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Claude Vigée : extraits de correspondance

28 septembre 2008

par Claude Vigée

Dessin d'André Frénaud. Au restaurant "Chez Pierre", rue de Vaugirard.

André Gide | Claire Goll | Jules Supervielle | Albert Camus | Gaston Bachelard | Paul Celan| André du Bouchet | Maurice Blanchot | Alexis Leger | Jorge Guillen | Philippe Jaccottet | René Girard | Emmanuel Levinas | René Char | Quelques réponses de Claude Vigée

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Extraits de lettres à Claude Vigée


André Gide à Claude Vigée, le 5 juillet 1948.

« […] En poésie, de nos jours, « l’offre » l’emporte à ce point sur « la demande » qu’il eût été plus expédient de juger sévèrement vos vers… J’ai fait de grands efforts pour y parvenir ; de vains efforts : ils sont certainement parmi les meilleurs que j’aie lus depuis longtemps. […] Et votre Sommeil d’Icare qui, par ses petites dimensions mêmes, semblerait mieux fait pour lui [Jean Paulhan] convenir. Extraordinaire foisonnement d’images ; la plupart excellentes ; et faisant valoir la nudité de ces phrases directes : « Ciel hostile, j’accepte et j’aime ton défi. L’adversité ne me désarme plus. Je la célèbre. » − que je préfère encore aux plus somptueuses parures.
Merci pour la communication de ces textes, témoignant d’une sympathie à laquelle je vous prie de me croire très particulièrement sensible.

André Gide »

Le 3 octobre 1948

« Cher Claude Vigée,

Permettez-moi de joindre ma voix à celles de vos amis qui vous déconseillent de publier vos « notes » sur l’art poétique, en manière de préface à vos poèmes. Vous n’avez ni à expliquer, ni à justifier ceux-ci. Et… non, je ne puis croire que le silence des éditeurs suffise à décourager vos robustes ferveurs.
Je vous serre la main bien cordialement,

André Gide »

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Claire Goll à Claude Vigée, 1950 ou 51.

(Sur une carte postale représentant un tableau de Marc Chagall, Crucifixion en jaune)

« Chez Albert Gleizes, St Rémy de Provence (Bouches-du-Rhône)

Mon cher Claude,

J’ai passé une dizaine de jours merveilleux chez Chagall dans le Midi et suis maintenant l’hôte pour une quinzaine chez le peintre Albert Gleizes, dans la ville où Van Gogh était enfermé dans une maison d’aliénés. Ravie d’apprendre que vous avez obtenu le « Guggenheim ». Encore plus ravie de la perspective de vous revoir bientôt à Paris.
Quant aux traductions, je les trouve très belles et inspirées. J’y apporterai seulement quelques retouches, quelques modifications. Nous les reverrons ensuite ensemble. Quant à vos poèmes : Avez-vous un contrat avec Sylvère ou pouvez-vous disposer d’une vingtaine de poèmes. Je pourrai les proposer à mon ami Pierre Seghers pour sa collection : Poésie 51, il les fera certainement paraître tout de suite. Ce serait une bonne carte de visite pendant votre séjour à Paris. Encore une fois un merci enthousiaste et mille amitiés.

Claire Goll »

(La signature de Marc Chagall est apposée, à gauche.)

Pour la petite histoire, poème [1] que R.M. Rilke adressa à Claire Goll et qu’elle trouva « comme une pensée d’outre-tombe » dans la correspondance qui lui fut renvoyée après la mort du poète.

« Ah moi à mon tour
Si je te lis, Liliane,
C’est sans doute par amour
Que mon être s’inganne
De la nuit et du jour
Et que je m’agite pour
Une goutte diaphane. »

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Jules Supervielle à Claude Vigée

le 24 mai 1953

à Paris
27 rue Vital
Paris (16)

Cher Monsieur,

excusez-moi d’avoir ainsi tardé à vous répondre. Vous pouvez dire à M. Cid Corman que je lui propose de publier dans sa revue ma nouvelle poétique « Le jeune homme du Dimanche », parue dans le 1er numéro de la Nouvelle nouvelle revue française (Janv. 1953). Il doit avoir ou pourrait se procurer facilement ce numéro à la N.N.R.F. Il n’aurait qu’à demander à M. Gallimard l’autorisation de publier ma nouvelle en revue et que je lui accorde quant à moi pour Origin.
J’ai été malade ces temps-ci d’où mon retard à vous écrire.
Je vous prie de croire à mes sentiments les meilleurs.

Jules Supervielle

le 6 février 1958

Cher Claude Vigée,

Paulhan me demandait « Que penses-tu de Claude Vigée ? » beaucoup de bien, lui dirais-je maintenant que j’ai lu L’été indien. J’avais bien lu çà et là quelques poèmes de vous, à Paris, dans un état de distraction involontaire. Maintenant que je suis à la campagne, au calme je puis enfin entrer dans votre poésie. Nous avons un nouveau poète ! Quelle chance et quelle aubaine ! Je voudrais vous le dire mieux. je suis encore convalescent d’une grippe cette fois. Pardonnez-lui d’être si berf, au vieux poète presque arrière-grand-père.
Tout vôtre et merci de tout ce que vous nous apportez de jeune et de déjà mûr.

Jules Supervielle

« Au plus noir des Enfers, il chante
Avec la bouche adorable des anges. »

***

Albert Camus à Claude Vigée, le 14 mars 1955

« […] L’Homme Révolté compte pour moi aussi. Non que je le croie réussi. Mais j’ai écrit peu de livres avec un tel sentiment, et parfois si pénible, de nécessité. Jugez de ma gratitude, après les polémiques que ce livre a suscitées, lorsqu’un lecteur qualifié vient me dire à propos de lui son intérêt et sa sympathie. […] »

Le 25 août 1955

« J’ai tardé à vous écrire, mais des accidents de santé m’ont gâté un peu mon été, et retardé dans tout ce que j’entreprenais. J’ai cependant emporté votre manuscrit [L’Eté indien] en Italie et l’ai lu à loisir. Il m’a plu si fort, et je suis si près de tout ce que vous dites, que je voudrais à la rentrée de septembre le proposer à Gallimard. Cela ne signifie pas, hélas, qu’il soit accepté, la poésie, vous l’avez bien vu, étant suspecte a priori. […]

P.S. : […] Excellent aussi l’article anglais, qu’il faudrait publier en français. Une seule remarque : vous avez raison de rejeter le symbolisme. Mais il faudrait nuancer, car, dans un autre sens, il n’y a pas d’art sans symbole, puisqu’il n’y a pas d’art de l’immédiat. »

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Trois lettres de Gaston Bachelard à Claude Vigée, 1955 et 1958 [2].

Université de Paris
Institut d’Histoire des Sciences et des Techniques
Le Directeur 2, rue de la Montagne Ste Geneviève Paris Vème
Le 12 février 55
Cher Monsieur
Dans une courte lettre je ne puis vous dire toutes les pensées, toutes les rêveries qui ont suivi ma lente lecture de vos poèmes. Sans cesse, j’ai été arrêté devant la profondeur de la vérité poétique des thèmes. Sans cesse, le livre ouvert je me mettais à méditer. Je lis beaucoup de poèmes, j’en admire souvent. Mais ici il y a plus : il y a un passé qui souffre, un exil qui est un exil de l’être. Et certaines pages sont bouleversantes.
Exil de la parole exil de la présence. Ailleurs est le bonheur, la vie, les songes. Le songe lui-même a perdu son infinie présence. Parfois une enclave allemande augmente le secret
O Schneewelt der Kindheit
darfst du noch schweigend singen ?
De quelle voix blanche résonne l’écho d’un blanc passé !
Et ce renard qui saigne sur la neige m’obsède. Comme il a l’odeur sauvage et âpre de la liberté !
Votre Phénix met des germes partout. C’est un feu dans la pierre, un cœur dans le glacier. Tous les éléments sont par vous vivifiés.
Ma fiche de lecture est pleine de notes. Si je pouvais comme je l’espère mettre un livre en conclusion de mes anciens livres sur le feu, l’eau, l’air et la terre et leurs rêveries, vos poèmes me donneraient des documents révélateurs. Mais qu’allez-vous faire ? Vous ne pouvez maintenant vous arrêter. Poèmes après poèmes, il vous faut écrire, toujours écrire, combler l’exil par la vie du poète. Rêvez seulement et le grès des Vosges poussera dans votre maison. Toutes les nuits l’Alsace pour vous se tissera des hautes vignes. Vous boirez, en ces nuits, de la bière de Colmar, le vin des grands vallons. Dans ce domaine rien n’est vrai et réel comme l’imaginaire.
L’autre jour, devant mes étudiants assemblés, dans un cours sur l’imagination j’ai cité :
..........................La nuit
J’écoute
...................un jeune noisetier
verdir
Avec vous je me suis fait une oreille d’écouteur. Je me suis souvenu d’un alexandrin perdu par moi dans une page de prose, tandis que je rêvais
Au temps où j’écoutais mûrir la mirabelle.
En Août prochain dans votre Amérique perdue je suis sûr que vous entendrez cela, que nous entendrons ensemble vous jeune poète, moi vieux philosophe la quetsche mettre sa robe de deuil violet.
Mais allez-vous seulement recevoir cette lettre ? Si oui envoyez-moi très vite un autre livre de poèmes. J’ai mis votre livre dans le rayon des livres inoubliables.
Très cordialement à vous
Bachelard
Gaston Bachelard
*
Université de Paris Faculté des Lettres
Paris, le 13 Mars 1955
Cher Monsieur,
Hier j’ai reçu d’une part La lutte avec l’ange d’autre part l’Été Indien et votre lettre. Je suis heureux que ma lettre vous ait atteint et que vous l’ayez reçue comme un gage d’amitié. Je vais méditer vos nouveaux dons. Déjà dans ce froid matin d’un dimanche parisien vos pages me donnent la lumière. La stèle de Béthel m’apporte une grande maxime : « la récompense est pour celui qui sait dompter le temps. »
Tout le mois de Juin, je serai à Paris. Venez me voir. Presque toujours je suis chez moi vers 18 h. 30. Je n’ai pas le téléphone. Inutile de me prévenir. Si je n’étais pas là un jour, venez le lendemain.
Amicalement à vous Bachelard
*
Gaston Bachelard. 2 Rue de la montagne Ste Geneviève Paris 5
Paris le 10 février 58
Cher Monsieur
Les œuvres, les belles œuvres doivent être imprimées. Vous m’aviez confié jadis vos pages sur L’été indien. La dactylographie en était bien venue. Le texte m’avait intéressé. Mais voici le livre paru ! Et c’est tout autre chose. A peine lu, on sent qu’il faut relire, on sait qu’on relira souvent. Pour les poèmes, le plaisir est grand. On vous retrouve tout entier. Ils sont de la même veine que la Corne du Grand pardon. Ils portent le même signe. A ce signe je retentis. Car votre été indien jamais ne fera taire la résonance des octobres alsaciens ! Je vis, moi, dans une nostalgie de l’octobre champenois. J’ai des vendanges au fond du cœur. Et mes vignes sont mortes ! Vous savez maintenant avec quel cœur je vous ai lu.
Mais il y a le journal ! Évidemment, ce n’est qu’une partie d’un journal plus secret mais vous êtes là tout entier, philosophe et poète, homme sensible et homme de méditation. Ah ! vous ne nous en direz jamais assez, puisque vous nous dites des pensées qu’on n’oublie pas. Votre livre ne quittera pas le rayon tout proche de ma main des grands livres.
Et maintenant, écrivez, écrivez vite, publiez vite. Je suis impatient de vous lire.
En juillet vous m’avez trouvé souffrant. Je le suis encore. Je travaille peu. Mais je veux me rétablir. Ma fille après ses thèses a été nommée à la Faculté des Lettres de Lille. Heureusement son enseignement a pu être groupé en deux jours. Je ne suis seul que deux jours. Je songe au passé et je vis dans l’ennui. Mais je suis heureux de voir ma fille dans ma carrière qui lui plaît.
Bien amicalement,
Bachelard

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Paul Celan à Claude Vigée

78, rue de Longchamp (16e)

Paris, le 21 mars 1958

Cher Monsieur,

vos poèmes et votre lettre viennent de me parvenir : j’en suis, croyez-le, très touché.
J’étais conscient, en prononçant cette brève allocution à Brême, que j’avais à en répondre, moins devant ceux qui l’écoutaient que plutôt devant d’autres, lointains et plus que lointains, qui étaient présents pour m’entendre et pour peser. Je vous suis infiniment reconnaissant de m’avoir dit, de loin – de tout près, que je n’ai pas défailli.
J’espère beaucoup vous rencontrer lors de votre passage en France. (Voici aussi mon numéro de téléphone : Poincaré 39-63).
Vous avez la gentillesse de me proposer de venir, en tant que « visiting lecturer », à l’université où vous enseignez. Cela me tente beaucoup – j’ai été, l’année dernière, lecteur d’allemand, à l’Ecole normale supérieure de St. Cloud –, mais cela ne me semble point réalisable pour le moment : nous avons un petit garçon d’à peine trois ans qui semble ravi de vivre à Paris.
Très cordialement

Paul Celan

J’ai été partculièrement heureux en apprenant que notre rencontre était liée à Madame et Monsieur Ehrenberg. Bestellen Sie ihnen, bitte, meine herzlichsten Grüße.

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André du Bouchet à Claude Vigée, le 7 août 1958

« Cher Monsieur,

je vous suis très reconnaissant de votre proposition, à laquelle j’aurais été heureux de répondre de façon positive, si je n’avais eu des engagements qui me retiennent à Paris cet automne. Je le regrette réellement. J’aurais été heureux de renouer avec l’Amérique où j’ai vécu plusieurs années, et même, un temps, enseigné. Mais ce n’est, je l’espère, que partie remise. Je serai moi aussi à Paris en septembre. Si vous voulez bien m’envoyer un mot lors de votre passage, j’urais le plus grand plaisir à vous rencontrer. […] »

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Maurice Blanchot à Claude Vigée, le 3 septembre 1959

« […] Vos rapports avec l’exil – exil ancien – m’ont toujours beaucoup touché, et votre désir tantôt de le rompre prématurément en vous dérobant à sa fascination, tantôt de l’accueillir cependant dans une attente patiente et comme éternelle. Quelquefois, j’entends ce que vous avez écrit : « Dehors règne à jamais la parole étrangère. »
Je n’ai pourtant jamais douté de votre sort. Il me semble qu’il y a en vous quelque chose d’invincible qui vous aidera toujours, qui est peut-être même dangereux par le secours trop prompt que cette puissance en vous vous apporte. Mais vous savez aussi vous méfier de votre force. »
Pardonnez-moi de vous parler ainsi, si directement, de choses si proches et si essentielles. Mais, autrement, à quoi bon écrire ? […] »

Le 7 novembre 1959

« […] Ce que vous disiez dans votre précédente lettre sur vos rapports avec cette sorte de force (que j’ai nommée ainsi, mais ce nom lui convient mal, rapports d’interdiction et de complicité, d’engouement aussi, de profonds soucis et d’insouciance, m’est très proche. c’est comme une figure solitaire avec laquelle nous devons vivre fièrement sans entente, ou avec une entente sans entente, ne lui demandant rien, la laissant être là, et sachant que son attente est aussi la nôtre, heureux, malheureux, il n’importe. […] »

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Alexis Leger (Saint-John Perse) à Claude Vigée, le 26 février 1960

Washington, le 26 février 1960
1621 – 34th Street – N.W.

Bien sûr, cher Ami, tout ce que vous voudrez. je serais extrêmement heureux que mon témoignage pût vous assister en quoi que ce soit. Vous me dires seulement – votre lettre ne me le dit pas – ce que j’aurai à faire : où, quand et comment.
Je souhaite de tout mon cœur que la chose réussisse. Elle n’est pas seulement souhaitable pour vous, humainement et intellectuellement ; elle est souhaitable aussi popur les lettres françaises, où votre autorité doit pouvoir d’exercer à son heure. Et le poste est certainement intéressant.
J’ai perçu bien des choses en votre faveur au cours de vos vacances « sabbatiques » en Europe, et mon amitié s’en est beaucoup réjouie. Vous n’êtes pas de ceux, je le sais, dont le succès puisse modifier en rien l’intégrité humaine et l’exigence face à soi-même.
Encore tous mes vœux, avec une bien chaleureuse poignée de main.

Alexis Leger

Je m’en vais dans trois jours pour un voyage en Amérique australe, mais j’aurai, jusqu’au 20 mars, un relais pour mon courrier : aux soins de l’Ambassade de France à Buenos Aires. Après, mon courrier sera réexpédié de Washington, à des relais que je ne puis encore fixer. (Je rentrerai par la côte du Pacifique : Chili, Pérou et autres lieux).

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Jorge Guillen à Claude Vigée, le 8 juillet 1962

« Cher ami,

mon silence s’est trop prolongé – et je m’en excuse – justement parce que je voulais vous écrire une bonne lettre. Mais le temps passe à la vitesse de la lumière, et je veux vous dire tout simplement que je pense à vous, que je me réjouis de vous savoir content et que je regrette que les mois passent sans avoir l’occasion de vous rencontrer.
J’ai vu à Paris Yves Bonnefoy, charmant ; il m’a dit que vous ne viendriez pas cet été en France – et c’était mon espoir. Nous attendons maintenant la suite de Les artistes de la faim, et dans ce volume important, nous retrouverons votre magnifique essai sur Cantico. Magnifique vraiment ; je serai ravi de le relire dans votre nouvel ouvrage. Quant à moi, je vous dois les deux volumes de Clamor – il manque le troisième. Clamor, complément et éclaircissement de Cantico, mais non pas négation actuelle de l’affirmation antérieure. Tout ça, vous le verrez – ne fait qu’un tout. Et c’est l’unité qui compte le plus. […] »

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Philippe Jaccottet à Claude Vigée, le 1er février 1959

Cher ami,

Merci de votre lettre. Je ne suis pas surpris de votre goût pour Hölderlin, ni des rapprochements que votre étude vous a fait faire : tant il est vrai que Hölderlin est, mystérieusement, l’un de nos plus proches voisins… Toutes proportions gardées, cela va sans dire. […]

Le 29 février 1959

Mon cher Claude,

ne pensez surtout pas que je vous en veuille si ma venue à Waltham n’a pu s’arranger pour l’hiver 59/60 : tout cela est absolument naturel et je l’ai compris comme ça ; et vous êtes au contraire beaucoup trop bon de vous démener pour moi. J’en suis très touché.
[…]
Nous avons eu le plus beau mois de février que j’aie jamais vu, le pêcher vient de fleurir, mais je suis cloué sept heures par jour à ma table et c’est évidemment absurde et excessif ;
Nous avons eu plaisir à revoir notre pique-nique si coloré. Toutes nos amitiés à tous les deux, et à vous merci encore pour vos démarches.

Pique-nique avec Anne-Marie et Philippe Jaccottet. Au premier plan, Evy. Derrière, Antoine.

Le 1er août 1960

Cher Claude,

je suis heureux d’avoir eu quelques nouvelles de vous, et aussi un peu triste de penser que vous allez vous éloigner de nouveau. Je me demande comment vous vous sentirez en Israël, mais je ne doute pas que ce soit pour vous une expérience, peut-être une épreuve, utile. Mais j’imagine que vous aimeriez mieux pouvoir songer à vous fixer, maintenant, et à vous fixer en Europe, ce si bien nommé Vieux-Monde, et si cher, malgré tout. […]

Le 27 novembre 1982

Cher ami,

pardonnez-moi : je suis presque submergé par le travail, et de ce fait, découragé d’écrire des lettres, séparé du meilleur de moi-même par le simple train des jours, et voilà pourquoi j’ai été si longtemps silencieux ; mais des livres que vous me citez, je n’ai reçu, tout récemment d’ailleurs, que le Seghers, et j’espère bien avoir les autres, et… pouvoir les lire sans trop attendre !
Reviendrez-vous nous voir en France ? J’espère que vous êtes heureux en Israël, votre femme et les enfants aussi. Je vous récrirai après avoir lu vos livres. Merci en attendant, en toute amitié.

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René Girard à Claude Vigée, le 2 novembre 1961

Cher Claude,

j’espère que tu es heureux de ton séjour à Jérusalem. Ici nous regrettons de ne pas t’avoir parmi nous, surtout lorsqu’approche la saison MLA. Je suis en train d’écrire un compte rendu des Artistes de la Faim pour le Year Book of Comparative Literature. C’est un livre passionnant : il y a des tas de choses là-dedans qui me paraissent formidables, en particulier la façon dont tu rapproches la querelle eucharistique de la présence réelle et les problèmes du symbolisme poétique moderne. Mais je ne crois pas que le courant catholique principal soit celui qui aboutit au jansénisme. Ton St Augustin est un Saint Augustin revu et corrigé par les jansénistes. Le courant principal, c’est l’autre et peu importent ici les statistiques ou le poids des ouvrages de théologie qu’un met en balance de part et d’autre. J’ai l’impression que tu succombes au romantisme moderne, par toi si bien dénoncé par ailleurs, lorsque tu te réfugies dans ton univers biblique antérieur aux prophètes et ton Egypte pharaonique. N’est-ce pas là, de nouveau, Heidegger se réfugiant chez les présocratiques – n’est-ce pas toujours le même besoin romantique de prendre appui hors de son monde propre dans une utopie passéiste que chaque génération romantique, par un enchère bien compréhensible, recule dans un passé un peu plus lointain, un peu plus inaccessible en fait ?
Je crois qu’on ne pourra pas toujours refuser de regarder en face ce qui est notre héritage propre, notre tradition à nous, judéo-chrétienne – la plus grande et la seule capable de se contester elle-même et à laquelle tu appartiens par toutes les fibres de ton âme.
Ceci dit je suis parfaitement d’accord avec toi sur toutes tes analyses littéraires, et sur le sens que tu donnes à l’évolution spirituelle moderne. J’espère que nous pourrons bientôt parler de tout cela, à paris peut-être, l’été prochain. […]

Le 29 janvier [1970 ?]

Cher Vieux,

je t’écris ce mot de Evanston, (où je suis venu faire une conférence) par un temps gris et brouillardeux, bien différent de tous points de vue, je n’en doute pas, de ce qu tu contemples en ce moment.
Je lis ton livre [La lune d’hiver], je le savoure. A mon avis, c’est ce que tu as écrit de meilleur, les pages d’impressions, les pages sur la guerre, les poèmes, le texte sur Abraham qui me rappelle nos conversations de l’an dernier à Paris. J’ai d’ailleurs des objections à te faire. A propos du bélier, je crois que tu donnes au sacrifice animal un sens trop fort, trop absolu. En dehors du christianisme, auquel je pense bien entendu, que fais-tu des attaques des prophètes (Isaïe et bien d’autres) contre le sacrifice ? N’est-ce pas sur le fond de cette « usure », de cet « épuisement », de la substitution de l’animal à l’autre (l’homme) que surgit le serviteur de Yahvé, sacrifice non plus de l’autre homme mais de moi ? Cette dialectique-là me paraît dans le prolongement direct d’Abraham et tu laisses la parie belle aux psychanalystes et à toutes leurs sublimations, je le crains, en arrêtant tout au bélier d’Abraham. Si juste d’autre part symboliquement, que soit tout ce que tu dis.
Ton livre est un vrai compagnon de chevet pour moi, au milieu des griffes hivernales. Ici l’atmosphère est très pesante, à cause du Vietnam, bien entendu. Un vrai malaise pèse sur ce pays, très différent de tout ce que tu as pu voir pendant tes années ici. Nous serons en France l’an prochain à nouveau, si tout v bien du point de vue universitaire et si nos étudiants ne sont pas tous mobilisés. Nos enfants sont désireux de se retrouver à Paris. J’espère que toute ta famille va bien et que, en dépit de toute l’agitation qui vous entoure, et tout ce qui se passe si près, autour de vous, vous connaissez un peu de tranquillité.

Meilleures amitiés

René

Tout cela admirablement écrit à mon avis. C’est présomptueux de ma part d’insister là-dessus, mais par rapport à certaine prose qu’on lit un peu partout, ça m’a extrêmement frappé. Tu as ce qui manque à presque tous nos contemporains : l’aisance qui est la grâce.

Le 13 septembre (19 ??]

Très cher Claude,

Quel plaisir pour moi de recevoir ta bonne lettre et ton bel article. J’aimerais bien avoir des récits plus directs et plus copieux de ces journées extraordinaires en Israël. Pendant ces journées, beaucoup de choses que tu nous avais dites – sur l’atmosphère de crise, là-bas, me sont revenues. Nous avons donc beaucoup pensé à toi et ta famille ces derniers temps. Mais, en particulier, je pense toujours à ces précisions que tu m’as données, sur le mot hébreu signifiant sacrifice, en particulier. Je suis en train d’essayer de faire un livre de tout cela, et j’ai parfois l’impression d’être écrasé. Mais je suis toujours plus persuadé qu’il faut travailler sur la Bible et la mythologie dans le cadre d’une intersubjectivité ni sartrienne ni freudienne, pour montrer la rigueur des développements prophétiques et des grands textes messianiques comme « le serviteur de Yahvé ». Tout cela me passionne de plus en plus et j’espère en tirer quelque chose, un jour plus ou moins lointain. […]

***

Emmanuel Levinas à Claude Vigée

Paris, le 4 décembre 1962

Cher Monsieur Vigée, je vous remercie de m’avoir adressé vos deux derniers recueils – Canaan d’exil et Poème du retour. J’ai beaucoup goûté les poèmes et j’ai rarement lu prose plus éclatante et plus haute. Par-delà les ensembles et leur sens – dont il ne m’est pas toujours possible de dire s’ils s’accordent avec la saveur que j’ai gardée des mêmes réalités – (mais qui me le demande ?) – j’ai été sensible comme à des contacts aigus et parfois lancinants et parfois enivrants à telle ou telle rencontre de mots et même de syllabes. j’ai revu ces journées au Congrès juif mondial où je vous ai connu parlant de sources bibliques que vous aurait découvertes Néher. Vous parlez de déserts et de pierres avec une force qui vient tout entière des sens. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion de l’écrire quelque part et justifier votre service de presse. Peut-être l’occasion m’en sera-t-elle offerte en parlant philosophie – car tout ce sensible donne à penser (comme on dit aujourd’hui).

Avec tous mes remerciements et toute mon admiration pour ces textes si purs.

E. Levinas

E. Levinas
59, rue d’Auteuil
Paris 16e

Le 5. 12. 63

Cher Monsieur Vigée,

Je ne vous ai pas encore remercié de Paris de l’agréable soirée passée chez vous et je m’en veux. Et cependant le souvenir que j’en ai gardé reste très vivant. Il s’ajoute à la série de tous ceux que me laissèrent nos diverses rencontres à Jérusalem et à Paris – j’allais dire à Athènes – et où se rangent d’une façon si naturelle les contacts de vos livres, de tel ou te l autre vers ardent et pur.
j’ai été heureux de faire la connaissance de Madame Vigée. Je vous prie de lui présenter mes hommages respectueux et ma gratitude pour l’accueil et le charme que j’ai trouvés dans sa maison. Pour vous, avec le ferme espoir de vous retrouver, toutes mes vives amitiés.

E. Levinas

E. Levinas
112, rue Michel Ange
Paris 16e

Le 6. III. 85

Très cher Claude Vigée,

Je vous remercie encore une fois de votre lettre du 4 mars et de l’extrême délicatesse de ce « préalable » à la publication de votre nouveau livre. je vous redis aussi ma gratitude pour l’attention d’interlocuteur dont cette lettre témoigne et pour la force que vous avez su donner à la parole d’un « autre ». Les trois points qui m’importent, les voici (en prose) : a) La passion du Choa a modifié les chrétiens eux-mêmes en les élevant davantage au niveau des pages que nous comprenons dans leurs Ecritures. Nous n’oublions pas non plus le recours qu’ils représentaient partout (sauf chez Pie VII !) en période de persécutions nazies. b) Franz Rosenzweig a anticipé sur cette modification. Le Stern rend pensable le christianisme (qui est irréversible) à côté du judaïsme et parallèlement à lui. c) L’expansion mondiale du christianisme est l’entrée du judaïsme dans la concrétude de l’histoire : les catégories bibliques et les personnages bibliques cessent d’appartenir à une culture locale et suspecte de folklore. Cela est très important au judaïsme dans la mesure où il appartient à l’Europe, où il se veut occidental, c’est-à-dire irréversiblement ouvert – sans assimilation au sens du 19e siècle ( !) – à la culture scientifique de l’Europe.

J’espère vous revoir très bientôt après une huitaine de jours un peu encombrée – et vous dire mes pensées fidèlement affectueuses. Je salue avec tous mes hommages Madame Vigée.

Très cordialement,

E.L.

Emmanuel Levinas
112, rue Michel-Ange
Paris 16e

Le 5. 7. 85

Très cher Claude et Madame Vigée,

ces quelques lignes pour vous remercier – avec retard et excuse – du Vivre à Jérusalem, de tous ces hauts signifiants dont est faite cette Seinsweise, cette modalité ontologique. Merci aussi des pages 60-63 si attentives. Voici enfin photocopie d’une page qui vous amusera sans doute où Heidegger est si content d’avoir remporté de prix Hebel [3]. Cette page est tirée d’un livre que je viens de recevoir d’Allemagne réunissant une documentation en souvenir d’un certain Heinrich Ochsner, lequel, notamment, aurait été l’ intime de Heidegger.
Recevez tous les deux nos pensées bien affectueuses

E.L.

Titre du livre, bien heideggerien : Das Mass des Verborgenen – Heinrich Ochsner zum Gedächtnis.

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Claude Vigée, Albert Camus et Maurice Blanchot [4]

[Dans cette correspondance entre Claude Vigée et Albert Camus d’une part, Maurice Blanchot d’autre part, se fait jour avec netteté ce refus du poète de s’enferrer dans l’impasse de « l’artiste de la faim ». Claude Vigée, en plus de l’échange épistolaire, a eu plusieurs conversations avec Albert Camus, entre 1955 et 1959, comme il le relate dans un essai publié dans Le Passage du Vivant et intitulé « La quête de la lumière cachée dans la pensée poétique d’Albert Camus » [5]. Les affinités entre les deux écrivains sont multiples et se seraient sans doute approfondies, Camus eût-il vécu. D’ailleurs, Evelyne et Claude Vigée me confiaient récemment, alors que nous parlions de ces excellentes émissions de Raphaël Enthoven, sur France-Culture cet été, à propos d’Albert Camus, « La pensée de midi », que l’écrivain devait venir déjeuner chez eux à Paris le 9 janvier 1960 : « Alors, vous imaginez la peine !... » dirent-ils tous deux en soupirant.]

Lettres à Albert Camus

Brandeis University
Waltham Massachussetts

le 25 mars 1955

Cher Monsieur,

je vous remercie pour votre lettre du 14 mars. L’Homme révolté est un livre important parce qu’il n’est plus possible, après l’avoir lu, de se complaire dans la négation, de faire du non systématique une excuse devant les rigueurs de la vie. Le château du refus dans lequel s’emprisonne depuis plus de cent ans l’individu moderne doit être détruit de fond en comble. Au risque de mourir dans l’asphyxie lente du déracinement, il faut que le cœur humain se fasse « le cœur battant de l’espace », qu’il s’arrache à l’adoration de soi et au culte de sa solitude, pour s’ouvrir sur le monde et en chasser l’exil. Si l’univers est distant, cruel et inhospitalier, alors c’est à nous de défricher en nous-même une terre accueillante où les déracinés pourront trouver accueil, où les exilés se sentiront chez eux. L’exigence de cette ouverture, d’un hara-kiri permanent de la personnalité, me paraît être le point de départ pour toute morale efficace et sincère. La structure de base du « moi » occidental (celui qui règne de Descartes jusqu’aux existentialistes contemporains est à bouleverser – ce « moi » orgueilleux dans lequel rationalistes et romantiques trouvent refuge ensemble, et auxquels ils s’agrippent avec l’énergie du désespoir -. Cette violence sur soi n’amène pas l’anéantissement de la personnalité (quoiqu’elle nous en fasse courir le risque), elle prélude à une vie renouvelée et plante les premiers jalons de la métamorphose. Après quoi on peut penser, dans notre désert hivernal, à construire « la claire maison d’été ».

A vous très cordialement,

Claude Vigée

[La lettre qui suit n’aura pas été envoyée comme telle. Son auteur, la trouvant trop longue au moment de la mettre au propre, l’aura raccourcie. Les passages omis concernent des questions éditoriales ayant trait au projet d’Albert Camus de publier chez Gallimard L’été indien (1957).]

Brandeis University
Waltham 54, Massachussetts

Claude Vigée
39 Florence Road
Waltham, Mass., USA

le 3 janvier 1957

Monsieur Albert Camus
c/o Editions Gallimard
rue Sébastien-Bottin
Paris, 7e, France

Cher Monsieur,

Réflexion faite, j’ai tout de même communiqué la teneur de votre billet du 29 novembre à M. de Sacy, que je considère comme un ami plutôt que comme éditeur, en lui demandant conseil. […]
M. de Sacy s’est montré très chic, comme à l’ordinaire. Je m’étais fait beaucoup de soucis au sujet du Mercure, du texte à retirer etc…, et cette lettre m’est un vrai soulagement. De Sacy a été l’un des premiers, il y a six ans, à m’ouvrir les pages d’une revue française. Je ne suis pas près de l’oublier, et c’est pour cette raison que je lui ai demandé de m’indiquer lui-même la marche à suivre. […]
N’estimez-vous pas, comme moi, qu’il est plus prudent d’avoir un contrat ferme de la maison Gallimard avant de couper les ponts ailleurs ? Car tout le monde ne se montrera pas aussi compréhensif que M. de Sacy, et je suis pour M. Orengo un étranger – (cela me paraît drôle d’employer ce mot-là en vous écrivant, surtout après une matinée passée à « expliquer » à mes étudiants du « 20th Century French Lit Course » le sens du meurtre de l’Arabe dans votre roman). Avec ces histoires d’éditeurs on finit par ne plus savoir à qui l’on s’adresse ; de même, dans ma vie privée, le fil se rompt entre le « department chairman » qui lit ou dicte des circulaires, engage, limoge, examine des candidats, - le professeur condamné à revivre les pensées du Neveu de Rameau, - ou de Meursault -, (telle était aujourd’hui ma double tâche), et celui qui tâche d’émerger entre pins et rochers dans les clairières de l’été indien. Le plus étrange, c’est que tout cela fonctionne assez efficacement, en apparence du moins. J’ai toujours admirée, au Zoo du Central Park à New York, le jeu de ces phoques qui passent avec une merveilleuse souplesse de la vie aérienne à l’élément aquatique, et tissent de leurs moustaches une sinusoïde étincelante entre le ciel et l’onde.
Parlant de l’Etranger, j’ai assisté, à Washington, à une conférence de Germaine Brée sur certains de vos manuscrits inédits (Journal, La Vie Heureuse, La Mort Heureuse), qui a jeté une grande lumière sur les aspects énigmatiques de votre œuvre. Notamment sur le meurtre de l’Arabe, (de Zagreus), l’extase dans laquelle tombe Meursault à la fin du livre, son manque de culpabilité etc… j’ai aussi été frappé par l’unité profonde de toute votre œuvre, car L’homme révolté c’est encore, (sous une perspective historique), l’aventure de Patrice. On s’est mépris sur le sens de L’Etranger, soi-disant roman de l’absurde et de la dérision : alors que c’est l’épure d’une expérience de rédemption. D’une certaine façon, le véritable « étranger », (celui de vos critiques, celui de Sartre aussi, voyant à tort dans cette œuvre un conte voltairien), c’est seulement dans La Chute qu’il prend forme. Le héros de ce dernier livre est peut-être né dans votre esprit des erreurs et distorsions occasionnées chez vos lecteurs par une fausse interprétation du premier « Etranger ». Cette fois-ci, vous leur en servez un vrai. Celui qu’ils veulent : à leur image. Et sans extase d’aucune sorte. Difficile apprentissage, n’est-ce pas ? – Blague à part, il y a bien des choses qui m’échappent et que j’aimerais mettre au clair. Que ne peut-on se parler, au lieu de taper des lettres interminables ? Je ne sais trop que penser de La Chute, il faut que je relise cela lentement, puis que je l’oublie, pour que l’évidence surgisse – l’évidence des rapports avec le passé, ou de la rupture avec cette folie qui le sous-tend jusqu’à L’Homme révolté, la folie de la joie à travers l’agonie qui vous a si longtemps possédé. Je commence à comprendre aussi, maintenant, ce qui a pu retenir votre attention dans mon Eté indien. J’ai senti mon cœur battre un peu plus vite que d’habitude quand Melle Brée, dans cette horrible salle des fêtes verte et pourpre de l’Hôtel Mayflower à Washington, (où se tenaient les assises de l’American Association of Teachers of French), a lu des extraits de votre Journal d’il y a vingt ans, avec l’épigraphe : « Mon royaume est de ce monde » - au défi déjà de Saint Augustin et du jansénisme. Elle nous a raconté les épisodes de l’histoire de Patrice, (ses trois morts). C’est surtout la « Mort consciente » dont j’ai reçu et spontanément reconnu l’enseignement majeur. L’exil n’a plus assez de secrets pour moi. La lutte contre le temps, je ne fais que ça depuis quinze ans, et cela n’est pas près de finir. Le mystère, dans votre être comme dans votre œuvre, c’est le meurtre rituel de Zagreus. Il ouvre la voie à la « mort heureuse » qui est aussi la vie heureuse, car à ce moment-là, elles se fondent dans un état d’être nouveau qui les dépasse. Que signifie ce meurtre, et pourquoi est-il à l’origine de la joie ? Faut-il y voir un sacrifice, par le moyen duquel le sacrifiant participe à l’ouverture du sacrifié, qui est en réalité lui-même ? Est-ce un hara-kiri transposé ? Mais pourquoi transposé ? Aucun transfert n’est efficace ; c’est sur soi-même que le couteau doit tomber. Tout le reste est symbole, détour inutile. Serait-ce là le sens vrai de la fin de L’Etranger ? Ce qu’il cherche, c’est sa condamnation à mort : le meurtre de l’Arabe n’est qu’un moyen de l’obtenir. Il se la procure par un tiers, au lieu de se la donner, consciemment, dès l’abord. Se faire condamner à mort est une variante possible de « Stirb und werde ». Abraham y est allé tout droit, en liant son fils unique sur l’autel. Sa version me paraît préférable. L’avantage, ici, c’est qu’on tient soi-même le couteau, et qu’on peut s’arrêter à temps, (la guillotine, manœuvrée par autrui, va trop loin et ignore ces nuances). Par l’agonie, à travers l’agonie, Abraham perdure et se donne un temps nouveau. Il est dangereux, quoique plus facile, de confier au monde extérieur le soin de la purification ; au lieu de la métamorphose, on abouti souvent au cimetière. Or ce qui compte, ce n’est pas l’agonie, mais ce qui vient après l’agonie. Le « Stirb » n’est qu’un moyen : « werde », voilà le devoir ; ce mot ne signifie pas seulement « deviens », mais aussi deviens-être, sois un vivant. mais l’histoire d’Abraham est compliquée : il avait tué son père (ou ses idoles, c’est tout un) ; l’Etranger se sent un peu coupable, dans cet ordre d’idées, de la mort de sa mère. Alors, dans le sacrifice, expiation et ouverture à la joie se rejoignent. Là aussi je comprends « de l’intérieur », car je sais combien pèse le remords pour le meurtre (ou le rejet) des parents. J’ai longtemps affronté de terribles souvenirs. Tuer Zagreus ou l’Arabe est peut-être moins douloureux que de se faire mourir à petit feu pendant quatre ou cinq ans, mais en fin de compte cela revient au même. Repentir et libération ; tuer et se tuer. Mais pour que cela porte des fruits, il faut une mesure : mourir pour ne pas mourir ; cesser de vouloir agir afin de mieux durer.
Vous écrivez dans la prière d’insérer de La Chute : « la seule vérité de ce texte est la douleur, et ce qu’elle promet. » La douleur peut-être, mais brûlée par une auto-ironie féroce !
La Chute, c’est l’anti-Camus à l’état pur, l’ascèse, la revanche de Saint Augustin, celui que l’autre, celui des Noces, voudrait défaire tout en l’étant. Mais par-delà l’antinomie des Noces et de La Chute, j’entends parfois chez vous un contrepoint par lequel tout est résolu et accompli. C’est là votre vraie patrie. Elle a eu des visiteurs, mais ils sont rares. Puis-je vous raconter pour finir une histoire vraie, attestée par la tradition, l’histoire de l’homme qui avait vu en rêve le quidam avec lequel il était destiné à passer l’éternité dans le monde à venir ? Un Juif pieux de Rhénanie, qui vivait au début du XIIème siècle, rêva toute une nuit, et vit en rêve le visage de son futur compagnon d’éternité. Il apprit son nom, et il lui fut révélé dans quelle ville cet homme, son contemporain, habitait sur terre. A force de voyages et d’aventures, notre Juif arriva un jour dans cette ville, se souvint de son rêve, et se mit incontinent à chercher son compagnon d’éternité. A sa grande horreur, il découvrit que ce personnage était considéré comme le plus pervers et le plus vicieux de la sainte communauté. On lui raconta que l’homme en question avait coutume de s’enivrer et de danser avec les prostituées nuit après nuit, et qu’il n’en était pas de plus corrompu dans tout le pays. Mais notre rêveur voulut en savoir davantage, car après tout, le rêve ne lui avait-il pas révélé que celui-ci serait son compagnon d’éternité, et ne valait-il pas mieux savoir à qui on aurait à faire dans le monde à venir ? Alors notre Juif s’enquit de plus près, il espionna Reb Judah, (car tel était le nom du pécheur), et derrière le voile d’impudicité dont s’entourait celui-ci, il découvrit ce qui suit : chaque nuit Rabbi Judah allait dans les maisons de prostitution de la ville et invitait toutes les prostituées à venir dans sa maison ; là il les faisait chanter et danser jusqu’à l’aube, en leur offrant sans compter à boire et à manger ; lorsqu’elles rentraient au bordel, c’était les bras chargés de dons précieux. mais Rabbi Judah, leur hôte, ne se livrait avec elles à aucun commerce charnel ; s’il buvait et chantait et dansait avec elles chaque nuit jusqu’à l’aube dans sa maison paternelle, c’était afin de les retenir ainsi loin de tout mal, de garder leur corps de la souillure et leur âme du péché qui vient de la caresse sans amour, de la luxure sans joie. C’est chez lui, dans sa maison paternelle qu’il recevait toutes les prostituées de la ville, c’est lui-même qui les détournait de la corruption en les acceptant dans son foyer et dans son cœur. Voilà donc l’homme avec lequel notre rêveur allait partager les cycles de l’éternité, le fameux Rabbi Judah-ha-Hassid dont la prose hébraïque reste un des chefs-d’œuvre du Moyen-Age juif, et qui mourut vers 1170, pleuré dans tous les bordels et par tous les Hassidim d’Allemagne. Le contrepoint des Noces et de La Chute, c’est dans cette histoire-là que je l’entends résonner. C’est pourquoi je me suis permis de vous la rapporter.
Avec mes meilleurs vœux pour 1957, je vous envoie, cher Monsieur, mon fidèle souvenir.

Claude Vigée

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Correspondance avec Maurice Blanchot

Claude Vigée
51, rue du Ranelagh
Paris, 16e

Paris, le 30 septembre 1959
Monsieur Maurice Blanchot
48, rue Madame
Paris, 6e

Cher Maurice Blanchot,
Rentrant d’Italie après deux semaines de séjour en Alsace, je trouve votre lettre [voir ci-dessus] qui atteint en moi les zones les plus vives. Cela ne m’étonne pas, venant de vous. Je m’y attendais sans toutefois l’espérer, car nous sommes tout de même des étrangers l’un pour l’autre, dans cette existence où la distance physique et celle des années font la loi.
Vous avez discerné qu’il y a pour moi, devant moi, des surgissements de force nue. Grâce à eux le reste, l’exil de toute la vie depuis la fin de l’adolescence, perd de son effrayante perfection ; le caractère fatal de la séparation se mue en attente. Attente sans fin, sans doute, mais orientée néanmoins vers l’apparition de ce qui est. Ce qui brise la circularité maligne du labyrinthe.
Mais je sais que cette joie qui parfois commence à sourdre dans mon corps, comme l’arbre pousse sous l’écorce, ne me doit aucun compte. Elle n’est pas ma chose privée, la béquille ou le moteur disponibles dont on fait usage pour sortir de l’ornière américaine. Nous vivons côte à côte en liberté, sans obligations particulières, dans une indifférence à la fois confiante et désespérée. (Cela a-t-il un sens pour vous ?) Puis il y a les rencontres, les visites, intrusions ou débordement pur et simple ? J’appelle cela « alliance », pacte entre deux parties qui demeurent autonomes, mais se sentent toutes deux sourdement impliquées dans le grand temps de l’être. Au cœur de ce temps, nous coïncidons parfois presque sciemment, mais nous restons loin de tout désir d’exploitation. Autant que de la possession passive par le démonique, je me méfie des « activités spirituelles », cette industrie houillère de la conscience. Plutôt donc qu’à celui d’associé, c’est au terme très différent de « complice » de l’être-apparaissant que je suis conduit. Avec ce qu’il suppose de clandestin, d’incertain, d’angoissant – mai aussi d’espiègle et de joueur. De délinquant, même. Par principe, cela n’était pas permis, une telle collusion avec la Puissance séparée de la vie. Alliance et complicité sont nécessairement des transgressions : ce n’en est pas l’aspect le moins tentant. Il est bon de se défier de soi quand on se risque à de tels contacts, sans les éviter pour autant. Tout est dans la juste mesure, par laquelle les limites de l’homme terrestre sont sauves en même temps que suspendues.
Je viens de commander chez mon ancien éditeur (La Librairie Les Lettres) les deux livres que vous me demandez : La Lutte avec l’ange (écrite en 1939-48), et les traductions de Rilke. Je vous les enverrai dès réception. Sous ce pli vous trouverez deux écrits récents, parus au Mercure et à la Table Ronde de septembre, après échec à la NRF. Par un étrange hasard, ces deux essais sont très proches de ce que vous m’écriviez dans votre lettre récente sur l’expérience de l’exil, tantôt fui, tantôt incarné en moi comme une conquête de ce monde étranger. Peut-être ces textes auront-ils pour vous aussi une signification personnelle. (Ce n’était pas le cas pour Arland et Paulhan, qui les ont trouvés « trop tendus »). A bientôt peut-être,
Votre nouvel ami,

Claude Vigée

Notes

[1Ce poème a paru dans la revue Les Lettres, n° 14-15-16, 1952.

[2Ces lettres ont paru dans Temporel n° 1 – février 2006 - http://temporel.fr/Lettres-de-Gaston-Bachelard-a

[3Claude Vigée a reçu lui-même le prix Hebel en 1984.

[4Ces extraits ont paru dans Temporel n° 2 – octobre 2006 - http://temporel.fr/Claude-Vigee-Albert-Camus-et

[5Claude Vigée, « La quête de la lumière cachée dans la pensée poétique d’Albert Camus », Le Passage du Vivant. Paris : Parole et Silence, 2001.


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