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Colloque Ecrire la Faim : Gabrielle Althen

26 septembre 2011

par Gabrielle Althen

Faim, désir et littérature
« Le gâteau » de Baudelaire

précédé de "Bucolique", poème

Bucolique

Endroit et temps parfaits, brise, fleurs, lignes de monts exquises, partage délicat de la brume, absolu non absent, dissimulé à peine,
organique peut-être, et je me dépayse.
Et mon cœur tâtonnant d’éprouver que le manque lui manque. J’offre ainsi mon salut trop rieur au premier contradicteur venu et nous
nous en retournons à la parcimonie pleureuse de nos chambres.
Le printemps en frémit. Nul n’y prête attention.
Honte sur tout cela !
Honte ? Non ! Grâce ! Grâce sur tout cela car de folles mains mal remplies sont aussi traversées de clarté.
Le ciel glisse. Tant de sourire aussi, ces pauvres fleurs sans racines !
Mais de nouveau ce vent, le vent qui parle à mes cheveux…

***

Ecrire la faim... L’un des poèmes du Spleen de Paris de Baudelaire a pour titre “le Gâteau”, et il a pour objet d’évoquer la faim et, par contraste, la satiété. Cependant, comme si souvent dans son œuvre, le poète y déborde sa thématique affichée et il en vient à dénuder, comme au scalpel, certaines des modalités du désir. IL en advient que nombre de ses Petits poèmes en prose peuvent servir de prisme et de révélateur du lien qui unit désir et littérature. Quant à la faim, dont l’objet est vital, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est universel. D’où l’envergure du poème : on s’y trouvera bientôt entre vie et mort : sans nourriture pour sustenter la faim, il faut mourir, si bien que se trouve radicalisée la question du désir, - sans compter que cette cristallisation du désir en général sur la faim, et sur une tranche de pain devenue du gâteau, met au jour de façon particulièrement exposée, - surexposée -, la charnière qui unit le désir et la littérature.

Pourtant « Le Gâteau » s’ouvre plutôt sur la représentation d’une satiété qui est tout à la fois physique, morale et esthétique : un voyageur comblé au sommet d’une montagne sublime. A l’évidence, le poète se moque de Rousseau. Mais son poème pense, raille, joue, séduit, chatoie, mais il est aussi parole autonome, multiple et vivante et déborde de toute part son propos affiché pour faire entrer le désir dans une sorte de relation nécessaire avec la vie, avec la poésie et avec la littérature.

Premier paragraphe : aussi étonnant que cela soit de la part de Baudelaire, il dit un état de satisfaction. Son protagoniste juché sur sa montagne, heureux du monde, heureux de soi, heureux des autres, est si heureux même qu’il en vient à ne plus « trouver si ridicules les journaux qui prétendent que l’homme est né bon ». Bref, Rousseau est bien là et il faudrait baigner avec lui, selon la pensée que Baudelaire lui prête, dans une harmonie innocente, à ceci près qu’on ne peut oublier combien le poète, qui met si souvent le doigt sur ce qui relève de la scission intérieure, se défie de l’innocence.

Pour commencer, le texte joue. Le personnage a-t-il faim ? Le pain, une tasse de cuir, objet un peu surprenant, mais, comme le reste, tout à la fois signe de luxe et d’ironie, et un élixir de pharmacie non moins absurde sont déjà sous sa main. On se croirait dans La Genèse ou au moment de la découverte de l’efficacité de la peau de chagrin par Raphaël. Quant à la satiété morale, elle transporte clairement du côté du sublime. Il y va même d’un « total oubli de tout le mal terrestre ». Ce que le texte ne cesse de laisser entendre, c’est que nous avons quitté le sol. Le poète joue, pour le signifier, de toutes sortes de marqueurs de doute. Il ne cesse de se dédire, par le ton, de ce qu’il dit, et ces lignes finissent par être ravageuses. Tout cela vole trop haut, sans compter les grands mots et les clichés qui le dénonce. Il est, dans Madame Bovary, une rêverie amoureuse selon laquelle des palmiers s’ajoutent aux sapins, aux sable des plages et à tant d’autres signes supposés d’excellence que les prétentions amoureuses du personnage en sont ravalées à des facilités mesquines. Même bêtise ici : passions vulgaires « aussi éloignées que les nuées qui défilaient au fond des abîmes » ou plus marqué encore, un « souvenir des choses terrestres » semblable au « son de la cloche des bestiaux imperceptibles qui paissaient loin, bien loin, sur le versant d’une autre montagne ». Il est rare que Baudelaire approche à ce point le comique.

Un mot pourtant, le même, fait œuvre et dénonce tout à la fois Rousseau et ce qui précède : « J’en étais venu à ne plus trouver si ridicules les journaux qui prétendent que l’homme est né bon ». En somme le ridicule s’est déplacé de l’exaltation du personnage à l’optimisme mensonger. L’ensemble du poème va lui opposer la logique d’un implacable démenti. « Ridicule », à savoir un seul adjectif, aura suffi à annoncer la déception qui suivra. Car le vers est dans le fruit. C’est la lutte de deux enfants qui le confirmera.

Le poème, en effet, contient aussi un apologue. L’ironie s’y accompagne d’une fable et elle est secondée par un récit. Le second paragraphe raconte un événement. L’homme s’est coupé une tranche de pain. Il l’offre à un enfant affamé. La convoitise du petit pauvre est indiquée d’un trait aussi ferme que la satiété du narrateur. Comme le rat devenu le joujou du pauvre aux yeux d’un enfant riche, la tranche de pain est devenue à ses yeux « gâteau » et le récit se noue. Plus de double langage alors. On notera simplement qu’afin que le motif en soit clair, le poète s’abstient de ne plus rien dire des sentiments de son protagoniste, si ce n’est son amusement et son rire devant la transformation du pain qui lui paraît pittoresque. La faim surgit donc sans accompagnement, à ceci près cependant, que l’enfant a des gestes de bête apeurée qui le font reculer aussitôt son butin à la main et qu’il sait d’emblée, et d’instinct, qu’il doit le défendre et se défendre. A l’inverse du voyageur, lui connaît le mal.

Un autre enfant paraît. Tout pareil au premier. Comme il arrivait dans « Le Joujou du pauvre », entre l’enfant riche et l’enfant pauvre, leur gémellité, gémellité de nature, gémellité dans le besoin, dans la faim, et dans le désir, est frappante. « Les deux enfants », disait cet autre poème, « se riaient l’un à l’autre avec des dents d’une égale blancheur », et son élaboration reposait sur la même idée, presque sur le même matériel, même appétit de vivre et même blancheur des dents. Pourtant la fraternité, cette fois, n’entraîne pas au partage. Dans « Le Gâteau », les deux enfants se disputent leur pain jusqu’à ce qu’il s’éparpille en miettes et même « en miettes semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé ». Quant à la description de leur lutte, elle est épique, - le poème dit « hideuse ». Joue alors magnifiquement la disproportion entre enfance et violence, entre tout petit et énormité monstrueuse de la bagarre. Il faut assurément en déduire, et l’âge des enfants en témoigne, que l’homme n’est ni bon ni « né » bon. Force est bien de constater d’autre part que la beauté du paysage ne les incline pas davantage à la mansuétude. Au bout du compte, rien de convenable n’aura eu lieu, ni entre eux, ni de la part du narrateur, spectateur absent qui ne conçoit même pas l’idée de couper une seconde tranche de pain. L’événement aura démenti, comme l’ironie, l’idéal de confection du départ du poème. Au bout de ce combat, ne restera rien : plus de pain, même plus de belligérants, car les enfants sont épuisés. Pire encore : plus d’enfance, puisqu’ils sont devenus de « petits hommes ». C’est le dénouement d’une triste affaire. Une boucle est bouclée, cette histoire terminée. Baudelaire cependant ne saurait en rester là.

Le poème n’est pas clos et, comme il arrive si souvent dans cette œuvre, son dernier rebond en retourne le sens. Ici, précisément, surgit ce qui m’y intéresse au plus haut point : l’apologue est purement et simplement quitté pour sa signification. Pour une signification plus abstraite que je vais oser penser anthropologique. Je vois là le rappel de l’empan, - le mot est de Claudel – du grand empan même des poèmes qui importent. Ici, les mots pourtant sont restés simples :

« Il existe donc un pays superbe où le pain s’appelle du gâteau, friandise si rare qu’elle suffit à engendrer une guerre parfaitement fratricide. »

Je veux bien considérer que le propos puisse être entendu de deux façons. Ce pourrait être un pays simplement superbe, mais j’y entendrais alors la redite du premier paragraphe. Quant à cette guerre dite fratricide, elle constituerait alors, autre reprise, un résumé exact de ce qui a précédé. Il ne me semble pas cependant que ce soit dans la manière de Baudelaire. Il lui faut plus d’invention. Plus d’intelligence aussi.

Il préfère donc carrément changer de logique, comme à la fin de « La Vie antérieure », comme à la fin de « L’Irrémédiable ». Plus pernicieux qu’on n’eût pu le penser, le poème bifurque. Il bifurque, pour situer délibérément sa donne entre vie et mort. Bien au-delà de la découverte de l’existence de la nécessité et des nécessiteux, bien au-delà de l’incommunicabilité possible entre riches et pauvres, le poème va désormais montrer désormais que la violence, mortelle, est vitale. En tout cas, tout aussi vitale que mortelle.

Dans cette perspective, deux mots sont dotés d’une sorte de rayonnement rétrospectif : ce sont « superbe » et « fratricide ». « Parfaitement fratricide » même. C’est la polarité qu’ils recouvrent qui est signifiante et elle suppose plusieurs paliers de réflexion. Cette lutte des deux enfants est en effet vitale pour une raison qui les dépasse l’un et l’autre, comme elle dépasse la satiété du narrateur. C’est que la faim et le désir dont le caractère est d’être vital du fait de leur lien à la vie et à la mort, ont une intensité supérieure à tous les autres liens, y compris ceux de gémellité. C’est le premier des retournements opérés.

Il en est cependant un second, lui aussi capital : il tient au fait que le pays qui a charmé le narrateur est dit « superbe ». Je ne peux ni ne veux entendre ici un rappel du paysage du premier paragraphe, mais un retournement en grand de la vision. Loin de revenir sur ce qui a été dit, le mot inaugure en effet le franchissement d’un seuil. Ce pays superbe n’est tel que parce que c’est celui où l’on désire encore. C’est celui de la faim, et, au-delà de la pénurie que cela implique, c’est celui où le désir existe. Le pays de la faim, le pays du désir, voilà bien le pays « superbe » dont le narrateur a pu indiquer, d’un mot, la découverte, la surprise et la nostalgie. Comme les petits pauvres désiraient pour se sustenter du pain, il découvre le désir de désirer. Autant dire une autre nécessité, aussi instante que celle qui précédait. A l’inverse du héros de La Peau de chagrin, qui, du fait de sa terreur du désir, désirait paradoxalement ne pas désirer, lui va découvrir non pas le lien comme chez Balzac qui unit le désir à la mort mais celui qui unit l’appétit et la vie. C’est apprendre que bien qu’elle procède d’un manque, là où manque la faim, et le désir avec elle, rôde la mort. Mieux vaut alors se battre à mort et sauver son désir que s’ennuyer comblé sur un sommet. Je n’invente pas : un autre poème du Spleen de Paris confirme cette lecture. Dans « Portrait de maîtresses », un homme dit avoir tué la sienne parce que, à la lettre et comme dit précisément la langue, elle ne lui laissait rien à désirer. L’alternative, selon ses propres mots, était de « vaincre ou mourir ». Se défendre de la perfection mortifère de sa maîtresse « parfaite », autre combat mortel, l’avait donc en droite logique obligé à la tuer.

C’est du nerf de la guerre, mais c’est aussi du nerf de la vie, que rendent compte ces paradoxes. Or le nerf de la guerre et celui de la vie sont ceux-là même de la littérature et « Le Gâteau » en cristallise la prise de conscience. Le poème a donc bien pris pour tremplin l’antipathie de Baudelaire à l’endroit de Rousseau, mais c’est pour en ouvrir aussitôt l’argumentation raisonneuse à ce qui touche au désir, à la satiété impossible, autant dire aux possibles et aux impossibles de l’expérience existentielle. En une page, le poème jette alors le jour le plus cru sur la vie comme elle va. Ce mouvement de bascule à la fois me touche et m’éblouit.

Un autre poète le dirait plus tard en d’autres mots :
« Toute vie qui doit poindre
achève un blessé … »

Mais une fois encore, c’est ici le pouvoir polysémique de la proposition, si simple dans son argument, si rassemblée, si synthétique, qui me séduit. Il y a du reste encore un autre aspect du poème de Baudelaire pour me combler. C’est son recours au récit. Au récit, à la narration, qui est si absente de la poésie d’aujourd’hui.Les enfants, mangeront-ils ou ne mangeront-ils pas ? Quant au narrateur, y gagnera-t-il ou non son droit au désir ? Et nous voici pour chacun d’eux trois, aux prises avec la représentation d’êtres désirants en quête du dénouement qui couronnera, ou non, leur attente de succès. Certes, ici, il y va plutôt de ratages. Tout se passe comme si le poème privilégiait la représentation du manque à celle de la satiété repue, mais il me paraît pour cela même argumenter en faveur de cela qui se passe partout ailleurs dans la littérature. La fable dont il est constitué met en lumière l’un de ses ressorts universels. Même dans la prose, même dans le conte de fée qui se tait toujours après avoir narré les différentes étapes du rapprochement de ses princes et de ses princesses, la littérature consacre moins d’espace à la figuration du désir satisfait qu’à celle de la poursuite de sa satisfaction. Tout se passe comme si elle privilégiait partout, non forcément le malheur au bonheur, mais la représentation du premier à celle du second.

« Mes faims, c’est des bouts d’air noirs ;
L’azur sonneur ;
- C’est l’estomac qui me tire.
C’est le malheur. »

Comme Baudelaire, Rimbaud le savait. Dans l’absence de l’objet du désir, il y a plus à faire et, partant, plus à dire. Et il y a plus à dire, parce qu’il y a à raconter précisément ce que l’on fera pour approcher son objet, - ainsi la lutte des deux enfants, tandis que la satisfaction qui mènerait au surplace laisserait sans voix, ainsi, encore l’immobilité du voyageur sur son sommet et l’ironie qui l’accompagne. En donnent du reste la preuve la littérature amoureuse et la littérature mystique dont la finalité déclarée devrait être de célébrer la réunion des partenaires du désir et qui, si fréquemment, en remplace la rencontre par la quête qui y mène. Liée au désir, et, pour autant, à l’inaccompli autant qu’à un espoir de dénouement qui convienne, la littérature se fonde sur ce que j’ai appelé ailleurs le désir en souffrance. Mais c’est parce qu’elle est liée par ce biais à ce qui vit dans la vie qu’elle est affaire si sérieuse. Il en advient que ses réticences, ses prétéritions et ses silences comptent autant que ce qu’elle dit.

Que je m’aventure encore. Cette fois franchement pour de bon. Péguy a pu affirmer que les dieux d’Homère manquent du manque. A pousser cette idée un cran plus loin, peut se laisser induire que, si la littérature est bien faite de l’étoffe dont nous sommes faits, ce manque qui manquerait aux dieux d’Homère, pourrait n’être pas aussi négatif qu’il y paraît. Voici, après une leçon de pessimisme, ma leçon d’optimisme, que je reporte, du reste, sur Baudelaire.

C’est qu’en effet, ce manque pourrait bien être la place vide où autre chose pourrait déposer. Autre chose. Une marge, en somme, un lieu vacant et libre, la place toujours vide d’une espérance non prononcée. Serait-ce que la parole d’art veuille aussi désigner les hommes non pas seulement par ce qui leur manque mais par leur effort pour l’obtenir ? En somme, par une allure ? Serait-ce qu’elle postule que rien ne sustente suffisamment son désir et qu’il « ne se nourrit pas seulement de pain » ? Serait-ce qu’elle indique qu’aucune soif n’est jamais étanchée par aucune des eaux du monde. Serait-ce encore que ce manque qui manquerait aux dieux d’Homère est une chance, et que cette chance est la définition d’une vocation d’être homme ?

C’est que toute faim peut en cacher ou en révéler une autre. Il en advient que d’objet en objet, parfois même d’objet en objet plus mineurs que le pain, la littérature ouvre ainsi à tous les domaines du possible. Plus encore, sa plasticité étant infinie, elle ne se prive pas ce faisant de mettre en jugement les désirs qu’elle met en scène. Désirs justes ou injustes, indus, excessifs, pas assez intenses, trop intenses, minables, leurs représentations peuvent s’assortir de doutes, et même de doutes non pas seulement relativement aux objets qui les suscitent, mais au désir lui-même. La littérature le passe au crible, au nom d’autant de hiérarchies de valeurs dites et non dites que l’on voudra. Elle en scrute même non seulement les élans, mais les retombées et les pannes, qui la mettent parfois elle-même en panne jusqu’à se représenter elle-même, ainsi chez Paul Celan, dans sa tension vers la parole. Semblable lucidité indique certes que les délices ne sont pas durablement de mise dans la narration, qui ne peut les supporter longtemps. Mais elle en agrandit le champ d’autant. Elle l’agrandit même infiniment.

C’est peut-être ce que pose aussi « Le Gâteau ». Le génie que je crois caractéristique de Baudelaire, y est à mes yeux de transmuter ses fables, jouissances et douleurs comprises, en figures de l’effort de vivre. C’est par là qu’il atteint, au-delà de la donnée si concrète et saisissante dont ses fastes sont faits, à une sorte de puissance seconde où se donne à lire comme un chiffre ou une algèbre de l’existence humaine. Dans « Le Gâteau », il a jeté son discrédit sur la satiété, physique, morale et spirituelle. Qui s’en étonnerait de la part de qui associe si fréquemment l’extase charnelle à la charogne et déporte si volontiers ses paradis du côté de vies antérieures, de futurs improbables ou de l’irréalité impliquée par des conditionnels qui en contredisent le propos. L’œuvre en son entier fore si profondément le lien qui relie le désir à son objet qu’elle en transperce l’occasion et le pittoresque. Comme dans le Rimbaud d’« Aube » ou de « Veillées », la figuration du meilleur est biffée, le rêve quitté, le réveil toujours dur. Baudelaire oblige ainsi à passer dans le « Le Gâteau » d’un pays apparemment superbe dont il a dénoncé la falsification à un autre expressément dit « superbe » parce que la nécessité y oblige à se battre pour sauver son désir.