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Claude Vigée, par Michèle Duclos

1er mai 2008

par Michèle Duclos

Claude Vigée, La Nostalgie du Père, Nouveaux essais, entretiens et poèmes 2000-2007. Paris : Parole et Silence, 2007.

Claude Vigée, Chants de l’absence/ Songs of Absence. London :Menard/Paris : Temporel, 2007.

Le lecteur des nombreux livres, surtout des essais, publiés par Claude Vigée au cours de la demi-décennie tout juste écoulée se trouve plongé dans un étonnement admiratif car, outre ce quasi-phénomène éditorial, le Poète comme le penseur (et Claude Vigée développe une prose imagée de poète jusque dans ses essais théoriques, et plus évidemment encore incarne sa vision du monde et de la vie dans ses poèmes) a suscité chez des universitaires éminents comme chez d’autres penseurs et poètes (sans solution de continuité ici entre ces catégories !) une ferveur qui s’est manifestée par des rencontres diverses, des colloques, des lectures en des lieux variés, son témoignage à propos d’autres poètes (autour de Nelly Sachs aux côtés de Jean-Yves Masson et Maurice Nadaud au Musée d’Art et d’Histoire judaïques), des interventions à la radio (à France-Culture, entre autres dans l’émission Maison d’études auprès de Victor Malka), mais aussi de manière plus inattendue à Notre-Dame de Paris à l’occasion des Conférences du Carême en 2006. Outre le tout récent Chants de l’absence né de la disparition matérielle de sa femme Evy, compagne de plus d’un demi siècle de joies et de peines partagées, son premier volume de poèmes publié par le poète en 1950, La Lutte avec l’ange, a connu en 2005 une ré-édition plus complète par les soins d’Anne Mounic qui, d’une activité inépuisable et pour une grande part grâce à la revue temporel qu’elle a mise en ligne avec la complicité technique de son mari Guy Braun, est la grande responsable de ce « revival » couronné d’une reconnaissance encore plus élargie par la création en 2007 par une Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée. La publication ce printemps 2008 des Poésies complètes par les éditions Galaade, sous la direction de Jean-Yves Masson, devrait être le bouquet de ce feu d’artifice éditorial mais non son point final.

Pour Claude Vigée – c’est une première définition du « Judan » – la poésie ne doit pas chercher à se couper de l’ « échafaudage » existentiel de souffrances et de joies personnelles et collectives qui en en ont été le ferment. On peut se demander si La Nostalgie du Père n’incarne pas, en l’élargissant ici à d’autres intervenants, cette volonté d’un univers créatif non arbitrairement cloisonné. Le volume, autour d’essais où Vigée précise et approfondit son approche biblique du monde, de la vie, et de la poésie, rassemble quelques-uns de ses poèmes récents ainsi que sa traduction d’un poème de Rilke, de longs entretiens, entre autres avec Anne Mounic et Sylvie Parizet déjà présentes dans de précédents volumes, d’essais consacrés à son œuvre mais aussi, comme pour actualiser un dialogue intellectuel et amical, un essai de lui sur la poésie de celle de ses exégètes qui a été son interprète le plus active et enthousiaste auprès des diverses instances culturelles. Plus qu’un hommage toujours un peu artificiel de collègues à un universitaire partant à la retraite, ce fort volume inaugure et illustre un genre littéraire plus spontané faisant intervenir des représentants multiples d’un univers culturel ouvert ; comme une ronde d’amitiés intellectuelles.
Si la thématique des différents essais varie, la pensée vive du Poète est pétrie par la Bible. Elle l’est ouvertement, dramatiquement, dans les deux premiers essais consacrés à Etty Hillesum et Benjamin Fondane ; le poète déchiffre dans chacun de leurs destins comme une concordance avec des épisodes tragiques de l’Ancien Testament. Dans le troisième essai, « Lutte avec l’ange, lutte avec langue(s) », il poursuit ce parallèle des situations faites au Judaïsme à travers les millénaires en utilisant le mot « goulag » pour dire la situation des Juifs dans l’Egypte pharaonique avant Moïse. Mais ici le personnage majeur est la langue hébraïque, dont l’alphabet entre en dialectique métaphysique avec « le silence de l’Aleph » ; à la manière, suggère-t-il, dont son avenir de poète s’enracine dans le dialecte alémanique de sa petite enfance ; langue ensuite tue mais toujours silencieusement présente dans un inconscient dont il soulignera plus loin, dans l’ « Essai de description de l’Acte créateur », la dialectique constante avec la conscience : « Puisant dans ces richesses mises à portée de main, la conscience effectue une besogne compliquée, infiniment délicate » (p.164). Mais : « Très fréquemment le sens caché du poème n’est découvert par son auteur qu’après une longue période d’abandon ou d’apparent oubli. » (p.170)
« La poésie comme unité d’être » (titre d’un autre de ses essais dans ce volume) ne peut l’être qu’au ciment d’une foi, une foi forte mais tolérante (qu’illustre, dans un court récit éponyme du livre, sa rencontre à Jérusalem avec un Benny Levy dont il salue l’intelligence extrême et l’érudition mais rejette l’intransigeance doctrinale et doctrinaire). Car (il s’agit ici de l’essai qui lui est consacré en clôture du volume) il est « Contre la stérilité du définitif ».
Comme la vie, l’écriture du poème et la traduction, toujours attachées à l’écoute des rythmes, impliquent une éthique, dite en termes de « conquête de la Terre promise ».
Outre ces essais, majeurs pour la compréhension de la pensée et de l’œuvre, le lecteur apprendra avec « My life with T S Eliot » comment le poète, tout jeune traducteur des Quatre Quatuors, s’est toujours vu refuser l’autorisation absolue et illimitée, par l’éditeur français précédemment détenteur des droits, de publier sa version en France et ne doit la publication très tardive de cette version – mais sans l’original anglais ! –qu’à l’obstination admirative d’un éditeur anglais Anthony Rudolf, également poète, et son traducteur.

La publication du mince volume de poèmes (édition bilingue) Chants de l’absence/Songs of Absence est due à la collaboration de ce poète et éditeur britannique des Quatre Quatuors d’Eliot, ici également traducteur des poèmes de Vigée en anglais, et de la fondatrice de temporel.fr Anne Mounic dont (parmi bien d’autres interventions éditoriales efficaces) la revue dans son numéro 2 avait publié la correspondance de Claude Vigée avec Camus et Blanchot reprise dans La Nostalgie du Père. Aussi ces quelques poèmes très simplement admirables pour dire l’absence-présence d’Evy et l’amour ultime, disent-ils aussi en filigrane l’amitié en une ronde telle celle des hirondelles qui, grâce à Guy Braun, illustre la couverture.. Le titre de la gravure fut suscité par une remarque d’Evy quelques mois plus tôt contemplant les oiseaux à la tombée du jour. Mais ici la parole secondaire doit s’effacer devant les poèmes qui tendent vers le silence de l’Aleph. « Car l’amour, dit le Cantique, est fort comme la mort » (p.12). Plus fort ?


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