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Claude Vigée : Le Cahier parisien

1er mai 2008

par Claude Vigée

Cahier parisien (suite)

Réflexion profonde, paradoxalement drolatique, cruelle et vive d’Anthony, qui m’annonce de Londres au téléphone, d’une voix légère, la mort d’un de ses amis, un peintre anglais renommé, décédé après une longue maladie d’Alzheimer :
« When there is death, there is hope ! »
Là où il y la mort, il y a de l’espoir : oui, dans ce cas-là, en effet…

23 octobre 2007

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A good nothing is better than a bad something – like the one here.

(Un bon néant vaut mieux qu’un mauvais monde – pareil à celui que nous connaissons ici-bas.)

Le 8 novembre, à Anthony Rudolf.

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On ne naît nulle part, on ne meurt nulle part. Entre-temps, on n’est nulle part – juste dans la virgule, peut-être.

*

Il suffit d’avoir assez de joyeuse méchanceté native en soi pour savoir ce qu’est la bonté véritable. Tel est, je crois, la source de tout jugement.

16 novembre 2007

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Une bonne profession de foi doit être œcuménique.
Dans la fondation, si bien accueillie, de notre nouvelle association, nous allierons tous nos véritables amis, sans nulle distinction de couleur, de langue, de sexe ou de perversion.

20 novembre 2007

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Ce poète aztèque, – serait-ce toi ? – vieillit très bien, nous dit-on, comme vieillit aussi toute planche de bois de p(a)in sec. Rabotée ou non, c’est du bois mort tout de même. Dieu devrait en être un peu jaloux, comme de toute créature qui préfère se suffire à elle-même…

***

Dieu justement, enseigne un curieux midrache, aime que les justes commettent de graves péchés, afin qu’il puisse les leur pardonner gratuitement. C’est ainsi qu’il se fait plaisir, en s’occupant là-haut des choses d’ici-bas. Il faut bien que, pour lui aussi, l’éternité ne passe pas, tout en se rejoignant malicieusement dans le temps périssable.

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J’apprends par la télé que quelques bio-généticiens de génie viennent de cloner avec succès un grand singe, sur le modèle de feu la mignonne brebis Dolly, engendrée la première par clonage il y a une dizaine d’années. La nouvelle technique simiesque parfaitement mise au point, rien, – sauf le code pénal vacillant –, ne s’oppose désormais au clonage proche et réussi d’un petit être humain. En bon et loyal Alsacien, je propose d’ores et déjà qu’on le prénomme Dollé*.

* En dialecte alsacien : demeuré, crétin.

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« Dans une eau claire, opine un proverbe chinois, on ne pêche pas de gros poissons. » L’eau trouble s’y prête bien mieux, comme le sait d’instinct tout homme politique qui se respecte.

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Tout est relatif en ce bas-monde. « Qu’est-ce qu’un antisémite ? » me demandait en riant mon ami Me C.-B. – C’est quelqu’un qui hait les Juifs de manière exagérée. »

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Variation sur un thème unique

« A good nothing is better than a bad something », trancha le Bouddha, dans sa haute, claire et lucide vertu.
« Goûtons d’abord un peu des deux » tempéra prudemment l’Ecclésiaste : Qohêleth devait être un tantinet alsacien sur les bords glissants de l’Eïn-Sof… Rien de définitif ; cela vaut mieux ainsi pour nous tous, au ciel comme sur la terre.

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Trois lieux communs limitent la vision des hommes :
voir le jour, ce n’est que naître ;
voir la nuit, c’est déjà mourir à la lumière du monde ;
voir le vent courir dans les nuages, c’est vivre, ou presque.
Mais dans le brouillard gris de la fin de novembre
tout regard aveugle se perd, des mains tâtonnent dans l’ombre.
Comment donc vivrons-nous ? et quand ? Demain matin peut-être ?

*

Feuilletant ce dimanche soir, avant de le ranger pour toujours, un petit carnet de poche bleu aux pages jaunies datant des années 1971-1975, j’y retrouve parmi diverses adresses périmées et quelques notes prises sur le vif cette remarque si judicieuse d’Evy concernant l’œuvre du poète et prosateur bien connu B. A. : « Chez lui, tout est faux, le fond comme la forme, tout est pure fabrication. Quand il écrit, B. A. farde un masque. C’est un acteur manqué. » Comme des flèches bien taillées, les mots d’Evy volaient droit au but. »

25 novembre 2007

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Ces quarante dernières années, Z. C. s’est conduit à notre égard comme s’il était mort. Alors il continue aujourd’hui encore à être pour moi comme quand il était vivant. Très exactement. Rien n’est changé dans nos rapports anciens : les amis sont les amis.

26 novembre 2007

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Chez les poules pondeuses victimes de l’industrie de masse, reproduites et élevées de manière artificielle en batterie, nos savants constatent une nette diminution des capacités intellectuelles. Les coqs doivent être dégoûtés de la soudaine crétinisation de l’esprit des poules, et assister avec consternation à la décrépitude mentale de leurs anciennes partenaires conjugales. Il est vrai qu’ils ne servent plus à rien non plus. Sic transit gloria mundi, chez les gallinacés comme chez l’homo faber. Tout cela ne laisse présager qu’une triste fin de la civilisation universelle.

28 novembre 2007

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Avec Evy, je ne vivais pas avec quelqu’un : je vivais avec nous deux, chaque jour que Dieu faisait. Maintenant, au quotidien, il ne me reste plus que moi, « avec l’aide de Dieu », comme disent les gens pieux. J’espère secrètement qu’il en tire encore son petit plaisir, malgré la perte irréversible d’Evy, qui nous est peut-être commune, à lui et à moi. Car à lui aussi, elle doit souvent lui manquer, avec son rire contagieux et ses grands yeux à l’affût du monde entier. Peut-être la cherche-t-il aussi, ma petite Evy, ici-bas, rue des Marronniers. Elle doit lui manquer : à travers moi.

12 décembre 2007

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17 septembre 2007 – 26 janvier 2008… suite…

Lors de nos visites au cimetière juif, pourquoi déposons-nous une petite pierre sur la stèle ou le tertre des défunts ? Parce que, dans la tradition d’Israël, la pierre, évèn, (aleph, beth, noun), est à la fois signe de pérennité et de renouveau, face au défi de la mort qui confond et efface les générations : av, c’est le père, ben le fils, noun (nékhèd) le petit-fils. Tout cela est évoqué ensemble par le modeste caillou laissé au départ sur le site du néant funèbre.

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La connaissance et la caresse du ventre : actes de sainteté ultimes. C’était mon dernier geste d’amour, le glissement léger de ma main sur son ventre tant aimé. Ma dernière caresse à Evy, la nuit du 17 janvier 2007, à la clinique de la Jonquière.

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« Attelle ton char à une étoile » (ordre de route de Léonard de Vinci).

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A quoi ressemble le corps d’un homme âgé ? A une vieille armoire qui crisse, qui grince et qui geint dès qu’on entrouvre ses portes. Mais c’est bien mieux en alsacien : « En àlder kàschte wo gîgst ùn gnàrrt ùn gregst. »

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Anthony m’appelle de Londres pour me raconter l’histoire suivante : « Un Juif américain pur jus en a marre d’être juif et se convertit à l’église épiscopalienne, la fine fleur du protestantisme anglo-saxon. Le dimanche d’après, le synode anglican de la « High Church » lui fait l’honneur de l’inviter à prêcher un sermon dans la cathédrale du diocèse. Il s’y prépare longtemps, dévotement, et, subjugué par l’émotion du nouveau prosélyte, il commence ainsi son sermon : « My dear fellow-goyïm… »

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Qu’est-ce donc qui me pousse à achever coûte que coûte, puis à te donner le livre que je suis en train d’écrire ? Les mots que j’y dépose à tout hasard tentent de capter, puis de réfléchir vers toi aussi l’éclat de la lumière intérieure dans un monde plein de violence et de ténèbres, – une nuit qui déjà nous sauve de la nuit.

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L’âme du haïsseur invétéré, du méchant par vocation, meurt aussi dans sa méchanceté. Il y éprouve enfin la terreur pleinement justifiée de se retrouver à nu ; c’est tout juste lui, réduit à néant, sans plus disposer des moyens de sa méchanceté ni de sa haine. Celles-ci sont désormais impuissantes, inopérantes face au Nom divin et à ses œuvres insondables. Vivre est en même temps souffrance et joie, un véritable et impossible mariage entre détresse et jouissance. Quant à mourir demain en fin de de semaine, voilà ce que je crois en deviner.
A l’inverse de celle du haïsseur, l’âme de l’être humain foncièrement bon, – car il existe, lui aussi, malgré les apparences contraires –, cette âme-là, bien que fragile, faillible et angoissée, meurt dans sa simple et naïve bonté. Elle se livre, elle s’abandonne à l’insondable en toute confiance injustifiable : c’est parce qu’elle ne connaît pas seulement, comme l’âme du haïsseur, la terreur de se retrouver à nu, condamnée a priori au néant, bien que, comme lui, elle ne maîtrise plus les moyens de sa propre bonté. Haine et bonté personnelles également mise hors jeu, ce sujet aussi fait face à la bonté abyssale du Nom indicible, et de ses œuvres incommensurables. Pour l’un comme pour l’autre, pour le méchant comme pour le bon, mourir est un broyage affreux, un abattage terrible et sans recours ; mais, dans les deux cas, le bourreau céleste n’opère pas de la même façon. Telle est, je crois, la différence entre le devoir-mourir qui attend ‘être humain méchant et haineux, comme il attend aussi sur terre l’être humain bon et aimant. Si la traque au gibier est sans doute la même, une chose est de tomber dans le trou noir, une autre de rejoindre le nid du commencement, qui est aussi celui du futur, dans l’Aleph de l’après.

(Première version, 17 novembre 2007)

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Si « mourir est un travail affreux », vivre est un mariage d’amour fou entre souffrance et joie. Ce sont les noces célébrées au troisième jour de la Création entre les eaux d’en-bas, dites terrestres et féminines, et les eaux d’en-haut, célestes et masculines, – un moment décisif dont le Créateur satisfait affirme : « C’est bien ! » (Genèse, 9-10) Car la détresse du chaos s’y unit à la jouissance de la jeune lumière.
Quant à mourir, voilà en quelques mots ce que je crois en savoir, ou plutôt en deviner, aux approches de ma quatre-vingt-huitième année d’existence terrestre, comme on disait jadis, dans mon collège, au cours d’histoire sainte.
L’âme du méchant invétéré, du haïsseur par vocation première, meurt au sein même de sa méchanceté invaincue. Elle éprouve alors, sans recours, la terreur pleinement justifiée de se retrouver à nu, comme elle est, réduite à son propre néant intérieur, sans les moyens meurtriers de sa méchanceté et de sa haine désormais impuissantes, face au Nom divin indicible et à ses œuvres insaisissables.
L’âme de l’être humain foncièrement bon, – bien que faillible, souvent lâche, toujours angoissée –, meurt dans l’appel réciproque de cette bonté radicale d’en-bas et d’en-haut. Elle s’abandonne à l’insondable, auquel elle est livrée, comme chaque créature, de gré ou de force. Mais elle s’y donne en pleine confiance, – une confiance effrayée, injustifiable, absurde et sans poser nulle condition. Ainsi, elle se meurt sans connaître seulement, de manière exclusive comme l’âme du méchant, à l’heure de partir d’ici, la terreur noire de se retrouver à nu, seule, réduite elle aussi à néant comme au commencement. Certes, à son tour, elle est privée maintenant des moyens caducs de sa propre bonté, devenue vaine et dérisoire, face à la bonté abyssale mais illisible, littéralement engouffrante pour nous les vivants, du Nom divin et de ses œuvres. Elle s’y adonne : elle dit peut-être explicitement : Oui.
Telle est à mon sens la différence véritable entre le devoir-mourir qui traque l’être humain méchant et haineux, comme il guette aussi au tournant, sans faveurs spéciales ni gestes de merci privilégiés, l’être bon et aimant en ce monde impitoyable aux vivants. Pour le méchant comme pour le bon, mourir est un broyage affreux, un abattage terrible et sans recours ; mais dans les deux cas, le bourreau céleste n’opère pas de la même façon. Si la traque au gibier est sans doute la même, une chose est de tomber dans le trou noir, une autre de rejoindre le nid du commencement, qui est aussi celui du futur, dans l’Aleph de l’après.

(Deuxième version, 19 novembre 2007)

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Plutôt que banalement « matérialiste », je me définirais volontiers comme « maternialiste ». Le mot matière n’est-il pas apparenté à mater, Mutter, la mère utérine, dont le nouveau-né tète le lait nourricier en même temps que les premiers mots qu’elle lui apprend le matin au réveil sans y penser, en les lui chantant pendant qu’elle le berce et le caresse longuement ?

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Le modèle d’une certaine jeunesse dans le vent ne se confond plus aujourd’hui avec l’idéal du jean-foutre traditionnel. Il se superpose plutôt au jean-sans-(rien)-foutre de la société de consommation avancée. Une sérieuse baisse de potentiel de la capacité érotique et créatrice contemporaine.

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« Il faut se méfier », disait en commerçante sagace et prudente, instruite par l’expérience, ma grand-mère Coralie, « des bonnes âmes qui ne désirent que votre bien, c’est-à-dire en termes plus transparents : vos biens. » Voilà pourquoi le fameux article D.L.G. n’était pas en vente dans son magasin de draps, de laine peignée et de mercerie fine.*

* Voir Un panier de houblon, tome 1. Paris : Lattès, 1994, pp. 69-70.

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J’ai appris de mon ami Victor Malka un des sens possibles du célèbre verset où Dieu se nomme en présence de Moïse voilé, dans la scène du Buisson ardent, « Ehiéh ascher éhiéh » (« Je serai celui que je serai ») : « Je serai pour vous, les humains, ce que chacun d’entre vous, dans le secret de son cœur, voudra que je sois. » Etonnante interprétation de l’énigme biblique centrale : Je serai selon la place que vous m’accorderez, – ou me laisserez –, en vous et dans le monde que j’ai créé avant vous.

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Le bon cœur attribué à bien des gens consiste à accepter ou même à solliciter des présents d’autrui. Pour éviter cette piste glissante, mieux vaut méditer sérieusement une sentence décapante des Proverbes de Salomon : « Sonéh matanoth yi’hié », « celui qui hait les cadeaux vivra. »

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Selon le Talmud, le sommeil des méchants est une bénédiction pour le monde. L’éveil des bons et des justes l’est également : par souci de l’équilibre, je suppose… C’est ainsi que les lévites, à l’exemple du roi-poète David, éveillent à minuit par le chant de leurs psaumes l’aurore où germera la lumière divine.

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Plutôt que de partir cette année en Normandie pour y fêter le Nouvel An avec mes enfants, je préfère rester ici, cloîtré dans la maison. Pourquoi ? Parce que j’attends sans me le dire explicitement qu’Evy revienne, tout en sachant qu’elle ne me reviendra jamais. Ou plutôt : qu’elle reviendra sans plus revenir.

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Deux mots qui riment en hébreu déterminent nos deux chemins : d’abord sur terre, « kol isch le-ohalo » (chaque homme sous sa propre tente) ; ensuite, à l’heure des obsèques, on accompagne le défunt qui va vers son destin, « le-goralo », jusque dans le monde à venir où son âme sera liée au faisceau des vivants. Simples, saintes et sublimes paroles qui ne consolent personne ici-bas, mais rayonnent ailleurs, là-bas, où nos vaines larmes ne pénètrent pas.

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Ce 22 janvier 2008, la pleine lune surgit éclatante de blancheur dans un ciel parisien sans nuages où dansent à l’entour quelques fuyantes étoiles. La lune et les étoiles passeront, la terre passera comme elles. Evy a déjà passé, je devrai bientôt passer comme elle avec le vent glacial qui tourne dans la nuit. Dieu lui-même est ce passage. Nous sommes les passagers du passage de Dieu qui transite en soi et en nous, qui souffre son passage et en jouit, comme nous en jouissons aussi, entre la conception et le dernier râle de l’agonie.

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Souvent, il n’y a rien de plus humain qu’un regard de chien, et rien de plus inhumain que celui d’un homme. Ceci explique peut-être cela.

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A quelques rares et mémorables exceptions près, comme celle de René Char, Saint-John Perse, Albert Camus, André Frénaud, Pierre Emmanuel, Patrice de la Tour du Pin, Paul Celan, Gerschom Scholem, pour ne citer que ceux-là, la plupart des gens de lettres patentés dont j’ai croisé la route au cours de mes errances à travers ce sinistre vingtième siècle étaient, – pour reprendre la merveilleuse définition d’Arnold Mandel –, « des petits cons qui se prenaient pour de grands cons ». Tous terriblement imbus d’eux-mêmes, convaincus sans nul humour de leur importance majeure dans l’histoire de notre petit monde.

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Mon fils Daniel m’a raconté qu’à l’hôpital psychiatrique de Parme dont les salles étaient desservies par des bonnes sœurs, les religieuses donnaient tous les matins la communion aux malades mentaux en leur déposant sur la langue tirée jusqu’au menton, en même temps que l’hostie consacrée, un gros cachet du neuroleptique à la mode des années soixante-dix, baptisé Sérénase, ou quelque chose d’approchant. Les bons fous avalaient ensemble l’hostie et le calmant, ce qui, pour toute la sainte journée, leur assurait à la fois la paix de l’âme et celle du corps. Ensuite, le médecin psychiatre laïc de service faisait la visite des salles communes fermées à double tour, en caressant prudemment les déments avec l’extrémité de la grosse clef qui ouvrait et verrouillait les serrures de l’établissement public. Il se gardait bien de les palper, ou de les examiner en les touchant à main nue. Seul son trousseau de clefs bénéficiait d’un tel privilège. Etait-ce par peur de la contagion ? Mystère du secret médical…

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Comme tout mammifère qui se respecte, je suis né un beau matin, (c’était le lundi 3 janvier 1921, à six heures précises), fruit de la jouissance des parents qui m’ont engendré. Chacun de nous est l’enfant de l’orgasme de ses géniteurs. Ce n’est donc pas une chose à prendre seulement à la légère… j’espère que mon père et ma mère ont bien joui cette nuit-là, – à l’heure obscure de mon inconcevable destin –, l’un grâce à l’autre, tous les deux ensemble s’il plut à Dieu ! et que leur plaisir, à l’instant de ma conception, fut entier, comme un étrange avant-goût de moi-même…

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En commençant par la mienne, j’ai toujours regardé la vie avec une grande humilité. C’est parce qu’en neuf décennies d’existence difficile et mouvementée, j’ai toujours réussi à garder au fond de moi la petite fierté innée d’un collégien adolescent frais émoulu de la campagne bas-rhinoise.

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Ce matin, 3 janvier 2008, je suis entré dans ma quatre-vingt-huitième année. Ces trois huit sont comme la signature multiple, à moitié ironique, d’un infini à jamais hors d’atteinte. Je reprends dans cet esprit aussi ludique que grave la réflexion jetée sur un pense-bête à la fin de l’année révolue. Il y a un grand mystère dans la transmission de la vie par le truchement de la jouissance. Quand mon père m’a engendré en éjaculant ce soir-là sans nulle conscience de l’avenir qu’il frayait ainsi à ma future vie, il a joui dans l matrice de ma mère dont je souhaite qu’elle aussi ait connu à cet instant un plaisir triplement fatidique sous le signe de l’infini. De la jouissance de mes parents dans cette nuit que le hasard a élue entre n’importe quelle autre nuit, en avril ou mai 1920, (cela s’est passé à Sarrebrück, au cours des vacances pascales, m’a confié plus tard maman), –de cette jouissance-là je jouis encore à distance aujourd’hui, dans l’acte même de vivre, de perdurer corps et âme incarnés, porté toujours plus avant dans le temps qui m’est mesuré par le souffle. A l’heure même où je trace ces mots, la jouissance qui fut celle de mon père dans le sexe de ma mère est restée fidèlement pour mon être une semaison d’infini identique à la vie. C’est de la vie elle-même, issue de l’extase orgasmique de mon père avec ma mère que je jouis aujourd’hui, 3 janvier 2008, au seuil de la nouvelle année, où commence pour chacun une autre et périlleuse aventure dans l’histoire des hommes.
Dès l’éclair de mon engendrement, c’est déjà ma vie dont je jouis. Je suis en fait, comme chaque créature d’ici-bas, l’orgasme incarné, – incorporé –, qu’ont éprouvé mes parents et tous leurs ascendants avant eux en remontant jusqu’au soir du sixième jour de la création du monde, selon le livre vertigineux de la genèse. En cet instant quelconque du printemps 1920, dans un hôtel anonyme de Sarrebrück, alors annexé par la France sortie victorieuse de la guerre de 1914-1918, s’est scellé mon propre destin et, déjà en partie, à travers le mien, celui de mes descendants jusqu’à ce jour.

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J’ai heureusement connu quelques exceptions à la règle. Mais presque partout en Europe, surtout en France, je suis frappé par la pingrerie émotionnelle et intellectuelle, le manque de générosité innée, morale autant que sociale, qui affecte bon nombre de poètes, d’artistes ou d’écrivains notoires. Compte tenu de la position réelle qu’ils occupent au sein de leur milieu, la plupart d’entre eux n’auraient pas besoin de se recroqueviller sur eux-mêmes, rétractés, dans une attitude aussi frileuse. Ils se veulent, gratuitement, sur la défensive, pour ne pas dire hostiles à leurs prochains. Avec un don extraordinaire pour l’indifférence à l’égard des autres, cette sécheresse, cette avarice glaciale d’ordre métaphysique autant qu’affectif marque de son empreinte caractéristique autant les jeunes que les vieux de nos dernières générations. Ils semblent tous obstinément constipés de naissance. On dirait qu’ils cachent un oursin hérissé de mille piquants douloureux dans la poche soigneusement cousue de leur âme. Aiguillonnés par la crainte et le soupçon, cette âme demeure toujours sur le qui-vive. La joyeuse, la libre générosité de cœur, la spontanéité d’esprit qui se traduit par l’entremise d’une parole vive, une conduite non concertée précautionneusement dans ses moindres détails, tout ça n’est pas leur problème. Même, et surtout, s’ils s’imaginent être, selon l’humeur changeante du temps et des modes, du bon côté de la barricade politique, qu’elle soit de gauche ou de droite. Ces huîtres aux valves prudemment closes recèlent-elles en elles-mêmes des perles fines d’une valeur inestimable, comme elles semblent souvent le croire ? Reste à voir, le jour où on les ouvrira pour de bon. Avant, il s’agit de protéger de l’intrusion potentielle d’autrui, par définition malfaisant, ce petit chéri unique et précieux, cet inestimable et grandiose Moi-Je. Le génie humain de ce siècle intermondialiste se mesurerait-il à l’aune de l’universelle mesquinerie ?

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Au moment de franchir la porte de notre appartement de la rue des Marronniers, à moitié portée par les deux jeunes pompiers de service des urgences municipales de Paris, Evy s’est retournée vers moi et m’a dit : « Je sais que je ne reviendrai plus jamais chez nous. » C’était le 9 janvier 2007, jour pour jour. Voilà un an bientôt, le 17 janvier, qu’Evy m’a délaissé, – laissé à moi seul –, et qu’elle s’est délestée de soi, séparée enfin d’elle-même. Elle s’est délaissée cette dernière nuit en ouvrant soudain tout grands ses deux yeux, longtemps clos dans l’agonie, et en braquant son ultime regard vers le haut du mur, en face du lit d’hôpital mobile, au métal luisant et glacé, de la clinique de la Jonquière où elle se mourait lentement, déjà plongée dans le coma final grâce à l’injection miséricordieuse mais tardive de quatre doses de morphine libératrices de ses affreuses souffrances buccales.
A cette heure avancée de la nuit, le regard fixe, elle a levé très calmement les deux bras en l’air, les mains grandes ouvertes, appelant qui ? s’élançant vers qui ? pendant que je lui murmurais à l’oreille les premiers versets du Chema Israël, le chant des agonisants. Quelqu’un, dans son être mourant, l’aura peut-être perçu et repris au tréfonds de l’âme. Peut-être aussi lançait-elle par ce geste ultime un signe à un visiteur aimé, tout à coup apparu, à elle seule, dans la pénombre étrangère ? Puis, elle a laissé retomber ses bras ensemble, soudainement, à côté de moi, sur le lit étroit où je la tenais enlacée dans mon bras gauche, et elle a rendu son dernier souffle dans un râle brusquement interrompu par le silence. Quand j’ai passé, après un moment d’affolement, les doigts de ma main droite sur ses lèvres béantes, aucun souffle n’y passait plus.
Ainsi, la nuit du 8 au 9 janvier aura été celle de son dernier séjour chez elle, dans son vrai lit d’être humain vivant et libre, comme elle me l’avait dit parfois. Quelques souvenirs détaillés maintenant me reviennent. Le 9 janvier, au matin, j’ai vite refait dans une semi-panique sa petite valise pour l’hôpital Saint-Louis, j’ai appelé l’ambulance n° 18 des pompiers de Paris, les services privés étant tous débordés de travail. Ensuite, ç’a été la course chaotique et assourdissante en plein trafic urbain, le retour précipité à Saint-Louis, le vacarme continu à l’entrée toujours engorgée des urgences, la montée au sixième étage de l’institut d’hématologie, dans la division dite des Coquelicots, avec Evy à demi évanouie, couchée près de mon strapontin sur une civière métallique, dans les cahots et les arrêts violents du véhicule tout au long du trajet. Après, que dire encore ? Ce sera la course vers nulle part : d’abord, le court séjour à Saint-Louis, puis le 12 janvier le transfert à la clinique de la Jonquière dans le XVIIème, les heures ultimes là-bas, les souffrances physiques atroces et peut-être inutiles, – « Mais, nous disait le médecin traitant resté de service en week-end, Evy est consciente, elle parle, elle bouge, elle est comme vous et moi, nous ne pouvons pas la tuer… » Enfin, la plongée dans l’indicible, le funérarium des Batignolles en fin de semaine, le fourgon mortuaire parisien qui l’amènera à l’inhumation à Bischwiller le 22 janvier dans l’après-midi, dans le petit cimetière de famille juif, que je connais si bien depuis mon enfance. La neige va recouvrir son tertre à la nuit tombante, juste après l’office funéraire, quand cesseront de résonner contre le bois du cercueil les dernières pelletées de sable roux ou de gravier des alluvions provenant du Rhin tout proche, jetées dans le trou noir par les fossoyeurs municipaux de ma petite ville natale. Le reste, c’est maintenant que j’apprends à l’affronter sans elle, avec elle pourtant, dans l’absence qui est aussi une présence, invisible et pourtant familière. Peut-être se fait-on même au pire, puisque tel est l’ordre démentiel de ce monde.

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Ce matin, 9 janvier, j’ai entendu sur les ondes de Radio-Classique le second mouvement, bouleversant, la lente mélopée de l’unique quatuor à cordes de Gustav Mahler, qui n’est pourtant pas un de mes compositeurs préférés, tant s’en faut ! Cela me rappelle un peu César Franck ou Ernest Chausson, en plus lancinant, en plus déchirant surtout. Aujourd’hui, voilà un an, Evy a quitté la maison pour Saint-Louis ; elle est partie sans laisser d’adresse, pour ne jamais revenir chez nous, ni dormir dans sa propre chambre, dans son petit lit frais de malade bien à elle. Effrayante dépersonnalisation des séjours en hôpital, même dans les meilleures conditions sanitaires possibles, avec les experts médicaux les plus compétents, sinon parfois les soins d’un personnel d’infirmiers vraiment dévoués. Evy a été, par la force des choses, le poids de contraintes thérapeutiques finalement douloureuses autant que vaines, – le lymphome dit de Waldenström dans sa phase ultime est totalement incurable –, dépaysée dans l’âme comme dans son pauvre corps souffrant, privée de son vrai lieu d’existence humaine, interdite de résidence désormais en ce bas-monde auquel nous tenons, chacun d’entre nous, par toutes nos fibres. Arrachée à moi dans un tourbillon d’angoisses sans fin, et livrée à l’exil perpétuel. Voilà ce que me dit cette musique, que je n’ai jamais entendue, ni peut-être voulu écouter auparavant. Domicile terrestre : Néant, lirons-nous tous un jour dans le grand registre paroissial de l’au-delà, sous la plume noire de l’ange Samaël, le greffier de l’éternité.

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Ah, nous nous sommes bien amusés à deux dans cette vie, Evy et moi ! D’abord l’un avec l’autre durant près de soixante-dix ans : de l’été 1938 sur la plage de sable de Trouville, où je pratiquais sur elle, à dix-sept ans, une sage, timide et chaste caressothérapie, jusqu’à l’aube de 2007 où Samaël, l’ange de la mort, a fait tournoyer sur sa tête son épée sans merci. Nous avons été pris dans le vent salubre de l’existence temporelle ; nous avons dit oui à ce monde tel qu’il semblait être, un monde beau et terrible à la fois, auquel nous avons adhéré de notre mieux, malgré la malignité évidente de l’espace et du temps au cœur duquel nous avions été lancés. Maintenant, j’y suis resté sans Evy. Comme elle, je vais ailleurs, nulle part, pour l’y épouser une autre fois, peut-être ? Merci, merci, mais aussi horreur et terreur, tout en un, comme autrefois : Qui des deux aura le dernier mot ?
Nul homme ne doit se croire le maître du jeu obscur de la vie. Nous ne pouvons que l’aimer et le craindre, sans distinguer ni séparer brutalement la terreur de la grâce.

(26 janvier 2008)

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Etrange effet des vocables les plus ordinaires sur notre comportement corporel et sur nos émotions.
Ainsi, le mot « épices », à peine prononcé, nous dilate les narines, nous fait saliver d’aise dans l’attente de mets exquis. Il nous permet de rêver aux jouissances les plus raffinées et les plus intenses : c’est L’invitation au voyage à portée de langue et de nez.
Au contraire, le mot apparenté d’ « épicier » nous engage plutôt à rire, sinon à ricaner sans pitié, comme Balzac ou Flaubert ; tandis que « boucher » nous incite à frissonner, ou à prendre la fuite à l’évocation de ses grands couteaux bien aiguisés, suivant l’exemple du chat de la mère Michel poursuivi par le terrible compère Lustucru.

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Dans la Genèse, Elohim, le Dieu créateur, juge et souverain du monde, n’interdit pas seulement à Adam et à Eve de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien- et-mal encore confondus, mais aussi de goûter du fruit de l’Etz-ha’haïm, de l’arbre-vie, qui est planté au milieu du jardin d’Eden.
Passant outre à cet interdit céleste, Eve a mangé, précise le texte biblique, de l’arbre lui-même, et acquis ainsi la connaissance du bien-et-mal juste avant son mari, vite poussé au péché par son épouse.
Quels liens faut-il supposer entre la gourmandise déplacée de la jeune Eve, l’interdiction sévère de la fellation, celle de la masturbation masculine, et la sacralisation génitale du sperme, tenu à distance des lèvres et des mains dans la tradition rabbinique ? A ses yeux trop curieux, le sperme humain est non seulement la fine fleur, – l’origine du fruit embryonnaire –, mais l’essence même de l’arbre-vie, de l’Etz-ha’haïm, dont la consommation est défendue au couple humain, – à commencer par Eve –, en Genèse II, 17 ; III, 11, 12, 17.
Le sperme, jaillissement masculin de l’arbre-vie, planté au cœur de l’Eden premier, participe de la nature céleste des eaux d’en-haut, séparées le deuxième jour, selon la Genèse I, 6-8. Il doit rejoindre au troisième jour de la Création les eaux d’en-bas, terrestres, dans leur matrice féminine encore scellée, afin d’y déclencher l’engendrement initial des êtres vivants. Mais cette jonction sacramentelle s’effectuera sans intermédiaire profane, sans détours exiliques par la bouche ou les mains des créatures individuées, afin de recevoir pleinement la bénédiction divine : « Et Dieu a vu, et c’est bien. » (Genèse I, 10) La conception d’êtres nouveaux se fera seulement dans le lieu matriciel (ré’hem) de la miséricorde (ra’hmanouth). Entre Adam et Eve, la sainte liturgie orgasmique doit être célébrée sans caprices gloutons, ni fantaisies d’ordre personnel ; l’anonymat cosmique est la règle du comportement sexuel humain. Fellation et onanisme sont tabous, parce qu’ils contreviennent à l’Eros universel… En hébreu, la relation sexuelle se nomme dé’ah, c’est-à-dire la connaissance de l’autre. C’est ainsi qu’Adam, par le coït, « connut sa femme » (Genèse, IV, 1), nous dit le texte biblique. Comme pour le saint et le profane, la tradition mosaïque établit une séparation radicale entre l’acte de manger et celui de connaître. Manger (autrui), c’est le dévorer sexuellement, l’engloutir en soi, en le détruisant par une ingestion aveugle. Le coït bien compris est, au contraire, de l’ordre du connaître mutuel, dont l’orgasme à deux constitue l’acmé, du point de vue à la fois spirituel et charnel. L’amour est une épiphanie et non un banquet : il ne se consomme pas. Les sages talmudiques relèguent parmi les usages abusifs et purement narcissiques des nations le détournement de la sève issue de l’arbre-vie planté au centre de l’Eden. L’interdiction biblique parallèle de manger les prémices des fruits des arbres et des champs, de consommer les premiers-nés des animaux destinés à l’alimentation, l’obligation pour le père de racheter son propre garçon premier-né selon une procédure décrite par la Torah, tout cela relève, me semble-t-il, de la même conception de la sainteté comme séparation, mise à distance du profane et du sacré, dans les domaines de la sexualité et de la nutrition en Israël. Espérons que Dieu, pour sa part, ne se fait pas trop de soucis à ce sujet : après tout, il a peut-être d’autres chats à fouetter… Néanmoins, il paraît que le problème préoccupe certains rabbins des quartiers orthodoxes de Jérusalem.

3 février 2008

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Pourquoi les auteurs d’attentats contemporains se font-ils sauter ou brûler vifs avec leurs victimes avec autant de conviction et d’enthousiasme ? A y regarder d’un peu plus près, c’est parce qu’ils s’aiment trop. Toutes les autres raisons qu’ils invoquent, ou qu’on invoque à leur place, sont fictives et secondaires. A sa manière, La Rochefoucauld avait tout compris, tout prévu dans le fonctionnement pervers de la bête humaine, – la jouissance du meurtre suicidaire incluse.

4 février 2008

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Le 5 février, après minuit, j’ai soudain vu surgir Evy en rêve, dans une semi-obscurité. Elle se montre à moi debout, souriante, droite, rajeunie, impériale, comme elle l’était autrefois à Ashquelone, pendant les grandes vacances estivales ; et elle me dit en passant, ainsi, à l’improviste : « Tu sais, je me sens mieux, je ne suis plus épuisée, je suis contente d’être ici, je renais depuis que j’ai pris de la vitamine Zéro… »
Je ne me rappelle plus la suite du rêve ; je me souviens seulement de ma surprise, éprouvée en plein rêve puis au réveil, de l’entendre me confier dans la nuit qu’elle va mieux maintenant, après tant de soucis et de souffrances, grâce à la miraculeuse vitamine O. Un médicament magique, à l’action mystérieuse, et d’une efficacité redoutable, que je chercherais en vain, le lendemain matin, dans le grand Dictionnaire médical Vidal de 2008…

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Je chante chaque soir, moi aussi, mon Empty Bed Blues, comme Joseph Oliver en 1928 à la Nouvelle-Orléans.

17 février 2008

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Je n’ai pas la folie de me prendre pour un grand homme. Mieux vaut pour moi en laisser le souci à autrui. Je me prends seulement pour un fils et un père d’hommes. Cela me suffit, en ce monde-ci. Quant à l’autre monde, j’y serai peut-être en joie, ou du moins en repos. Comme Evy… Ein einfach’s Menschenkind.

18 février 2008

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La gravité perdue

Depuis sa mort, il y a déjà treize mois, Evy est devenue un prunellier en fleur, une ronde d’hirondelles nocturnes, un cadavre solitaire pourrissant dans l’argile et le sable, une armoire close pleine de ses habits abandonnés, les piles d’assiettes peintes et de casseroles bosselées dans notre petite cuisine, – elle est devenue tout cela : tout, sauf Evy. Serait-ce pour elle seule, à partir d’aujourd’hier, qu’il n’y aura plus jamais d’Evy ? C’est là le plus grave, le plus terrible de tout. Etat civil : personne. Mais peut-être ce nom est-il dorénavant pour elle le plus léger, le plus joyeux, le plus divin ? Ainsi monte en moi aujourd’hui, pour elle, ma prière muette.

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A part le très jeune Nietzsche, (et encore), les philosophes modernes sont des gens beaucoup trop sérieux pour être vraiment pris au sérieux par un poète.

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Même la vérité, en dépit des apparences, est parfois bonne à dire par les sages.

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Comme Claudine qui me passe des coups de fil de Strasbourg pour avoir de mes nouvelles récentes, Daniel me téléphone ce soir de la station de ski alpine où la famille vient d’arriver pour ses vacances de neige : « Allô, papa… » Spontanément, les deux m’appellent encore « papa », avec l’intonation retrouvée de leur enfance, des voix fraîches et vives qui m’émeuvent profondément lorsqu’elles résonnent à l’autre bout de la ligne. Pour mes enfants, je reste un peu leur papa jusqu’aujourd’hui, et non seulement cet ancêtre totémique, ce patriarche légendaire qu’on révère ou qu’on cajole de loin, en sursis, dans l’attente de ce grand silence.

29 février 2008

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Anthony m’appelle de Londres pour me raconter avec un humour bien anglais l’histoire qui suit : « Le vieil Izzie est sur son lit de mort. Saybie, sa femme, qui veille fidèlement à ses côtés, lui demande de formuler son dernier vœu avant de passer de vie à trépas. Izzie se soulève avec un grand effort sur son oreiller, et lui murmure à l’oreille : « Après mon décès, je veux que tu épouses Lewie. » Stupéfaite, Saybie rétorque : « Mais Lewis n’est-il pas ton pire ennemi ? je pensais que tu le haïssais. » Izzie lui répond en exhalant son dernier souffle : « Oui, je le pense, moi aussi. »

6 mars 2008

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Même sous sa désignation la plus intériorisée, celle du tétragramme YHWH, Dieu pour moi n’est pas réductible, en principe, à une personne aux limites perceptibles. Mais il consent à le devenir en s’individualisant en nous, en toi, si tu lui prêtes dans ton for intérieur une attention suffisante, avec toute l’humilité affectueuse et l’amitié dont tu es capable aujourd’hui, ici même. Une amitié de primesaut, donnée sans se livrer au calcul du retour des primes, dans l’arrière-pensée…
A la différence de Dieu absent-présent en moi, je suis plutôt, à mes heures de plein éveil, un être en devenir d’être, doué de quelques qualités de nature personnelle. De temps à autre, je crois être vraiment un peu moi-même aussi, – comme il est, lui, un peu père, un peu roi, un peu rien parfois, laissant au plus vif de moi la trace d’une personne de passage, visiteuse furtive certes, mais proche, qui transite en toutes choses visibles de ce bas-monde évanescent, un souffle rendu sensible en premier lieu au tréfonds de mon corps d’homme vivant, aux aguets de l’invisible. Caché ou à découvert, il est bien là, mon hôte d’un instant à la fois recevant et reçu, il voisine en moi si cela lui chante, et si je chante vers lui en retour, hors du cœur pulsant de ma chair jouissante, souffrante, mortellement vulnérable. Pour faire durer l’aventure, il faut bien que nous nous adaptions l’un à l’autre quand l’occasion s’en présente. Œuvrons-y donc de notre mieux, tant que notre histoire d’amour continuera. Cette drôle d’histoire entre lui et moi qui sommes, chacun à sa manière, deux personnes à mi-temps, passant subrepticement de toi qui souvent n’est pas à moi qui le suis à peine, mais tente de le (re)devenir quelquefois pour notre joie commune.
Alors, pour ce petit bout de temps-là… Ton voisinage divin dans ma pénombre intérieure ne me console de rien, ne guérit rien ni personne, mais il éclipse par instants le malheur de souffrir et de mourir juste pour vivre. Alors, pour ce petit bout de temps-là, malgré nos circonstances de vie souvent atroces, quelle allégresse naïvement partagée, quelle amitié retrouvée avec le sable sec, en plein désert, à l’abandon. Comme on s’amusera bien, lui et moi, qui formons à peine une personne à deux, dans le petit jardin d’Eden planté à l’orient de chaque âme, fleuri à l’abri de tout regard.
Et sauve-moi de la main de ceux qui ne t’aiment pas, des suffisants qui refusent ta lumière cachée par le choix d’une cécité voulue, et ne reconnaissent pas en eux-mêmes l’afflux de ton amour invisible.

9 mars 2008

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Voici ma possible théodicée. Dieu, c’est ce qui fait par exemple que les chiens existent, courent, mangent, mordent, lèchent, dorment, forniquent, aboient, puis meurent à la fin. Mutatis mutandis, il en va de même pour le couple d’Adam et d’Eve, pour leurs descendants jusqu’aux nôtres, comme pour toute incarnation réelle en ce bas-monde. Le reste n’est que dérivations et conséquences dont Dieu, peut-être, se passerait bien, et nous aussi le cas échéant, si un jour la question se posait sérieusement à lui ou à moi. Entre-temps, on fait comme si, et on continue.

10 mars 2008

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Voici poindre déjà mon quatre-vingt-huitième printemps. Je sais donc que bientôt, (me redit-on gaiement), moi aussi je serai mort. Mort sans doute, – mais du bois mort, jamais ! avec l’aide de mon souffle, et celle de Mozart, mon jeune intercesseur. « Le souffle de nos narines, nous enseigne l’Ecriture, est le messie de l’Eternel. »

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Les deux seules choses nécessaires, qui en vérité n’en doivent faire qu’une dans la vie profonde, enfin si légère, d’un homme, sont la connaissance intime de son Dieu et l’orgasme partagé en secret dans la joie. En elles se marient avec audace la solitude et l’amour.

3 avril 2008

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Quelle serait, résumée en vingt mots, ma doctrine juive en matière de vie érotique ? Nos garçons amoureux sont nés pour faire jouir nos filles, et nos filles sont nées pour faire jouir nos garçons. Passé l’adolescence, le reste me paraît trop simple, ou trop difficile. Nous lisons dans le Deutéronome 24, v. 5 : « Si un homme vient de prendre femme, il n’ira pas à l’armée, et on ne viendra pas l’importuner, il restera un an chez lui pour donner du plaisir à la femme qu’il a prise. » Ce sont là, en vérité, « paroles du Dieu vivant » ! Qui parle de la dureté de la loi de Moïse ? Ceux qui ne l’ont jamais lue, ou qui oublient de la mettre en pratique, tantôt le jour, tantôt la nuit… ! Le mieux, c’est de faire durer ce commandement toute notre vie.

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Modestes ou fiers, tristes ou joyeux d’exister, nous autres humains, nous sommes tous des historiens nés, oui – les historiens damnés de la zoologie.

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Les vertueux impies et les braves crétins, de toutes les confessions, se sont rejoints pour salir dans l’âme des jeunes gens ce qu’ils désignent du terme révoltant de « pollution nocturne ». Plutôt, c’est « bénédiction nocturne » qu’il est grand temps de la nommer, la révélation divine de la jouissance dans le rêve magique de la jeunesse.

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La chasteté est parfois bonne pour l’homme, mais elle est toujours néfaste pour Dieu.

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Si l’on en croit le Faust de Goethe, comme ici déjà, là-bas également, nous attend l’autre côté du rien, de ce rien qui est tout, selon l’intuition du poète.

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Comme l’enseigne avec lucidité le Talmud, quatre-vingts ans, c’est l’âge de la rigueur (guevourah) : exister n’est plus désormais qu’une lutte pour survivre, pour résister au pire ; c’est l’héroïsme sans but. A quatre-vingt-dix ans, disent nos sages, l’homme est devenu moitié enfant et moitié singe. A cent ans, il s’attarde sans savoir pourquoi, comme s’il n’était déjà plus de ce monde. Voilà un bel avenir.

23 avril 2008

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« La Shoah est un événement indicible », nous affirment gravement certaines âmes sensibles : elle est d’autant plus indicible, en effet, qu’on refuse d’en entendre, ou même d’en laisser parler les témoins, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la bonté d’âme, les idéologies humanistes ou la charité chrétienne. Caïn a toujours préféré garder le silence sur son crime : « Suis-je, moi, le gardien de mon frère ? » répond-il à la question indiscrète de Dieu, juste après avoir entraîné Abel dans le champ pour l’y tuer, sans lui adresser auparavant la moindre parole. (Genèse 4, v. 8)

25 avril 2008

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