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Clemens Brentano, poèmes, traduits par Nicolas Class

20 avril 2013

par Nicolas Class

Es ist ein Schnitter…

Es ist ein Schnitter, der heißt Tod,
Er mäht das Korn, wenn’s Gott gebot ;
Schon wetzt er die Sense,
Daß schneidend sie glänze,
Bald wird er dich schneiden,
Du mußt es nur leiden ;
Mußt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Was heut noch frisch und blühend steht
Wird morgen schon hinweggemäht,
Ihr edlen Narzissen,
Ihr süßen Melissen,
Ihr sehnenden Winden,
Ihr Leid-Hyazinthen,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Viel hunderttausend ohne Zahl,
Ihr sinket durch der Sense Stahl,
Weh Rosen, weh Lilien,
Weh krause Basilien !
Selbst euch, Kaiserkronen,
Wird er nicht verschonen ;
Ihr müßt zum Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Du himmelfarben Ehrenpreis,
Du Träumer, Mohn, rot, gelb und weiß,
Aurikeln, Ranunkeln,
Und Nelken die funkeln,
Und Malven und Narden
Braucht nicht lang zu warten ;
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Du farbentrunkner Tulpenflor,
Du tausendschöner Floramor,
Ihr Blutes-Verwandten,
Ihr Glut-Amaranthen,
Ihr Veilchen, ihr stillen,
Ihr frommen Kamillen,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Du stolzer, blauer Rittersporn,
Ihr Klapperrosen in dem Korn,
Ihr Röslein Adonis,
Ihr Siegel Salomonis,
Ihr blauen Cyanen,
Braucht ihn nicht zu mahnen,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Lieb Denkeli, Vergißmeinnicht,
Er weiß schon, was dein Name spricht,
Dich seufzerumschwirrte,
Brautkränzende Myrte,
Selbst euch, Immortellen,
Wird alle er fällen !
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Des Frühlings Schatz und Waffensaal,
Ihr Kronen, Zepter ohne Zahl,
Ihr Schwerter und Pfeile,
Ihr Speere und Keile,
Ihr Helme und Fahnen
Unzähliger Ahnen,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Des Maies Brautschmuck auf der Au,
Ihr Kränzlein reich von Perlentau,
Ihr Herzen umschlungen,
Ihr Flammen und Zungen,
Ihr Händlein in Schlingen
Von schimmernden Ringen,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Ihr samtnen Rosen-Miederlein,
Ihr seidnen Lilien-Schleierlein,
Ihr lockenden Glocken,
Ihr Schräubchen und Flocken,
Ihr Träubchen, ihr Becher,
Ihr Häubchen, ihr Fächer,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Herz, tröste dich, schon kömmt die Zeit,
Die von der Marter dich befreit,
Ihr Schlangen, ihr Drachen,
Ihr Zähne, ihr Rachen,
Ihr Nägel, ihr Kerzen,
Sinnbilder der Schmerzen,
Müßt in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

O heimlich Weh, halt dich bereit !
Bald nimmt man dir dein Trostgeschmeid,
Das duftende Sehnen
Der Kelche voll Tränen,
Das hoffende Ranken
Der kranken Gedanken,
Muß in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Ihr Bienlein, ziehet aus dem Feld,
Man bricht euch ab das Honigzelt,
Die Bronnen der Wonnen,
Die Augen, die Sonnen,
Der Erdsterne Wunder,
Sie sinken jetzt unter,
All in den Erntekranz hinein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

O Stern und Blume, Geist und Kleid,
Lieb, Leid und Zeit und Ewigkeit !
Den Kranz helft mir winden,
Die Garbe helft binden,
Kein Blümlein darf fehlen,
Jed Körnlein wird zählen
Der Herr auf seiner Tenne rein,
Hüte dich, schöns Blümelein !

Was reif in diesen Zeilen steht…

Was reif in diesen Zeilen steht,
Was lächelnd winkt und sinnend fleht,
Das soll kein Kind betrüben,
Die Einfalt hat es ausgesäet,
Die Schwermut hat hindurchgeweht,
Die Sehnsucht hat’s getrieben ;
Und ist das Feld einst abgemäht,
Die Armut durch die Stoppeln geht,
Sucht Ähren, die geblieben,
Sucht Lieb, die für sie untergeht,
Sucht Lieb, die mit ihr aufersteht,
Sucht Lieb, die sie kann lieben,
Und hat sie einsam und verschmäht
Die Nacht durch dankend in Gebet
Die Körner ausgerieben,
Liest sie, als früh der Hahn gekräht,
Was Lieb erhielt, was Leid verweht,
Ans Feldkreuz angeschrieben,
O Stern und Blume, Geist und Kleid,
Lieb, Leid und Zeit und Ewigkeit !

Il est un faucheur…

Il est un faucheur, c’est la mort,
Il fait les foins quand Dieu le veut ;
Vois-le fourbir sa faux,
Qu’elle brille en fauchant,
Car bientôt il te fauche,
Et tu le dois souffrir ;
Tu composeras sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Ce qui fleurit en ce jour d’hui,
Demain déjà sera fauché ;
Et vous, nobles narcisses,
Et vous, douces mélisses,
Liserons languissants,
Jacinthes des douleurs,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Nombres infinis, mille et cent,
Qui sous sa faux devrez périr !
Hélas ! roses et lis,
Basilics crépelus !
Même vous, fritillaires,
Ne serez épargnées :
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Et toi, véronique azurée,
Pavot rêveur, jaune, rouge ou blanc,
Renoncule, auricule,
Œillets étincelants ;
Et vous, nards, malvacées,
Qui n’attendrez long temps,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Tulipes des champs colorés,
Et toi, merveilleux floramour,
Et vous, de sang parentes,
Très rouges amarantes,
Vous, tendres violettes,
Pieuses camomilles,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Ô pied-d’alouette orgueilleux,
Ô coquelicots dans les blés,
Ô roses d’Adonis,
Et vous, sceaux de Salomon,
Et vous, bleuets bleutés,
Vous faut-il l’avertir ?
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Ne-m’oublie-pas, douce pensée,
Il sait bien ce que dit ton nom ;
Myrte des fiancées,
Abreuvé des soupirs,
Vous aussi, immortelles,
Il vous abattra toutes !
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Arme et trésor du vert printemps,
Sceptres d’or, corolles sans nombre,
Ô glaives et sagettes,
Ô lances et carreaux,
Crêtes, porte-drapeaux
D’innombrables ancêtres,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Joyau prairial du beau mai,
Couronne ornée et arrosée,
Cœurs qui vous enlacez,
Ô langues et flammèches,
Doigts auxquels on enfile
De ces brillants anneaux,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Corselets veloutés des roses,
Ô des lis voilettes soyeuses,
Séduisantes clochettes,
Hélices et aigrettes,
Ô grappes et calices,
Ô palmes et cornettes,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Conforte-toi, mon cœur, le temps
De la délivrance est venu !
Ô serpents et dragons,
Gueules frangées de dents,
Ô chevilles et cierges,
Les chiffres du martyre,
Vous composerez sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Ô peine intime, apprête-toi !
Le réconfort de ta parure,
Les soupirs qui embaument
Des calices amers,
Les vrilles d’espérance
Des chétives idées
Or composeront sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Avettes, laissez là les champs,
Tôt vos rayons seront brisés !
Et les fonts des délices,
Les regards, les soleils,
Ce miracle des astres
S’éteindront en ce temps
Et composeront sa couronne,
Garde-toi, belle fleurette !

Ô étoile et fleur, souffle et chair,
Peine, amour, temps, éternité,
Tressons cette couronne
Et lions cette gerbe !
Que nulle fleur ne manque !
Le Seigneur sur son aire
Comptera les grains un à un,
Garde-toi, belle fleurette !

Ce qui a mûri…

Ce qui a mûri en ces lignes
Et y sourit en sa supplique
Ne troublera pas l’enfant :
La simplicité l’aura semé,
La douleur l’aura parcouru,
Le languir l’aura porté ;
Et quand le champ sera fauché,
Pauvreté ira par les chaumes
Pour chercher de ces épis,
Amour, qui pour elle a péri,
Amour, qui comme elle est rené,
Amour, qui bien voudra d’elle ;
En ce temps, très seule et très humble,
Qu’elle aura su prier la nuit,
Égrenant grain après grain,
Lorsque le coq aura chanté,
L’œuvre d’amour, la peine enfuie
S’inscriront sur ce calvaire :
Ô étoile et fleur, souffle et chair,
Peine, amour, temps, éternité !

Une signature poétique
Les deux « Chants des moissons » de Brentano

Brentano s’est toujours défié de la publication de ses poèmes. D’abord, parce qu’il les considérait comme des épanchements trop intimes pour être divulgués. Ensuite, parce que sa conversion l’a détourné de penser beaucoup de bien de ces divertissements profanes qui ne lui rappelaient que trop sa jeunesse dissolue.
Si malgré tout il fallait les faire paraître, ce devait être dans les lettres adressées à ces quelques personnes qu’il aimait véritablement et dont il savait qu’elles le comprendraient.
Ou alors, puisque c’était la mode littéraire de l’époque, les insérer dans un roman ou une pièce de théâtre, de sorte à ce que fût reporté sur les personnages de la fiction ou du drame ce qui s’y trouvait exprimé, comme si les doubles de l’auteur lui eussent permis de s’avouer sans avoir à s’exhiber, ou de se dire sans avoir à se confesser, et constituaient pour lui autant de manières de s’avancer masqué, ce qui reste toujours la meilleure façon de se révéler.
Cette ambivalence ne se réduirait-elle pas à une coquetterie d’artitste ? Il ne serait que trop aisé de tirer une telle conclusion. Sans doute, le caractère versatile et fantasque du poète n’a-t-il pas vraiment contribué à donner une autre image de sa personne et de son art, choses que l’on confond toujours un peu rapidement.
Mais il y a plus, dans les tergiversations de Brentano, qu’une incertitude quant à la portée de son art. Son œuvre lyrique repose sur une poétique de la répétition et de la variation qui reste réfractaire à la recherche forcenée de l’originalité comme à l’affirmation péremptoire de la propriété intellectuelle. C’est tout le problème posé par la publication du Cor merveilleux de l’enfant. Le poète aurait eu, selon ses détracteurs, l’outrecuidance de faire passer pour de vieilles poésies populaires allemandes des œuvres de sa propre composition ou, pire encore, d’avoir repris tels quels les auteurs baroques, dont on savait qu’il s’était constitué une conséquente bibliothèque où il n’avait qu’à piocher.
Assurément, Brentano, qui plus encore que son ami Arnim est le maître d’œuvre de l’entreprise, a recopié, arrangé, remanié, réécrit, recomposé et réinventé les poèmes de ce recueil, mais les modèles qu’il reprenait ainsi n’en étaient pas moins attestés. La mauvaise foi de ses détracteurs est somme toute transparente. Le principal d’entre eux, Johann Heinrich Voss, s’était d’ailleurs rendu célèbre par ses traductions d’Homère et ses idylles reprenaient autant les modèles grecs et latins que les chansons de Brentano les modèles populaires et baroques. Un dernier avatar de la querelle des Anciens et des Modernes ? Ou une lutte pour la précellence entre un auteur à succès et des auteurs prétendant au succès à une époque où la littérature tombe définitivement sous la coupe de l’économie, à défaut d’être déjà une industrie ?
Il n’est donc pas anodin que, republiant à la fin de sa vie ce qu’il estime être l’une de ses œuvres emblématiques, le conte Hinkel, Gockel et Gackeleia, Brentano ait choisi d’y insérer deux poèmes qu’il évoque plusieurs fois sous l’appellation de « Chants des moissons » et dont la composition était ancienne. Le premier consiste en effet dans la reprise, la variation et l’amplification d’une authentique poésie populaire, dont une première réécriture avait d’ailleurs paru dans le Cor merveilleux, alors que le second s’avère être une création originale qui reprend l’esprit, la thématique et le ton de la poésie populaire ayant servi de modèle au premier. C’est ainsi à une sorte de signature poétique qu’il semble se livrer, par laquelle il s’efforce de signifier autant son génie poétique que ses convictions religieuses, à travers une virtuosité proprement musicale comme par la reprise d’une imagerie bien connue pour évoquer la vie, la mort et l’au-delà, tels que notre condition nous force à les appréhender. Il devenait possible de reconnaître la valeur de sa poésie et de composer la couronne du poète, ce que sa sœur Bettine fera l’année même où il devait entrer dans l’éternité.


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