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Claude Vigée : poèmes

26 avril 2010

par Claude Vigée

L’ultime attache *

Sogar niemand ist noch jemand : im Worte.

Dans quel port échouer, voguant au creux des heures naufragées ?
A près de quatre-vingt dix ans, mon avenir est sûr :
ici, ne chancelle aujourd’hui qu’une ombre de moi-même.

Mais, demain, je ne serai plus que l’ombre de personne :
le sentier de velours d’un doux minuit futur
s’entrouvre tout à coup sur l’abîme sans voix.

(3 avril 2010,
cinquième jour de Pesach 5770.)

* Ce petit poème – un sizain – m’est venu ce matin, en voyant les piétons affolés courir sous une averse glacée, derrière la vitre sombre de ma chambre déserte fouettée par la pluie printanière : ombres parmi les ombres, comme nous-mêmes, fuyant vers nulle part sous les trois beaux cerisiers roses du Japon en fleur, devant la cour d’entrée qui donne sur notre petite rue des Marronniers encore silencieuse. Even no one remains someone : in the word.

***

Le deuil des télomères : une fantaisie nocturne

Photographie d'Anne Mounic

Je porte depuis toujours en moi le deuil de mes télomères* d’argile vivante. Dès que se sont flétries en nous ces figures intimes maîtresses du sort de toutes les créatures, la belle fleur humaine aussi se fane tout à coup, et commence à mourir.
Pourtant, les grands lilas du parc voisin, si proches, qui bourgeonnent au début du jeune mois d’avril, ruisselants des averses printanières glaciales, vont bientôt faire jaillir du tréfonds obscur de la terre gorgée de pluie étincelante leur nouveau ciel fleuri de flammes mauves et blanches.
Même si ce n’est plus pour toi, ma bien-aimée invisible, même si ce n’est presque plus pour moi qui marche encore en vacillant sans cesse dans les sentiers déserts du parc abandonné, je murmure le mot oui à ce qui nous fait vivre. Mais danser jusqu’à l’aube au rythme de l’extase est maintenant un rêve où s’épuisent mes forces d’autrefois.
Si déjà je ne comprends plus, miné par ma faiblesse, ce que veulent dire dans notre monde le mot oui, le mot non, je peux pourtant chuchoter : oui à ce qui nous avait portés tous deux vers l’avenir.
Au cœur du mois d’avril pluvieux, sous les ondées soudaines, les giboulées rieuses, j’apprends aussi, sans toi, à dire oui à ce qui me détruit. Dans ma chambre secrète où nul n’a pénétré sauf toi, je célèbre en pleurant le deuil des télomères. Adieu, hautes figures où s’inscrit le destin ! Vous êtes nos Parques d’aujourd’hui, suicidaires et tueuses.
Mais pourquoi donc ne pourrai-je plus jamais refleurir pour chanter, avec le reste du monde, dans le chœur immense du printemps ? N’y a-t-il plus aucune place pour moi dans les grappes célestes des lilas ? Pourquoi suis-je devenu si vieux, si las, si seul avec mes maux, – sans voix ? Flétries par l’âge, les mains meurtrières des télomères trahissent au fond de moi leur propre vie usée. Mais quand naît l’aube de chaque jour infirme, je mène encore un peu le bon combat, je lutte pour exister, même si c’est cause perdue dès le commencement. Je survis pour porter le deuil des télomères, tout en niant leur agonie prochaine…

(Paris, le 10 avril 2010,
écrit dans la nuit.)

Vie et mort des télomères

Photographie d'Anne Mounic

Ses télomères détruits, la fleur humaine se fane.
Et pourtant les lilas aux flammes blanches et mauves
font sortir de nouveau le ciel de la terre sombre
Même si ce n’est plus pour toi,
même si ce n’est plus pour moi.
Mais je ne comprends plus ce que tout ça veut dire :
danser la sarabande avec le temps futur
est désormais un rêve qui dépasse mes forces.
Au cœur d’un mois d’avril lourd d’averses glaciales,
j’apprends à dire oui à ce qui me détruit.
Pourquoi ne puis-je refleurir avec le reste du monde
dans le chœur du printemps aux immenses échos ?
Même si je suis trop vieux, malade et solitaire ?
Les télomères flétris trahissent en moi la vie
innocente des fleurs –

(Fragment écrit du 10 au 11 avril 2010,
dans la nuit.)

* En biologie cellulaire, les télomères sont les structures vitales, coiffant comme des capuchons les extrémités de chaque chromosome d’un être vivant. Elles déterminent la longévité des cellules et celle de notre vie entière, de la conception jusqu’à la mort. A mes yeux, ces structures constituent la figure masquée du destin de chacun.


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