Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Critique > Claude Vigée, par Kenji Kanno

Claude Vigée, par Kenji Kanno

9 mars 2007

par Kenji KANNO

Communication au symposium : « Avant-garde et arrière-garde », organisé les 13-14 mai 2006 par la Section de langue et de littérature françaises de la Faculté des lettres de l’Université de Tokyo

Il ne suffit pas de déceler le Weltgefühl propre à l’époque qui commence, issue de la chrétienté agonisante et du nihilisme. Il faut le voir dans ses rapports avec d’autres Weltgefühle à leur début, --- celui, surtout, qui a présidé à l’édification du monde chrétien d’Occident dont l’effritement interne remet aujourd’hui tout en cause.
Claude Vigée, « La civilisation française et le génie hébraïque » in Moisson de Canaan (1967)(1)

Au premier abord, le constat semblerait avoir déjà perdu de son piquant. Saisir le monde occidental dans sa tradition chrétienne, percevoir dans la modernité une dégradation, un effritement, une agonie même de celle-ci, caractériser l’esprit de l’homme moderne par le nihilisme qui en est issu : toutes ces conceptions ne nous déconcerteraient plus --- beaucoup moins, en tout cas, que du temps de Spengler --- en ce début du XXIème siècle. Pourtant, sous la plume d’un observateur comme Claude Vigée, poète juif, qui ne cesse de s’interroger sur le sens d’être poète juif, avec une conscience de l’« altérité » --- choisie et imposée à la fois --- dans cet Occident chrétien, le diagnostic nous conduit à une dimension difficilement atteignable par les autocritiques constamment faites à l’intérieur de l’Occident, ou par les simples regards critiques renvoyés à partir d’un pays comme le Japon, qui a construit sa propre modernité en assimilant le modèle occidental. Et là réside, me semble-t-il, le plus grand intérêt pour nous, lecteurs et chercheurs japonais, de "découvrir" Claude Vigée --- quoique sans doute un peu trop tardivement --- parmi d’autres écrivains contemporains d’origine juive d’expression française.(2)
C’est au cours de sa vie d’exilé, de 1942 en 1960 en Amérique, que Claude Vigée (né en 1921, à Bischwiller, en Alsace) a aiguisé son regard sur le caractère foncièrement chrétien de la civilisation occidentale, à travers l’élaboration de sa poésie et l’approfondissement sa pensée "juive", tout parallèlement. Ainsi, son premier recueil d’essais littéraires, Les Artistes de la faim (1960), s’ouvrant par un chapitre intitulé : « Genèse de la sensibilité poétique moderne », le fait précéder des deux épigraphes, l’une de Lamartine : « Il n’est rien de commun entre la terre et moi » et l’autre de L’Imitation de Jésus-Christ  : « Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles ». De là, l’auteur passe d’emblée à l’analyse du Weltgefühl hegelien, pour montrer combien profondément la « sensation du monde » occidentale a été et continue d’être imprégnée de tradition chrétienne, et comment la littérature moderne a conservé, dans sa modernité même, des traces indélébiles de la culture chrétienne. Et ce, même après la proclamation nietzschéenne de la mort de Dieu, même avec l’athéisme qui prolonge le déisme voltairien : « De nos jours, comme du temps de Baudelaire, la poésie est une manifestation première de la sensibilité de l’homme occidental. Elle émerge du fonds spirituel de la chrétienté médiévale, et de sa décomposition progressive au cours de ce que nous appelons " les temps modernes ". »(3) Faisant suite aux Artistes de la faim, ses deux recueils d’essais littéraires : Révolte et louanges (1962) et L’Art et le démonique (1978) sont le fruit de longues et minutieuses recherches pour reconsidérer et réinterpréter la poésie (depuis les romantiques jusqu’aux poètes d’après-guerre, en passant Baudelaire, Rimbaud, les symbolistes et les surréalistes) et le genre romanesque (de La Princesse de Clèves jusqu’à Sartre, en passant Candide, Flaubert, Malraux et Camus), toujours en corrélation avec le Weltgefühl occidental.
Prévenons ici tout malentendu. Claude Vigée déploie, certes, une critique de l’"occidentalité" littéraire, en se situant à l’extérieur de l’Europe, en enseignant la littérature française aux universités de l’« extrême-Occident » (Ohio State University, Wellesley College, Brandeis University), ensuite à l’université de l’« Orient » (Université hébraïque de Jérusalem), mais il écarte prudemment et délibérément toute tentation "anti-occidentaliste", qui se complairait à présenter l’Occident comme un monde "décomposé", "fini" ou "dépassé". Il est encore plus loin de la tentation d’un particularisme ou séparatisme ethnico-culturel (dans les références médiatiques d’aujourd’hui, on dirait plutôt "communautarisme") qui, en l’occurrence, s’emploierait à dénier et dénigrer la littérature européenne comme celle des goïm. Malgré le regard incisif, même parfois âpre que Vigée porte sur une certaine tendance littéraire --- l’automatisme du surréalisme bretonien, par exemple, n’est pour lui qu’un « simple jeu d’intellectuels en vacances »(4) ---, l’ensemble de ses essais littéraires, comme le résume le titre Révolte et louanges, atteste un respect profond, mais franchement distancié, à l’égard des auteurs et des œuvres qui y sont traités. On croit y déceler le portrait d’un professeur "étranger" stimulant et sincère, qui réunit l’audace et la finesse dans son esprit critique, invitant les étudiants américains et israéliens à saisir ce qu’il y a de profondément humain dans la poésie et à partager le véritable amour des lettres françaises, au-delà d’un simple culte ou d’une admiration fétichiste. Comme Emmanuel Levinas l’a formulé avec justesse, la France "intérieure", au-delà du massif vosgien, était pour Vigée une « deuxième terre », et bien que ce soit sur cette deuxième terre qu’il ait connu la souffrance de se voir renié comme citoyen, comme être humain, en 1940, par le régime de Vichy, il n’en reste pas moins que la « France innée à l’Alsace apport[a] de bonne heure à Vigée l’autre sens de la terre. [...] Eveil à l’humain dans l’éveil à la France, à l’autre homme, au beau et au vrai et au juste, éveil à l’unique en chacun, mais dans l’universel. »(5)
Il faut noter aussi que, dans ses premiers essais littéraires des années 50-60, Vigée n’énonce pas encore son mot-clef : « juif ». On n’y trouve donc pas encore de confrontation, ni de mise en regard, des deux littératures : occidentale et juive. C’est que, d’une part, Vigée, à ce stade de son itinéraire spirituel, s’interdit strictement la posture "victimaire" d’un "survivant" --- pardonnez la crudité des mots --- qui a échappé de justesse à la rafle des Juifs en Europe, sur le sol de France. N’aurait-il pas ressenti très tôt, par une sorte d’intuition, la facilité de s’instituer comme "extra-occidental", en arborant sa judéité et son statut d’ancien résistant juif expatrié ? D’autre part, et plus matériellement, sa modestie intellectuelle lui faisait prendre conscience que son « savoir juif », à ce stade-là, dis-je, n’avait pas encore suffisamment mûri pour qu’il pût lui faire contrebalancer son savoir occidental. Ce n’est que dans ses écrits postérieurs, surtout dans les entretiens des années 70, réunis dans Le Parfum et la cendre (1984), qu’il commence à centrer ses propos sur la comparaison des deux littératures. Avant d’en arriver là, pour se faire qualifier pour cette confrontation, il aura fourni d’immenses et de très conscients efforts, en élargissant, en approfondissant son savoir juif. Et ces efforts-là n’étaient autres que l’apprentissage de la langue hébraïque, les études bibliques, les rencontres et les discussions avec les intellectuels juifs, tels que Jankélévitch, Levinas, André Neher, André Chouraqui (notamment aux IIème et IIIème Colloques d’Intellectuels juifs de langue française (1959, 1960) )(6) et, enfin, l’installation en Israël en 1960. C’était, selon ses propres termes, le travail de « reconstruire mon sort comme destin », et de « transformer ce que je savais secrètement en ce que je connaissais »(7).
En quoi réside alors, selon Claude Vigée, la caractéristique de la « littérature de l’Occident chrétien » ? J’y répondrai, au risque d’un appauvrissement simplificateur, avec un certain nombre de notions clefs de sa critique littéraire. La littérature moderne occidentale se caractérise par : le mépris et le refus de la tangibilité de « hic et nunc » ; le culte fétichiste, jusqu’à l’idolâtrie, de l’« image » et du « symbole » ; la recherche d’un « ailleurs » ou d’un « là-bas », qui s’avère pourtant bientôt enfermée dans une « finitude », sous l’effet écran de l’« imagerie » ; la notion du temps qui invite à croire, dans l’espoir de la venue d’une nouvelle ère, qu’on assiste à la fin d’une époque, ou peut-être déjà au commencement d’une autre, tout en reportant ce moment décisif à un futur indécis, dans une vague ouverture de l’utopie (le sujet général du présent symposium : « Avant-garde et arrière-garde » serait peut-être à réexaminer sous cette angle) ; et enfin, la conception du temps humain, qui nous fait tourner le dos à notre « origine » comme quelque chose que nous avons "dépassé", depuis longtemps, loin derrière nous ; et enfin, en corollaire de cette perception temporelle, la conception de la vie et de la mort, qui nous fait vivre le temps présent comme une préparation à la mort, comme un apprentissage du néant.

Il y a là un étrange paradoxe : plus les objets matériels captivent l’attention de la conscience pratique ou théorique, et plus le poète --- c’est-à-dire la sensibilité de l’homme moderne --- les trouve dépourvus de réalité. Mieux ils dominent son activité, plus il les ressent comme des choses mortes, des concrétions inertes. Aussi seront-ils, de façon croissante, chargés d’une fonction « purement symbolique » par l’imagination poétique en proie au nihilisme. (...)
Par nature, l’écriture symbolique tend vers l’incommunicabilité et le silence qui est son sommet. L’hyperbole négative est un effort paradoxal pour affirmer au moyen du langage de la réalité sensible qu’il n’y a rien ici, que l’être n’a pas lieu, et que, par conséquent il n’y a rien à dire, ni aucun moyen de dire ce rien, sinon par le ressassement, le bourdonnement machinal d’une intimité usée qui court à sa perte. S’il reste quelque chose là-bas, ailleurs, c’est affaire de foi, de doute, sinon prétexte à sarcasme. Et même, pour peu que l’on demeure tourmenté par la nostalgie d’un ailleurs, comment l’atteindra-t-on jamais ? A la devise de Baudelaire : « Anywhere out of the world », répond celle de Rimbaud : « On ne part pas. » Formule ambivalente qui, à la faveur d’un retournement métaphysique et éthique complet, peut devenir le mot d’ordre d’une « rupture inaugurale » et d’une alliance avec le monde réel, le sol rugueux à l’étreindre dont nous parle aussi le poète. Mais jusqu’à la consommation de cette métamorphose du moi moderne, qui marquerait une ère nouvelle en Occident, il n’y a pour nous nulle issue véritable. Ici et maintenant triomphe l’univers sartrien de Huis-clos. L’homme se voit condamné à l’enfer contemporain du désespoir et du vide, dont la mort même, affirment Kierkegaard et Kafka, ne saurait délivrer le moi angoissé.(8)

Cette lecture analytique de la littérature moderne que le Vigée des années 50-60 effectuait sans encore prononcer son mot clef, sera reprise plus tard, comme pour se donner à ruminer, avec un emploi ferme du mot « juif » :

Ce qui est typique, dans notre histoire culturelle, c’est que les Juifs ont saisi d’emblée la trajectoire totale de l’expérience humaine ; voilà pourquoi la tradition juive m’a attiré si puissamment. Dès l’histoire d’Abraham, la relation avec l’extrême distance est vécue jusqu’au bout, de façon très articulée, projetée en pleine conscience : Lekh lekha ! Va-t’en par-devers toi ! Loin de !
Ailleurs, la situation est très différente. Prenez Claudel, par exemple ; il est conscient de cette tension entre ici et là-bas. Mais il ne va jamais jusqu’à la limite : tout à coup se dresse devant lui un écran de finitude. Une imagerie quelconque l’arrête sur la voie du Va-t’en... Il en est de même chez Baudelaire. « Le culte de l’image est ma grande et primitive passion », écrit-il dans ses journaux intimes.(9)

Dans un passage célèbre de ses journaux intimes, Baudelaire évoque le culte des images, sa grande, sa « primitive passion ». J’ai très peur de m’enliser dans la contemplation de l’image, car elle devient vite une icône, une idole. Le poème doit me ramener au flot obscur et boueux de la prose. Il ne doit pas m’abandonner, abîmé dans une spiritualité désertique, saintement banni hors du temps et de l’espace, capté par l’irréel. La poésie pure nous égare en ces lieux d’irréalité extatique. « L’art pour l’art », sacralisé, aboutit forcément au culte de la mort. Qu’en pensait Mallarmé ? « Si la beauté n’était la mort. » Avant lui Lamartine, puis Baudelaire saluent la mort, « libérateur céleste », qu’ils ne savent pas distinguer de la beauté. Voilà le piège fatal de l’Occident. Il faut éviter d’y tomber innocemment, comme si ces choses allaient de soi.(10)

On pourrait continuer ainsi la citation à l’infini. Mais Vigée étant poète, avant tout et plus que tout, il faudrait saisir le reflet de sa pensée sur l’Occident au sein même de ses œuvres poétiques. Voici deux extraits de son Poème de retour, publié en 1962, deux ans après son installation en Israël :

Je ne reviendrai plus, Occident de ma mort,
Attendre dans ta nuit l’inconcevable aurore.
La lumière est ici pour toujours sur la pierre,
Couvant le feu caché dans la sombre matière.

Parce qu’elle était nue et morte dans la pierre,
Une langue a jailli hors du tombeau des pères.
Elle était, sous le roc couvert par la lumière,
Fleur de soufre et de miel, grondement de la terre,
Eclair illuminant l’arbre obscur des artères,
Ouvrant la nuit du cœur au mystère solaire.(11)

Ce peuple qui perdit la langue de son Dieu
Et ne sut plus gémir qu’en des jargons impurs,
A fait rouler soudain la pierre des ténèbres.

Sur les bûchers dressés par des bourreaux chrétiens
Son métal saigna pur dans le creuset des cendres,
La flamme ressouda les ossements rompus.

Du sépulcre entrouvert comme une ruche obscure,
L’abeille du langage a porté sa lumière
Sur ces lèvres sans voix qu’assécha l’agonie

De l’attente, la soif plus dure que la mort !
Avec le râle hébreu né dans la gorge exsangue
Perla le miel amer et noir de la parole.(12)

Les commentaires sont inutiles. C’est un chant d’adieu adressé à l’Occident qui ne signifie plus pour le poète que le lieu de la mort. C’est aussi un manifeste poétique d’un homme qui a décidé de ne plus attendre l’« inconcevable aurore » dans la nuit, de ne plus chercher le « feu caché » de la vie, derrière ni au-delà de la matière, mais ici, là-dedans. Il est tout aussi inutile de dire, surtout pour le deuxième morceau, que c’est un hommage énergique rendu aux Juifs contemporains, ressuscités après une longue nuit de dispersions et de persécutions, retrouvant leur langue originelle une fois perdue, ressoudant leurs os par la flamme des bûchers, et faisant rejaillir leur sang du creuset des cendres d’Auschwitz. C’est un hommage, en un mot, à l’Israël en l’an 1962, qui a réussi, en quatorze ans d’existence, à refaire la « vie » à partir de la « mort ».
C’est ainsi qu’apparaît dans les œuvres poétiques de Claude Vigée la réalité historique désormais nommée « Holocauste », plus récemment « Shoah ». Et dans ses écrits en prose, comme on le voit dans le passage suivant de Moisson de Canaan, elle est évoquée dans une nette corrélation avec la tentation de l’irréel et de l’inhumain, que Vigée, critique littéraire, avait perçue comme le plus dangereux piège de la littérature occidentale.

Expérience et connaissance réservées, semble-t-il, à nous Juifs seuls, qui avons échappé en Occident, du fait de notre résistance religieuse et philosophique millénaire, aux tentations jumelées de l’irréel et de l’inhumain dont meurt aujourd’hui, --- comme dans Rome, jadis ---, la civilisation des Gentils, oscillant entre le génocide et la futilité.(13)

Gardons-nous tout de même de trahir l’auteur et son œuvre par des citations partielles : avec ce regard perçant porté sur le passé et le présent de l’Occident, Vigée ne veut nullement "court-circuiter" la réalité historique infiniment complexe. Il n’entre jamais dans ses intentions de tracer une ligne droite de la causalité entre Auschwitz et la littérature moderne --- autrement et plus grotesquement dit, " entre Eichmann et Baudelaire ". Bien plutôt, son langage clair et incisif se veut aussi extrêmement prudent, en nous introduisant à cette réflexion cruciale : si on doit admettre que la course à la perte et l’insensibilité à la vie humaine ont pris leur forme ultime dans le nazisme et dans la mentalité des bourreaux d’Auschwitz, le culte de la mort et l’aspiration au néant, ces apanages de la « modernité » littéraire du monde occidental, se laisseraient-ils interpréter désormais purement et innocemment, comme des phénomènes indépendants de tout cela ?
Il faut remarquer de surcroît que, parmi tant d’autres écrivains juifs d’après-guerre, catégorisés souvent sous la nomination extrêmement gênante des Holocaust writers, Claude Vigée, lui, ne fait pas du génocide hitlérien l’objet immédiat de sa description. Il ne s’enlise pas non plus dans la problématique de la " représentabilité " littéraire de la Shoah. C’est comme s’il avait intuitivement su, très tôt, qu’il ne vaudrait jamais la peine de s’aventurer à récupérer le « culte de la mort » et l’« embellissement du néant » du côté des Juifs eux-mêmes, en scrutant --- et uniquement elles --- les cendres d’Auschwitz. Tout en fixant des yeux les cendres d’Auschwitz, Vigée semble s’efforcer plutôt d’écrire la vie des hommes, de parler de la chair vivante de l’Israël contemporain. Ce serait aussi une façon de "répondre" --- au sens le plus fort du terme --- à l’aphorisme célèbre d’Adorno : « Ecrire un poème après Auschwitz... »
Sur l’Israël et la Jérusalem de Claude Vigée, sur le conflit arabo-israélien vu et vécu par lui, je ne peux ici que renvoyer à son livre, né d’un long entretien avec Luc Balbont, Une voix dans le défilé. Vivre à Jérusalem (1985). En attendant une autre occasion de détailler ces sujets(14), tâchons, pour conclure cet exposé, de réintégrer les sujets majeurs du présent symposium : « modernité » et « avant-garde », dans la conception vigéenne du monde occidental.
Permettez ici que j’ouvre une parenthèse. Actuellement, j’organise un de mes cours universitaires autour du sujet : " Jérusalem vue par les écrivains d’expression française ", avec les derniers étudiants de la section française d’une université publique tokyoïte dont, malheureusement, l’abolition vient d’être annoncée (un des indices, là aussi, qui nous inclinent à penser que nous assisterions vraiment à la fin d’un monde). Bien qu’il nous soit assez difficile de traiter des anciens documents (les témoignages des Croisades, les pèlerinages d’avant la Révolution, etc), mais, du moins, les œuvres des auteurs du XIXe et XXe siècles qui ont connu et décrit Jérusalem (Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, Loti, les frères Tharaud, Claude Vigée, Elie Wiesel, Marek Halter, Philippe Jaccottet, et un certain nombre d’écrivains palestiniens comme Ibrahim Souss) sont ouvertes devant nous, avec une extrême richesse, pour nous inviter à un voyage imaginaire en Terre Sainte. Et en retraçant les itinéraires de ces auteurs de façon chronologique, ce qui nous paraît incontestablement "nouveau" chez Claude Vigée, c’est qu’il ne considère pas la terre de la Palestine et la ville de Jérusalem comme lieux dépassés, situés loin derrière nous, mais que, tout au contraire, il y voit une « avant-garde », justement, de l’histoire humaine, où le passé, le présent et le futur se mêlent pour ne faire qu’un, et où le judaïsme, le christianisme et l’islam, apportant chacun leur expérience historique millénaire, vont enfin se mettre à une immense œuvre commune. Ce qui me paraît d’autant plus significatif qu’entre le départ de l’Europe et le « retour » en Israël de Claude Vigée, s’étendent les dix-huit ans de vie d’exilé --- l’expérience du dépouillement d’essence, comme il le dit --- à l’« extrême-occident » d’Amérique :

J’avais été privé de l’essentiel et j’avais mené jusque-là une vie aliénée ; je devais admettre maintenant qu’Israël était l’endroit où des êtres humains perdus et déshérités réussiraient à revivre. (...) Mais je ne venais pas ici pour obtenir quelque chose (...). Tout était à faire, rien ne serait donné. (...) Je ne croyais pas que je devais « monter » à Jérusalem pour m’immoler sur l’autel de l’absolu. Je fis le grand bond en avant afin de trouver de l’aide et d’épauler les autres, pour qu’à partir du néant naisse enfin quelque chose de neuf. Il ne s’agissait pas entre nous d’un échange de cadeaux, mais de faire mûrir ensemble les fruits d’une vie de labeur et de joies partagées.(15)

Nous constatons en effet que la topographie historique qui situe en Jérusalem, non le point final d’une civilisation défunte, mais le commencement d’une autre nouvelle civilisation est extrêmement rare, à part quelques précédents au XIXe siècle : Moses Hess en Allemagne, et Joseph Salvador en France. Ce serait sans doute parce que la Grâce divine était censée s’être depuis longtemps déplacée de Jérusalem à Rome (encore peut-être à Paris). Ce serait aussi parce que le « chemin de la Civilisation » était censé être prédestiné à conduire de l’Orient à l’Occident, irréversiblement et automatiquement. Rien d’étonnant, de ce point de vue, si les intellectuels français tels Sartre, Beauvoir et Georges Friedmann, qui ont visité Jérusalem à partir de Paris et qui ont eu l’occasion de s’entretenir avec Vigée sur place, n’arrivaient pas à saisir cette nouveauté, cette acuité de la Terre Sainte.(16) Les médias et les commentateurs politiques européens non plus, aux yeux de l’auteur de Vivre à Jérusalem, ne font qu’effleurer ce qu’il y a d’essentiellement actuel et actif dans la situation de la Palestine.
Par contre, Vigée, lui, chaque fois qu’il sort dans la rue de Jérusalem, chaque fois qu’il regarde dehors par sa fenêtre, se fait inéluctablement capturer par les cinq mille ans d’histoire de la Ville, et ne peut plus penser le « présent » que sur cette vertigineuse accumulation du temps et des faits humains. Prenons pour exemple un paragraphe de Moisson de Canaan, qui donne l’impression d’une photographie instantanée d’un jour, d’un moment : en 1960, le petit appartement que l’Université hébraïque lui avait offert était situé sur une colline desséchée qui domine la vallée Gaï-Hinnom (Géhenne) ; la ville de Jérusalem était à l’époque divisée en deux et, de l’autre côté de la vallée, on voyait les soldats jordaniens armés de mitrailleuses qui guettaient nuit et jour la partie israélienne de la ville. Dans un moment pareil, le poète ne peut s’interdire une amère penseée de la vanité de la tuerie, de l’absurdité de la haine humaine, mais il s’efforce toujours de goûter l’amertume du temps présent, à cru, sur le lieu même où viennent se croiser le lointain passé mythique et la récente histoire du vingtième siècle européen (là où Kenji Nakagami (romancier japonais, 1946-1992) aurait certainement dit : « l’Histoire vient y danser sa ronde ») :

Aujourd’hui même, dans la partie basse de la Géhenne, on peut voir, le long des falaises abruptes qui la surplombent, les grandes traînées de suie noire qui sont peut-être la trace de ces holocaustes humains. Là encore, le passé fabuleux rejoint le cruel présent de notre histoire ; la rumeur de la légende débouche sur le monde réel et assassin de notre XXe siècle européen.
Vivre à Jérusalem en 1960, c’était tomber sous le charme d’un mythe à la fois terrifiant et merveilleux, dont l’ambiguïté entretenait en moi la puissance de fascination inépuisable.(17)

Ainsi donc, pour Claude Vigée, tenant sa plume dans cette Jérusalem qui est à la fois terre sainte et terre de guerre, "être poète" est le synonyme de l’acte de repartir de la douloureuse expérience que l’Occident moderne vient de vivre --- avec, comme aboutissant, Auschwitz ---, en la retrempant constamment dans la « source première » de la Palestine :

Si je suis maintenant passé, comme me l’écrivait récemment mon ami Georges Poulet, du pays des dérivations et des conséquences au pays des Origines, le ceci et le cela quotidiens, les dérivations et les conséquences à venir deviennent d’autant plus importants, plus dignes, désormais, d’être dits avec force de précision. Car leur jaillissement direct de la source première leur donne enfin, après les millénaires aveugles, toute leur plénitude d’enfance, leur rend le rayonnement initial qui accompagne fatalement une émanation nouvelle hors du « vrai lieu ». [...] Le lieu saint doit nous être le tremplin unique, pour un vrai départ cette fois-ci, un départ dans l’événement humain à partir du présent ; et non à partir du vide et de l’absence, comme jadis dans notre exil. Commencer en famille une âpre histoire d’homme, au lieu d’y rêver tout seul en un lieu de nulle part. Tel est à mes yeux le sens de mon Retour au pays des pères, qui est aussi, et surtout, un Retournement vers ce qui adviendra ici-bas.(18)

Disons maintenant que, d’après ce Weltgefühl vigéen, il n’y a plus ni « avant-garde » ni « arrière-garde » pour l’acte humain. Chaque instant, chaque lieu, chaque pensée est tout à la fois un point d’arrivée des « déviations » infinies et un point de départ dans la plénitude des événements humains. Et cette « sensation du monde » que Vigée a fait sienne au terme de sa longue errance, « Devant Jérusalem (...) / A Névé Shaanan, sur la colline en flammes »(19), nous conduit à une réflexion de longue portée : que ce soit l’« Esprit » de Hegel, la « Science » de Renan, l’« état positif » de Comte, le « meilleur lendemain » des communistes, voire même le « salut par les Juifs » de Léon Bloy, nous, lecteurs et chercheurs « extrême-orientaux », ne nous sommes-nous pas laissés émerveiller, longtemps et à notre insu, par toute cette sorte d’« inconcevable aurore » ? Ce Weltgefühl de l’Occident chrétien, modelé sans doute sur le millénarisme de Joachim de Flore, qui divise le temps d’ici-bas en trois âges du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et qui nous situe toujours à la fin du deuxième âge, en nous faisant croire, par là même, que l’« avant-garde » consisterait dans le geste de désigner vaguement l’« inconcevable aurore » du troisième âge, ne l’avons-nous pas, ce Weltgefühl de l’Occident, non seulement accueilli pour l’étudier comme "culturème" occidental, mais accepté pour le faire nôtre, finalement, comme quelque chose allant de soi ?
Léon Poliakov (1910-1998), avec son gigantesque travail sur l’histoire de l’antisémitisme(20), a ouvert une perspective vertigineuse sur le passé du monde occidental : l’esprit antisémite ne consisterait-il pas en fin de compte dans une vision du monde christianisante --- sinon nécessairement chrétienne à proprement parler --- qui, dans le geste même de hâter par tous moyens l’arrivée d’une troisième ère qui n’arrive pourtant jamais, enseigne par contrecoup l’oubli, le mépris, voire la haine de la première source originelle ?
D’après ce qu’a ciselé Claude Vigée, dans un alexandrin de Poème du retour  :

Le temps hait l’origine et pourtant y aspire.(21)

Ce que c’est que la « modernité », où se situe l’« avant-garde » et quelle est la pensée « post-moderne » : en nous égarant dans ces interrogations, ne nous acheminons-nous pas nous-mêmes vers un oubli, une ignorance, une haine de l’origine ? Et si nous ne faisions, par là, que fortifier et épaissir les murs de la « finitude » d’une "occidentalité japonaise" à l’intérieur de nous ? Les matières à réflexion sont toujours devant nous, dans notre « présent ».

Remerciements : Lors de la table ronde précédente, tenue en automne 2006 à l’Université municipale de Tokyo (voir ci-dessous la note (2)), j’ai eu un bonheur inopiné de correspondre directement avec Claude Vigée (résidant actuellement à Paris). Depuis il n’a cessé de m’entourer d’encouragements et d’aides documentaires. Surtout pour mon exposé au présent symposium, il a mis à ma disposition, par l’intermédiaire d’Anne Mounic (Université Paris III, auteur de La Poésie de Claude Vigée, L’Harmattan, 2005), un exemplaire de Moisson de Canaan, longtemps épuisé et introuvable dans les bibliothèques japonaises. Mes remerciements s’adressent donc à Anne Mounic également, qui m’a ouvert une colonne de sa revue en ligne Temporel pour la traduction française de cette communication et qui a pris soin de la correction du texte.

http://www17.plala.or.jp/kenjikanno/

Notes :
(1) Flammarion, 1967, p.282.
(2) J’ai déjà souligné cet intérêt de recherche à l’occasion de la table ronde : « Les écrivains d’origine juive d’expression française : Albert Cohen, Romain Gary, Claude Vigée, Georges Perec, Patrick Modiano », tenue le 26 octobre 2005 à l’Université municipale de Tokyo, avec la précieuse présence de Mme Helena Shillony (Université hébraïque de Jérusalem).
(3) Les Artistes de la faim, Calmann-Lévy, 1960, p. 17.
(4) Révolte et louanges, José Corti, 1962, p.95.
(5) Emmanuel Levinas, « Enracinement ou fidélité : les quatre terres », colloque de Cerisy, 22-29 août 1988, La Terre et le souffle, rencontre autour de Claude Vigée, Albin Michel, 1992 p. 54.
(6) Cf. La Conscience juive, données et débats. Textes des trois premiers colloques d’intellectuels juifs de langue française organisés par la Section française du Congrès juif mondial, présentés et revus par Eliane Amado Lévy-Valensi et Jean Halperin, P.U.F., 1963.
(7) « Le poète juif et la langue française », avec Denise Gamzon et Charlotte Wardi, Jérusalem, décembre 1980, in Le Parfun et la cendre, Bernard Grasset, 1984, p.165.
(8) Les Artistes de la faim, op.cit., pp.91-92.
(9) « Littérature et judéité » (1981) in Le Parfum et la cendre, op.cit., pp. 170-171.
(10) « Claude Vigée, danseur de l’instant et de l’éternité, entretien avec Francine Kaufmann », Pardès, no 22, 1996, pp. 211-212.
(11) Le Poème du retour, Mercure de France, 1962, p.87.
(12) Ibid., p.88.
(13) Moisson de Canaan, op.cit., p.285
(14) Autour du sujet de « la Jérusalem de Claude Vigée » (titre provisoire), je prévois une collaboration à la revue de l’Université hébraïque de Jérusalem, Perspectives, no 14 (2007), sous la direction de Fernande Bartfeld.
(15) « La montée vers Jérusalem », préface pour Le Parfum et la Cendre, op.cit., p.16.
(16) Voir la description savoureuse par Vigée d’une rencontre de Sartre et de Beauvoir, en visiste d’Israël en mars 1967, d’avec les intellectuels israeliens, chez Gershom Sholem, La Lucarne aux étoiles (Les Editions du Cerf, 1998), p.15 sqq.
(17) Une voix dans le défilé. Vivre à Jérusalem, Nouvelle Cité, 1985, « Extrait d’une lettre à Philippe Jaccottet (1962) », p.48
(18) Moisson de Canaan, op.cit., p.163.
(19) Le Poème du retour, op.cit., p.67.
(20) Léon Poliakov, L’Histoire de l’antisémitisme (1955-1977, 1994), dont la traduction japonaise par K.Kanno et quatre autres co-traducteurs est en cours de publication chez Chikuma-shobo (Tokyo).
(21) Le Poème du retour, op.cit., p.55.