Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Claude Vigée et Yvon Le Men, par M. Duclos

Claude Vigée et Yvon Le Men, par M. Duclos

29 septembre 2007

par Michèle Duclos

Claude Vigée et Yvon Le Men, Toute vie finit dans la nuit, Entretiens, Parole et Silence, 2007.

Dès la page titre on est frappé par la ressemblance entre les deux visages rapprochés en médaillon, qui affichent surtout au niveau de la bouche et des lèvres la même détermination bienveillante. Le sujet de l’entretien est au départ le livre d’Yvon Le Men, Besoin de Poème et Claude Vigée ne cache pas son admiration pour le livre. Tout au long de cette promenade à travers le livre, les livres, la culture et la spiritualité, le respect mutuel va jusqu’à la tendresse chez l’aïeul qui se veut ici faire-valoir et une confiance tranquille chez le second.
Bien que l’essentiel de l’entretien tourne avec dignité autour du destin familial et personnel d’Yvon Le Men – la misère, l’infortune, la souffrance évoquée de son père rappellent Le Journal d’ un Curé de Campagne de Bernanos – la poétique de Claude Vigée lui-même se dessine clairement en arrière-plan. De prime abord il y a le rappel de sa rencontre, déjà évoquée en d’autres lieux (en particulier le très beau livre qu’Anne Mounic lui a consacré avec La Poésie de Claude Vigée, Danse vers l’abîme et Connaissance par joui-dire et le très profond dialogue avec Sophie Parizet dans Les Portes Eclairées de la Nuit) avec les deux grands poètes français qui conseillèrent alors au jeune poète et universitaire exilé sur le sol américain d’écarter de la poésie, comme on se défait d’un échafaudage, la prose du dur vécu où s’inscrivait ses poèmes - un conseil heureusement récusé pour arriver à une entité formelle neuve qui allait s’appeler le judan. La forme donc, mais aussi le fond : La poésie n’est rien moins qu’un « jeu de langage » (p. 102) ; elle exprime à la fois sensualité et spiritualité. Surtout, exprimant l’homme tout entier dans sa liberté, elle refuse l’intransigeance de toutes les idéologies, y compris religieuse, figées, et « les autocrates de l’âme » (p.117) ; tout comme « l’existence d’un ordre supérieur sans faille » (p.115°). A cette occasion Vigée nous offre comme en repoussoir un portrait saisissant de Benny Levy dont lui et Le Men saluent l’intelligence supérieure et l’érudition illimitée, mais dont la « rigueur dogmatique extrême » (p.115) est l’antithèse même de l’esprit poétique et de « la présence vivante de Dieu en nous. Elohim, certes, est l’unique source d’une loi. Le cosmos qu’il a créé selon la tradition de la Genèse obéit à des lois. Mais si le monde et l’homme sur la terre ne faisaient que s’y plier docilement, le règne de Dieu serait une tyrannie pure et simple […] Que deviendraient la bonté et la joie d’exister dans un ordre entièrement fondé sur la rigueur et la coercition, fût-elle purement intérieure ? » (p.116)
Partant de deux cas particuliers, de deux poètes d’âge suffisamment inégal pour que l’un serve d’aïeul à l’autre, on traverse un vaste espace culturel – avec de magnifiques portraits – depuis la Bretagne de Le Men qui est aussi celle de Guillevic et de Xavier Graal, pour gagner la France déjà exotique d’un Gide et d’un Saint-John Perse, plus près dans le temps d’un Malrieu et d’un Christian Bobin puis saluant Rilke au passage (qu’a traduit Vigée), évoquant aussi la cosmicité de Rembrandt, de Van Gogh et de Bram Van Velde, l’ouverture sur le monde des découvreurs Michel le Bris et de Jacques Lacarrière (et il ne s’agit là ni de rencontres fortuites ni d’énumération complaisante), l’horizon s’élargit dans une dimension certes géographique mais plus encore spirituelle autour du Nouveau comme de l’Ancien Testament, longuement, avec les figures du Christ et de Job ; saluant le bouddhisme et François Cheng au passage, Le Men chrétien breton et Vigée alsacien de culture et de confession juive fortement proclamée achèvent leur dialogue sur une célébration de la poésie et de la spiritualité soufies autour de Rûmi, Hallaj et Ibn Arabi. Ces entretiens, qu’on aimerait prolonger, en s’achevant s’ouvrent, on aurait envie d’ajouter : silencieusement – sur la lumière du monde, comme la nuit sur une aurore. Car :
« Bien que le combat soit sans espoir car son issue est fatale, il faut le mener malgré tout, au détriment d’un égoïsme vulgaire, pris dans une sorte de folie d’être encore, soulevé sans raison par la joie d’exister contre vents et marées, en défiant par le rire spontané tout espoir de vaincre superflu ». (p.54)


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page