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Colloque Ecrire la Faim (E.N.S. 18 mars 2009) Ouverture, par Isabelle Raviolo

26 septembre 2011

par Isabelle Raviolo

Ecrire la faim

Ouverture du colloque du 18 mars 2009

Je tiens tout d’abord à remercier vivement Maël Renouard et Jean-Charles Darmont qui ont répondu favorablement à ma demande, et m’ont permis d’occuper la belle salle Béatrix Dussane, à l’Ecole Normale Supérieure, pour réaliser cette journée d’étude sur la faim. Je remercie également tous ceux qui ont répondu à mon appel pour ce colloque : Jérôme Thélot, Jean-Yves Masson, Anne Mounic, Claude Vigée, Gabrielle Althen, François Amanecer. Et je serai très heureuse de leur offrir un repas, à Midi, au Mauzac, rue de l’Abbé de l’Epée.

Dans la continuité du numéro 2 de Thauma et de la Table ronde qui réunissait Sébastien Labrusse, Aurélie Loiseleur, Gabrielle Althen et Claudine Bohi, le 27 janvier 2007, à l’Espace Georges Bernanos, à Paris, je place cette réflexion sur la faim sous le signe de la double généalogie d’Erôs, fils de Porôs et de Pénia.

« Il est pauvre, nous dit Platon dans Le Banquet, il s’en faut de beaucoup qu’il soit délicat et beau comme la plupart des gens se l’imaginent ; mais bien plutôt, il est rude, malpropre ; un va-nu-pieds qui n’a point de domicile fixe, toujours couchant à même la terre et sans couvertures, dormant à la belle étoile sous le pas des portes ou dans la rue. »

Erôs a faim – toujours –. Il tient de sa mère. Parce qu’il est fils de Pénia, la mendiante, il ne cesse de chercher de la nourriture. Taraudé par la faim, il ne trouve pas le repos. Son être-au-monde est sa faim. Sa pensée est un estomac qui le tire, le travaille, le pousse à agir, à grandir. Son indigence l’ancre donc dans le vide de la faim. Mais parce qu’il tient aussi de son père, l’expédient, la ressource, il est « vaillant, aventureux, chasseur habile et rusé » – il trouve toujours de quoi manger.

Le surcroît de Poros contraste avec le rien de Pénia. Et le désir comme faim se donne comme une tension entre ces deux extrêmes : entre Pénia et Poros, entre le creux et le plein, se dessine la double nature, convexe et concave, d’une même force – la faim.

Erôs l’incarne comme étant cet être « ni mortel ni immortel ». Quand ses expédients ont réussi, il est en fleur, il a de la vie ; tantôt au contraire il est mourant ; et de nouveau revient à la vie. Son élan, sans cesse renouvelé, trace ainsi une dynamique où s’origine le vivant, un mouvement de systole et de diastole où s’enracine l’incarnation. Comblé, Erôs est toujours affamé.

Ainsi le désir, dit Gabrielle Althen dans Thauma, définit ce que l’on pourrait appeler après Saint-John Perse, la couleur du fond de l’homme. « Il nous faut de l’autre, dit-elle, matière ou être, d’où notre faim de l’autre, d’où son corollaire qui est rien moins que la voracité. Celle-ci est même si couramment admise, consciemment ou inconsciemment, que toute opposition à cette voracité native et vitale possède un fort pouvoir de commotion. » (pp. 24-25 in Supplément au N° 2 de Thauma).

« Erôs est vorace et violent » (Ibid., p. 26). Il n’apparaît jamais sans son double : Thanatos. Pulsions de vie et de mort se côtoient, se déchirent, s’entre-dévorent. Ainsi pourrait apparaître la relation sexuelle comme faim de l’autre. C’est ce qu’Aurélie Loiseleur explore dans Thauma à travers des poèmes de Paul Valéry (« La jeune Parque) et de Jude Stéfan (« A la vieille Parque »), montrant qu’Erôs se donne comme « la survie moderne du sacré », « la cristallisation féconde et destructrice des forces de vie et de mort » (p. 41). « Faire l’amour équivaudrait alors pour elle à une prière où l’Autre serait invoqué pour garantir le fonds constant et intarissable de l’homme, puisque la relation charnelle dans son intensité met l’être en danger d’épuisement, comme une expérience trop forte à laquelle, étant mortels, les deux partenaires ne pourraient pas résister eux-mêmes. » (p. 43) C’est le danger de la faim comme communion au sacré. Cette Pâque des corps décrite dans « Dédicaces à la Parque » de Jude Stéfan est aussi une rencontre risquée avec Atropos qui coupe le fil comme le souffle du poète menace sans cesse d’être coupé.

La faim exprime ainsi la tension intérieure entre ces deux pôles du désir qui constituent l’homme. Plus que d’un parallèle, il s’agit donc bien d’une fraternité, celle même d’Abel et de Caïn, de celui qui a et de celui qui n’a pas [dans Les Fleurs du mal (in « Révolte »)], celle aussi des deux frères, dans « Le Gâteau » des Petits poèmes en prose de Charles Baudelaire.

La faim se donne ainsi comme une lutte intime, une guerre intestine entre les deux versants d’une même réalité métaphysique. Qui dit « faim » dit « épreuve » au sens d’un s’« éprouver » originaire – l’épreuve de son être précaire, là où précisément la vie se révèle à soi dans l’immanence d’une blessure affective (celle du nourrisson en nous). La faim est l’expérience première qui m’ouvre au monde, qui me fait « être pathétiquement ouvert ». « Fêtes de la faim » poème d’Arthur Rimbaud partiellement cité dans Une saison en enfer, en révèle le sens :
Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne.

Ce qu’impliquent de tels vers, dit Jérôme Thélot dans La Poésie excédée Rimbaud aux Editions Fissile (2008), c’est qu’il y a au commencement, une poétique de l’affectivité, en un sens fondamental : à savoir que l’affectivité essentiellement fait parler, est cela même qui fait parler. (p. 14) […] « Anne, Anne », ajoute-t-il, est une première parole produite immédiatement par la faim. De même, les monosyllabes répétés de la deuxième strophe : « Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! » sont d’autres premiers bruits de la faim parlante. » (p. 15).

Bien sûr il ne s’agit pas seulement de gargouillements, mais d’un cri originaire, d’un impératif qui est celui de manger : « une injonction faite à la conscience par l’affect » dit Jérôme Thélot, « la représentation de soi comme affamé » (p. 16). Le besoin de manger serait alors comme le besoin de parler, de dire. D’où le titre que je donne à ce colloque : « Ecrire la faim », en vertu d’une obligation intime d’exister corps et âme, comme « vouloir dire » qui nécessite de s’interroger, d’avoir conscience de soi, pour savoir qui originairement a faim en moi, quel est ce sujet conscient qui éprouve la faim, et par conséquent en quoi consiste notre faim première et ce vers quoi on l’oriente.

Ainsi quand Dom Juan invite le mendiant à jurer pour lui donner un louis d’or, ce dernier résiste et répond : « Non, monsieur, j’aime mieux mourir de faim. » En refusant de « manger », le pauvre se définit paradoxalement par son refus qui n’est pas l’envers de la faim, mais une autre faim, plus essentielle : une faim qui commande celle des nourritures terrestres. « L’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole venant de la bouche de Dieu. » répond le Christ à Lucifer qui lui demande de changer des pierres en pain (Matthieu 4, 3-4), pendant l’épreuve du jeûne de Jésus au désert. Comme l’erôs « vorace et violent » guidait Dom Juan, ainsi Agapè, son frère jumeau, inspire une autre faim au mendiant de la forêt dans le Dom Juan de Molière, comme à Saint Benoît Joseph Labre dans le livre éponyme d’André Dhôtel

C’est pourquoi « Ecrire la faim » m’apparaît être une question fondamentale, sinon la question essentielle pour qui s’interroge sur le sens de la présence incarnée de l’homme, de sa naissance et de sa mort, de sa destination spirituelle. D’où le titre du très bel essai de Jérôme Thélot aux Editions Encres Marines (2007) : « Au commencement était la faim. » dans un parallèle avec le Prologue de l’Evangile de Jean, « Au commencement était le Verbe ». Or ce livre, dans sa formulation complète, comprend un sous-titre : « Traité de l’intraitable » par lequel nous est signifié la difficulté à « écrire la faim » où l’expérience propre excède toute parole dans l’intériorité du sujet qui se découvre « autre » par sa faim.

Car ma faim comme inhérente à moi-même est aussi présence d’autrui en moi, et plus originairement présence du Tout Autre, de l’Absolu – ce qui fait de moi un « je », comme soi incréé, originaire, excédant le moi créé ainsi que Maître Eckhart le développe dans son œuvre allemande, en particulier dans le sermon 52. Et ce « soi » originaire est précisément celui même qui peut écrire la faim absolue de vivre, la faim comme appel à être une conscience.

Or comment traiter de l’intraitable autrement qu’en poésie où le « je » s’éprouve dans son excès ? « Ecrire la faim » ouvre donc sur la perspective d’une poétique de la faim où erôs et agapè s’entre répondent, où mystique et poésie se rejoignent en un consentement mutuel qui définit l’homme comme affamé de sens : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront consolés. » Cette faim de justice qu’Antigone éprouva, n’est pas un besoin négatif et ne peut pas l’être, au contraire, il surabonde et intensifie l’être qui lui est dû. Ainsi l’accroissement du besoin de cette justice apparaît comme une surabondance – celle même de la présence intime de Dieu, la réalité d’un soi originaire comme réminiscence de l’être incréé.