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Claude Vigée, par Jean-François Chiantaretto

9 mars 2007

par Jean-François Chiantaretto

Claude Vigée ou la parole comme écoute de l’en deçà de soi

La manière dont on rencontre une œuvre, comme la manière dont on rencontre quelqu’un, est au cœur de la rencontre et de son devenir. Avec Claude Vigée, je ne peux séparer l’homme et l’œuvre. J’ai rencontré d’abord la voix, lors d’une émission de Viktor Malka, avant l’œuvre puis l’homme. C’est certainement une chance que les choses se soient déroulées dans cet ordre. Car le choc éprouvé face à cette voix si particulière s’est révélé la meilleure des introductions possibles tant à l’œuvre qu‘à l‘homme : à l‘oeuvre, qui se veut toute entière parole adressée ; à l’homme, tout à son effort de choisir chaque jour la vie contre la tentation idolâtre du consentement au « tout est possible », du consentement à la confusion contemporaine de la vie et de la mort.
C’est sous cet angle de la voix, limité mais à mon avis essentiel, que je voudrais ce soir, en cette occasion assez solennelle, dire simplement quelques mots d’hommage et de gratitude. Je reprendrai pour cela la lecture croisée des essais d’inspiration biblique et des textes de type autobiographique, mais je partirai plus spécialement des deux derniers livres, parus cette année : Etre poète pour que vivent les hommes (2006a), qui présente un choix d’essais écrits de 1950 à 2005, et le livre d’entretiens qui vient juste de sortir, Les portes éclairées de la nuit (2006b).
La voix de Claude Vigée, en deçà même de la parole et de ce qu’elle dit, manifeste la certitude d’exister, notamment dans sa respiration, si particulière, et dans le temps qu’elle sait prendre. Par là, elle fait obligation non seulement de l’écouter, mais de s’écouter, et se fait source de lumière, source d‘un regard en soi, permettant de se voir et de voir le monde. Et cette obligation de s’écouter en écoutant l’autre, je l’ai effectivement retrouvée comme étant ce qui me semble caractériser le mieux la lecture de l’œuvre comme le dialogue avec l’homme.
« Tu m’as donné une oreille profondément creusée » (cf. 2006a, p. 267). Cette parole du psalmiste semble gravée au cœur de l’œuvre de Claude Vigée. Elle renvoie à la nécessaire précession du faire sur le penser (Na’assé venishma’). Mais cette précession du faire est à comprendre, je crois, comme la précession de l’impulsion à être, de l’affirmation d’être, par nature énigmatique, par nature irréductible à la pensée qu’elle appelle pourtant. Une pensée juste, c’est une pensée qui prend le temps de se déployer comme une parole, c’est-à-dire qui consent à s’interroger sur ses sources et ses limites, c’est-à-dire encore une pensée qui renonce à coïncider avec elle-même et à se suffire, qui accepte d’être dépositaire d’un ailleurs impensable lié au fait d‘être. Parler, dit Claude Vigée, c’est penser à partir de l’impensé. Autrement dit, penser, c’est parler en étant creusé par l’écoute de l‘être.
Cet impensé est lié à l’héritage intérieur provenant de l’enfance et Claude Vigée fait état du poids en lui de l’échec de ses parents à vivre, de « l’effondrement parental », de leur défaillance qui s’est inscrite en lui comme une « absence active » « brisant à la racine tout élan spontané vers le rire, vers le règne libre du futur » (2006b, p. 248). Cette souffrance, d’ailleurs à peine évoquée, n’est pas de l’ordre d’une plainte, mais d’un constat nécessaire pour établir ce qui l’a amené, à douze/treize ans, à faire « vœu de parole » (2006b, p. 177), pour sortir de ce qu’il nomme un « blocage diabolique » (2006b, p. 248).
Il reste que pour Claude Vigée, l’enfance, pour déterminante qu’elle soit, n’est pas l’essentiel pour situer le lieu à partir duquel nous parlons. Il faut remonter à l’enfance d’avant l’enfance, au sens de l’histoire des générations. Lorsque Claude Vigée se rapproche de l’écriture autobiographique, il ne sépare jamais le récit de soi d’un témoignage sur les générations qui le précèdent, à la fois au titre d’une dette de vie et d’un devoir de mémoire face à la destruction par les nazis de sa famille et de la communauté juive alsacienne dont il est issu.
Mais l’enfance de l’enfance, ce n’est pas seulement l’histoire des générations, c’est aussi un lieu germinal en chacun, un lieu décrit comme un « vide séminal, en amont du souvenir individuel » (2006b, p. 225). Ce vide séminal à partir duquel nous parlons, il est vital de travailler à l’investir comme le cœur vivant de la parole. Il renvoie d’abord à la fonction même du langage, et là, c’est toute la position de Claude Vigée, quand il se définit avant tout comme un « poète juif d’expression française ». Le langage permet le passage des sons à la vision, du viscéral au visible, il est l’agent de « transition de la structure des sons à la structure de la lumière ». Cette approche originale, totalement cohérente par rapport à l’œuvre poétique et plus globalement, à la manière qu’a Claude Vigée d’investir l’écriture comme parole adressée, me semble donner à penser aussi bien au rabbin qu’au psychanalyste. Elle prend pour modèle l’embryon.
On accédera à l’expression totale, nette et définitive, par le moyen de la vision. Mais en court-circuitant imprudemment l’obscurité des entrailles et des oreilles, on atteint tout de suite l’extériorité de l’espace, le royaume de l’exil, qui est la réalité quotidienne dans le monde occidental moderne. […] Les embryons viables se développent dans une matrice chaude et obscure. C’est après, seulement, qu’ils affrontent la lumière du ciel. Sinon […] Au lieu d’enfants nouveaux-nés, on produit des poupées, des pantins, des marionnettes disloquées […] Je crois qu’un passage trop rapide à la vision optique ne permet pas à notre désir fondamental, celui qui nous pousse à naître, et qui veut éclore à travers nous, de s’enfanter complètement.. La vie, la parole, la poésie de notre époque, ces champs en friche où se manifestent nos rapports difficiles avec autrui souffrent terriblement de ce blocage par le regard. (2006a, p. 267-268)
La maladie du temps qui ronge notre société est aussi une maladie du regard, ce blocage idolâtre par le regard que Claude Vigée ne cesse de combattre. Parler trop vite, c’est soumettre son activité de penser à l’image et produire des pensées mortes nées, dangereuses pour les autres et pour soi-même. Parler trop vite, c’est parler mal, ce qui risque constamment de dériver vers la parole mauvaise, la parole du mal, de la médisance à la malédiction, C’est en d’autres termes le règne de la toute-puissance de la pensée, qui d’un même coup annule la question de Dieu, avec l’union et la différence des sexes en tant que condition de l’histoire humaine. L’écriture comme parole entend combattre cette dévitalisation en se référant à la figure de Moïse le bègue, celui dont « le frein sur la langue alourdie […] lui permettait d’attendre, puis de rejoindre les temps de l’écoute, en se taisant longtemps devant l’arche du Témoignage. » (2006a, p. 271)
Attendre permet à Moïse d’entendre la voix divine se parler à elle-même, sa difficulté à parler lui permet de supporter cette écoute d’une parole indicible sans oublier ou nier ses limites humaines. Moïse ainsi « voit par l’ouie » (2006a, p. 271) et constitue la figure matricielle de tout sujet parlant, dont le poète et l’écrivain s‘efforce de témoigner dans son acte. Parler dans l’écoute d’un en deçà de soi, d’une source de l’être en amont de soi, c’est bien notre difficile et précieuse liberté, à la suite des Hébreux au moment de la révélation du Mont Sinaï, qui « ont vu les voix ».
La voix de Claude Vigée est intimement présente dans son écriture, et offre par là à son lecteur la possibilité de s’écouter, encore une fois au sens d’écouter en soi l’enfance de l’enfance, ce qui engage la responsabilité partagée d’avoir à choisir la vie. C’est en cela que chez « l’écrivain et poète juif d’expression française », la voix matérialise le souffle. Je terminerai sur cette citation :
Le souffle fait le pont entre l’âme spirituelle (la néschamah) et notre personne individuée, ce moi personnel incarné dans le corps, au sein duquel tour à tour le souffle s’épanouit et dépérit, selon que nous choisissons pour lui, et pour nous, la mort ou la vie […] Écrire, c’est d’abord faire surgir dans ma propre conscience, puis offrir comme une oblation au regard initié d’autrui ce souffle qui nous était caché, afin de le connaître ensemble en notre for intérieur. Mais c’est également le communiquer à autrui dans son mouvement même. (2006a, p. 277)


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