d’une famille de Quakers, et appelée à voyager seule en train pour rentrer chez elle à New York. On la voit monter dans le wagon, habillée de façon très stricte et accompagnée d’une femme à l’allure encore plus stricte, la cousine de son père, qui l’installe en lui recommandant de ne parler à personne. Elle utilise la ferme archaïque de deuxième personne : « This is thy seat, and this is thy ticket. » (« Voici ta place, et ton ticket. ») Lorsqu’on contemple, en gros plan, le visage d’Elizabeth, et surtout ses grands yeux curieux, écarquillés sur l’avenir, on devine que tous ces conseils de sagesse auront du mal à être exactement suivis. Aussitôt la cousine partie, l’enfant se lève et regarde par la fenêtre du compartiment.

On découvre, suivant son regard, un groupe d’hommes et de femmes bruyants, entourant un personnage qui se distingue et parle italien. Il est coiffé d’un chapeau clair à ruban noir et reçoit toute l’attention des autres. La petite fille, les yeux encore plus curieux, suit d’un mouvement de tête les gestes de l’homme, qui prend congé de ses ami(e)s. Le montage fait alterner le visage de l’enfant, qui ouvre de grands yeux, un peu indignés, et le groupe tumultueux. Puis le train démarre ; on en entend le sifflement ; on voit les roues se mettre en branle ‒ tout cela dans un très beau noir et blanc. On voit passer l’homme, d’un pas vif, qui contraste avec la rigidité, un peu plus tôt, de la femme et de la fillette. Celle-ci, une fois encore, accompagne d’un mouvement de la tête et du regard, la progression de cet homme, qui se rend juste derrière, dans un espace plus vaste. C’est là que l’enfant voulait se rendre en entrant, mais sa tante l’en empêcha, lui montrant sa place et lui tendant son livre.

On voit l’homme, de dos, s’engouffrer dans cette sorte de salon alors qu’Elizabeth se retourne sur lui. Le chef de train passe et remarque son intérêt pour ce que cache désormais la porte qui s’est refermée sur lui. « You know who’s in there ? » (« Tu sais qui est là ? »). L’enfant lui décrit d’un air à la fois intrigué et désapprobateur la séance des adieux sur le quai et l’employé des chemins de fer lui dévoile son identité : « That’s Mr Caruso. » (« C’est M. Caruso. »), nom qu’elle répète avec admiration. « The big singer. / Le grand chanteur. » Il avait été présenté dans l’introduction comme celui que l’on écoutait en famille à la radio, même si de telles choses superflues, chez les Quakers, pouvaient passer pour extravagantes. Nous sommes donc prévenus : la petite porte qui s’est refermée sur la célèbre silhouette ne s’ouvrira que pour l’extravagance d’une aventure hors du commun. Nous allons dériver de l’ordinaire, comme le mot lui-même le suggère. Quand Caruso refait une apparition, exprimant ses souhaits à l’employé, il parle avec un fort accent italien, qui ne devait pas être étranger à Borzage.

On voit filer le train, qui fume et fait du bruit, et, en superposition, les deux visages, celui de l’extravagant chanteur, et celui de la très sage petite fille... curieuse. On retourne dans le salon ; on voit la silhouette du chanteur et on entend frapper à la porte. Nul n’est surpris de voir entrer la petite fille, le regard intense. Le montage confronte les deux visages. Caruso propose un autographe ; l’enfant se fait expliquer ce mot. « My name on a piece of paper. - What would I do with it ? / Mon nom sur une feuille de papier. - Qu’est-ce que j’en ferais ? ») Et elle l’entreprend sur son « extravagance ». Trop de fourrure sur son pardessus. Trop de femmes autour de lui. Trop d’espace pour lui dans ce salon destiné à des familles nombreuses (ce que lui avait dit la cousine pour la dissuader d’y pénétrer). Caruso parle d’absurdité, remarquant qu’elle n’est pas très polie avec lui. « I do not wish to offend thee. / Je ne souhaite pas t’offenser », répond-elle poliment. « I thought you must be an angel to sing like that. / Je pensais que tu devais être un ange pour chanter de cette façon. » Et elle le met en garde, de sorte que ce don ne lui soit pas retiré. C’est lui, alors, qui la retient.

Il l’interroge sur cet archaïsme du « thee » et « thy » ; elle lui indique qu’elle est Quaker et l’informe des croyances de cette « société d’amis ». Caruso, revenant à lui-même, évoque l’opéra, lieu impossible à fréquenter pour un Quaker. Mais elle l’écoute à la radio. Quand il chante, elle reçoit comme une gerbe d’eau sur le visage, plus rafraîchissante encore que l’eau. La vanité du chanteur en est flattée. Il la persuade de se distraire un peu, même si ce n’est pas strictement nécessaire, et de jouer avec lui aux cartes. On ne peut rêver plus différents comme protagonistes, mais Elizabeth a éveillé la curiosité de l’homme du monde, autant, au moins, que sa présence avait sollicité celle de l’enfant. Cette curieuse complémentarité éveille aussi celle du spectateur. Le contraste des visages participe de l’émouvante beauté de la scène ‒ celui d’un homme mûr, apprêté, soigné pour produire son effet ; celui d’une fillette dont les mots expriment exactement les pensées, sans déguisement, et dont le regard trahit une personnalité singulière.

La course du train traduit la fuite du temps ; la scène évolue ; l’enfant prend plaisir à cette partie de cartes, de même que le « grand chanteur ». On sent très vite se nouer entre eux une grande familiarité, même si l’enfant sait que ce moment constitue une incartade dans sa règle de vie. Il se met à fredonner comme si le regard d’Elizabeth, sur lequel le cinéaste s’attarde, appelait ce rafraîchissement. Et, à sa demande, il lui conte l’intrigue de La Bohème (1896) de Puccini, parallèle, au début, à leur aventure (elle a frappé à sa porte comme Mimi à celle de Rodolfo). La musique, orchestrale, semble s’élever du regard émerveillé de la fillette, dont Caruso prend les mains. Et l’on entend la voix véritable du célèbre ténor italien (1873-1921) ‒ dont le rôle est tenu par Lofti Mansouri (1929-2013), Américain d’origine iranienne, qui fut directeur d’opéra, Elizabeth étant incarnée par Sandy Descher (née en 1945), qui joua de nombreux rôles d’enfant dans ces années-là.

L’image est émouvante de cette fillette souriante, écoutant chanter cet homme qui tient ses mains dans les siennes sur la petite table ouverte entre les sièges. Par la vitre défile le paysage. On voit se superposer les nuages sur les yeux émerveillés de l’enfant. Fondu au noir. Revient la voix narratrice, sur la course du train, pris dans un paysage de plaine, où évoluent trois personnes. Elle énumère les grands airs qu’il lui a chantés ce jour-là, mémorable, sa tête tournant plus vite que les roues du train. On longe un large fleuve. Sa voix évoquait des images extraordinaires. « I could hardly breathe. / Je pouvais à peine respirer. » Elle pénètre tous ces récits : « And I was part of it all. / Et de tout cela je faisais partie. » Il chante l’air de Paillasse (1892) de Ruggero Leoncavallo (1857-1919) : « Ridi Pagliaccio » (Ris, Paillasse).

Le train file à toute allure. On passe d’airs dramatiques à des mélodies plus légères, un fragment du fameux air de Rigoletto (1851) de Giuseppe Verdi (1813-1901), « La donna è mobile » (« Femme est volage. »). La fillette éclate de rire alors que le ténor fait tomber en pluie toutes les cartes. Le train en croise un autre. On entend un air de José, dans Carmen (1875) de Georges Bizet (1838-1875), puis O sole mio (1898), paroles de Giovanni Capuro, musique de Eduardo di Capua. C’est l’heure de la collation. Caruso remarque qu’il y a de la glace. Le serveur tend à la fillette une serviette. « I thank you », répond-elle. (« Je vous remercie »), le « you » remplaçant l’archaïque seconde personne du singulier. Le ténor fronce les sourcils et requiert une explication. Elle lui apprend que par sa voix, il a gagné sa place dans la fraternité. Elle prie. Il sourit. Il prend un papier et un crayon et dessine d’elle un portrait qu’il lui offre en souvenir. Sa voix est pour lui, selon elle, sa façon de prier.
Le train entre dans la nuit et s’arrête dans une gare. On voit les deux compagnons de l’extérieur, par la fenêtre, dont Caruso demande qu’on lève la vitre. Il aperçoit des soldats auxquels il adresse un air, « Over there », chant patriotique composé en 1917 par George M. Cohan. Caruso donne aux soldats « a saluto », mais Borzage détestait la guerre et la dénonce dans ses films. La fillette bat la mesure de la tête, en souriant, ravie. De même font les soldats derrière les vitres de leur wagon. L’homme qui a servi la collation se tient derrière le ténor et sa nouvelle amie. Les soldats agitent les mains en signe d’au revoir. On aperçoit la foule dans la gare de New York, un homme et une femme qui attendent. Le train, « The Puritan », est annoncé avec du retard. L’homme, père d’Elizabeth, va attendre seul.
Le train fend la nuit. Caruso passe son vêtement à la fillette, qui devra attendre dehors qu’il soit prêt. Il émet quelques remarques sur la sobrieté de son vêtement et elle lui avoue : « I do want to be fancy sometimes... » (« Oui, parfois, je voudrais avoir un peu de fantaisie... ») Elle n’a plus peur de souhaiter ce qu’elle souhaite depuis qu’elle l’a rencontré. Et ils arrivent tous deux à la gare, avec entrain, non plus comme elle était montée dans le train avec la cousine de son père. Elle pose avec lui pour la photographie, car les journalistes attendent la vedette. Il la soulève, la prend dans ses bras. Le père s’étonne, un peu comme elle lorsqu’elle aperçut Caruso sur le quai. Entendant son nom, l’enfant se raidit, mais Caruso serre la main du père comme un « ami », un « grand mot empli de signification ». Il lui conseille d’accorder à l’enfant un peu plus de fantaisie.
Elizabeth prend sur elle la faute : « I want to confess I talked with a stranger. » (« Je veux confesser que j’ai parlé avec un inconnu. ») Mais le père, sous le charme, s’écrie : « A wonderful man ! » (« Quel homme merveilleux ! ») L’enfant sourit et s’étonne qu’il ne soit pas en colère. Le père la rassure et traite sa cousine de femme à l’esprit étroit. Il prend sa fille dans ses bras, comme tout à l’heure Caruso, pour la photo, et l’assure de son amour. Elizabeth lui dit qu’elle l’aime, ainsi que M. Caruso. Une forme de plénitude se déduit de cette complémentarité des intérêts et des modes de vie.
Cette confrontation entre une petite fille (l’actrice, Sandy Descher, avait à peine onze ans en 1956) très raisonnable et un artiste qui vit une vie à l’opposé de la sienne exerce un charme extraordinaire sur le spectateur. Ils s’opposent tout d’abord en tous points, ‒ la rigueur puritaine de la fillette s’offusque de cette faconde italienne, pays catholique ‒, puis trouvent, chacun dans le rêve de l’autre, ‒ elle se rafraîchit de son chant ; il trouve en elle une admiration sincère, également rafraîchissante ‒, une forme de complémentarité qui gomme, l’espace de cette brève rencontre, les disharmonies du monde. L’épisode avec les soldats situait la scène après 1917, lors de l’entrée en guerre des Etats-Unis, appelés « over there », de l’autre côté de l’océan, dans cette vieille Europe que le père de Borzage avait quittée au début des années 1880. Derrière cette complémentarité que crée le chant se dessine une autre réalité que le cinéaste dénonce dans nombre de ses autres films, celle de la guerre et de la discorde, que transcende l’amour, dans Seventh Heaven.

On peut voir ce court-métrage sur YouTube :

https://www.youtube.com/watch?v=ZTATGmfpb80

Notes

[1Frank Borzage, The Day I Met Caruso (1956), avec Lofti Mansouri et Sandy Descher. Supplément à Lucky Star, in Coffret Frank Borzage, en quatre films. Carlotta Films, 2010.


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