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Claude Vigée : Cahier parisien (suite)

29 septembre 2007

par Claude Vigée

Qui oserait parler de survie en poésie ? Au mieux, les livres d’un auteur défunt lui promettent fallacieusement un temps variable de surmort en bibliothèque, – tant que subsisteront des bibliothèques accessibles, dans le monde virtuel du Net. Voilà un grand sujet de réjouissance et de consolation.

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Un photographe d’art de mes amis, excellent physionomiste de surcroît, me fait remarquer tout à coup, à mon grand effroi doublé d’amusement, que la plupart des gens ne possèdent pas vraiment de tête à eux. Ils exhibent souvent à sa place une double nuque, qui encercle leur cou gras, et l’ornemente des deux côtés. Mon photographe, en juge équitable des visages humains, fait une exception notoire pour les grands footballeurs et les rugbymen champions dans leurs catégories sportives ; ceux-là ont effectivement une tête ronde ou ovale à souhait. Mais elle se situe toujours en bas, juste devant le gros orteil de leur pied droit. Je n’y aurais jamais pensé tout seul, mais rien ne vaut le coup d’œil expert d’un artiste, l’arrêt sur image d’un vrai connaisseur de l’espèce humaine.

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Dans un monde d’assassins chevronnés comme le nôtre, seuls les apprentis meurtriers font encore des études supérieures respectables. Il y a des instituts de technologie avancée pour ça. les autres facultés sont bonnes à terme pour les fours crématoires. Mais avant tout le reste, on fera un beau feu de joie pour les humanités.

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« Nous devons toujours veiller à respecter le sommeil des Gentils, nos sympathiques voisins », professait, vers 1935, six ou sept ans avant la Shoah, dans sa profonde sagesse, mon aïeul Lébold, natif de Seebach dans l’Outre-Forêt, en Basse-Alsace. « Explique-moi donc pourquoi, grand-père ; n’est-ce pas là le dernier de nos soucis ? » - « La raison, mon petit, en est simple et claire : tant qu’ils dormiront sur leurs deux oreilles, c’est le seul moment où nos bons voisins ne sortiront pas un beau matin de chez eux pour aller rosser un petit Juif comme toi, en attendant de faire bien pire encore, – comme autrefois ! » Pour prévoir les fours d’Auschwitz, il suffisait de se souvenir des bûchers de l’Inquisition ou des pogroms de la Sainte Russie. Toujours et partout, depuis vingt siècles au moins, les Juifs sont contraints de vivre dans un état d’alarme perpétuel.

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Les morts n’ont jamais de train en retard à prendre, pas plus qu’un train qui partirait à l’heure. Ils n’ont pas à tuer des heures d’attente étouffantes, allongés sur une civière bancale, dans les couloirs surpeuplés de mourants en goguette qui encombrent les services d’urgence des grands hôpitaux de la métropole. Ils en ont de la chance, les morts… Ils ont déjà oublié d’attendre.

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Quelle que soit leur vocation particulière, les experts sont tous des gens spécialisés dans l’art de faire croire à autrui qu’ils savent vraiment quelque chose, dont dépend le destin du monde.

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A propos du rêve tardif d’Evy, daté du 1er décembre 2006 à l’hôpital Ambroise-Paré de Boulogne, sur la conception et la destruction de l’embryon, je trouve dans le psaume 139 les versets suivants : « Tu m’as tissé dans le ventre de ma mère. […] Tes yeux ont vu mon embryon (mon golem). » (v. 13 et 16) La prescience poétique du psalmiste-prophète me fait aujourd’hui froid dans le dos.

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Feu le dernier rabbin de Bischwiller, mort dans un accident de motocyclette en 1938, n’était pas une lumière de la Torah, mais il jouissait d’un solide bon sens, et connaissait les faiblesses de ses ouailles peccables, autant qu’infidèles à la loi d’amour émanant du Sinaï.
Un jour, on cite en exemple devant lui un frère et une sœur qui s’adorent, et s’entendent sur toutes choses depuis toujours. Leur bonne entente fut la joie de leurs parents, récemment décédés. « A la bonne heure, voilà des enfants modèles », opine notre rabbin avec conviction. Puis il ajoute à mi-voix, prudemment : « Ont-ils déjà partagé (l’héritage) ? » - « Hàn sé schun gedeilt ? », en alsacien du cru. Aïe, c’est là que gîte le lièvre, un animal impur s’il en est.

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Chaque individu a trois sortes d’ennemis naturels : son prochain (si lointain), sa famille (trop proche), et soi-même. Avoir affaire aux autres est très difficile ; car l’autre, c’est moi – en pire. Les tensions demeurent constantes ; seules les proportions des conflits varient selon les temps et les circonstances imprévisibles de notre vie.

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D’après la Kabbale, il faut croire que « Dieu compte les larmes des femmes ». Voilà, hélas, une occupation à plein temps pour la bonté divine. N’eût-il pas mieux fait de commencer par compter à charge les méfaits innombrables des hommes, à défaut de pouvoir les empêcher ?

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Contrairement aux êtres humains, les oranges commencent à pourrir par le dehors.

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Mon ami M. V. me raconte l’histoire juive marocaine suivante : « Deux vieux amis, voisins de stalle à la synagogue, se croisent au milieu de la semaine sur un trottoir animé du centre de Casablanca. « Eh bien, David, où donc cours-tu ainsi, sans regarder à droite ni à gauche ? Est-ce un rendez-vous tellement urgent ? » - « je n’ai pas le temps de te l’expliquer, je suis vraiment trop pressé. » - « Mais tu peux tout de même me confier en deux mots chez qui tu as tant à faire ! » - « Pour tout te dire, Albert, je vais droit au nouveau bordel qui vient d’ouvrir ses portes au centre-ville. » - « Mais alors, David, pourquoi le bout frangé de ton talith [châle de prière] dépasse-t-il de la poche arrière de ton pantalon ? » - « C’est tout simple, Albert ; si je me plais bien au nouveau bordel, j’y passerai aussi le Chabbat. »
Morale de l’histoire : le plaisir, c’est bien, mais Dieu, c’est mieux encore. Piété oblige…

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Le royaume des morts est sans frontières : ce sont les Nations Unies du néant, les seules à s’entendre vraiment, dans leur commune et totale surdité.

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Je ne suis pas triste, non. Je suis désolé. J’ai oublié d’être heureux. Ce n’est pas la même chose que la solitude. L’affliction n’est pas la tristesse : elle la nourrit.
Sans Evy dans les parages chaque jour, plus personne avec qui se parler (lehitdaber, en hébreu biblique). Une des expériences les plus pénibles à endurer depuis sa mort, il y a bientôt cinq mois, c’est l’obligation de falloir tout référer exclusivement à soi-même. Tout, à chaque instant, s’adresse à moi seulement, sans partage. Ce que je vois, ce que je mange ou bois, ce que je fais de jour en jour, voire d’heure en heure, là-dehors mais surtout à la maison devenue étrangement vacante : tu vois, elle n’est plus là pour que je puisse le lui dire, pour qu’elle me renvoie la balle, me confie ce qu’elle en pense, ce qu’elle sent à son tour, spontanément. Tout le vécu est maintenant issu de moi et dirigé vers moi, sans exception. Voilà ce qui est accablant, insupportable même. Rien à répartir librement entre elle et moi, en riant ou en pleurant, comme avant. Le goût des plats, à table, n’est plus que pour moi. Plus de compagne des plaisirs, ni de copine dans les épreuves. Toute l’existence reflue vers moi. L’âme jumelle s’est évanouie dans le grand brouillard. J’ai joui avec Evy de « mon heure sur la terre ». Eclipse de la voie lactée où nous tétions la joie.

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What will remain in the end, of all our doroth [hébreu : générations] ?

- Rot.

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A l’école primaire du village de Seebach, où naquit ma mère, les enfants d’âge scolaire apprennent vers 1895 les rudiments de la grammaire et de la syntaxe haut-allemandes. C’était sous le régime de Guillaume II. les élèves, tous patoisants et d’origine rurale, devaient distinguer entre les noms, les verbes, les pronoms et les autres éléments de base d’une langue écrite introduite en Alsace après l’annexion de 1870. Le maître d’école allemand enseignait par exemple : « Der Mensch ist ein Held « (l’homme est un héros), « der Hund ist ein Tier » (le chien est un animal).
Le meilleur copain de mon futur beau-père, un garçon un peu benêt dénommé en patois d’r Wolfé-Lébold, interrogé sur ces matières linguistiques complexes, répond tromphalement à l’enseignant souabe qui lui demande : « Schüler Leopold, was ist der Mensch ? » : « Herr Lehrer, der Mensch ist ein HULD ! »
Dans cette expression géniale, tout était dit sur notre double nature. A Seebach, l’esprit de synthèse juif n’a jamais eu d’âge.

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Mon passeport pour Seebach

Lorsque Léopold mon aïeul maternel m’emmenait, seul avec lui, par une belle journée ensoleillée de juin ou de septembre, dans son village natal de Seebach, c’était comme si, quittant les rues austères et grises de Bischwiller, coupées à angle droit, avec leurs rangées de volets toujours clos, je plongeais dans un univers enchanté, débordant d’odeurs et de couleurs vives. Là-bas, toutes les maisons à pans de bois peints s’ouvraient soudain, les bras se tendaient vers nous au passage dans la sinueuse « venelle des Poules  » – d’Hungàss – et les salutations fusaient gaiement en dialecte francique de l’Outre-Forêt, d’une fenêtre à l’autre... On était accueillis en vrais enfants du pays : « d’Lebold isch widder doo. Er kummt heit haam ze uns, wie in de gute alde Zeite ! ».
Si mon gran-père était ainsi choyé et reconnu dans la grand’ rue de Seebach, même par les jeunes paysans endimanchés coiffés du bonnet onnet à poil roux, s’il était embrassé parfois par leurs épouses qui portaient encore la Tràcht traditionnelle afin d’aller en groupe à l’église pour l’office du matin, c’est qu’il n’avait jamais rompu les liens qui l’attachaient à son terroir d’origine, malgré vingt longues années d’exil au loin, dans les sables arides des garennes de Bischwiller – perdu qu’il était au milieu d’une bourgade industrielle où il s’était toujours senti étranger.
En faisant le tour des quartiers, on s’arrêtait d’abord à l’auberge des Koebel – bel `s Kewels, face à la mairie, où il avalait d’un trait, comme dans sa jeunesse, un vaste Seidel ou Humpe de bière brune tout écumante, tirée à même le tonneau, derrière le comptoir luisant de bois ciré. La station suivante de notre pèlerinage annuel nous menait au seul de l’antique maison, rachetée en 1918 par les Hummel, où Léopold et Sarah-Selig, Dieu ait son âme ! – avaient conçu enfanté, puis élevé leurs six enfants. Tous avaient grandi sous le même toit et dormi ensemble à l’étage unique dans la grande mansarde ; sous la garde de Mariannel, la fidèle servante. Ma mère était, après le décès de la petite Séraphine étouffée par le croup à l’âge de trois ans à peine, leur fille unique. Ses frères la gâtaient, ses parents la couvaient. Cette éducation trop protégée n’a pas peu contribué à lui rendre difficile, plus tard, la vie pleine de conflits et de déception qui l’attendait ailleurs, loin du nid perdu, à l’âge adulte. La route nous menait aussi, plus rarement, dans le Haut-Village –`s Ewerdàrf – vers la Harregàss où nous rendions visite à la famille Corneille -bel `s Kornells, des paysans aisés, directement issus de la vieille aristocratie rurale immigrée de France ou de Su ède au 17ème siècle, après la Révocation de l’Édit de Nantes par le Roi Soleil persécuteur des calvinistes. Les Corneille, les Ehrismann, les Bayer, les Lutz, les Becker, – et j’en passe –, possédaient à l’époque les plus belles maisons à colombage de Seebach. C’étaient de hautes bâtisses à pans de bois aux angles sculptés, peints en noir ou bleu ciel, qu’on entretenait soigneusement depuis plusieurs siècles, pour les transmettre intactes aux plus lointains descendants. Il existait encore, avant 1939, une sorte de noblesse paysanne héréditaire, en haute comme en basse Alsace.
La grande tournée rituelle terminée, nous rentrions tous les deux nous restaurer dans la petite mais coquette résidence de la famille Weber. Son chef, Antôôn Weber, un vieux brave à longues moustaches blanches tombantes et aux allures débonnaires, était de toute éternité le tailleur du village. Mariannel, son, épouse avait servi un quart de siècle chez mes grands-parents Meyer, aidant Sarah à élever leurs cinq enfants dans la meilleure tradition juive, bien que Mariannel et son mari eussent été tous deux des catholiques fervents de stricte obédience. Tels étaient les paradoxes de la vie en commun des Juifs et des chrétiens dans cette période relativement clémente de l’histoire alsacienne qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « Belle Epoque », avant la boucherie de la guerre de 1914-18 et les horreurs de la Shoah qui la suivirent de près.
Nous étions reçus royalement chez Antôôn et Mariannel dans leur grande salle fraîche du rez-de-chaussée, la « scheen Stubb », au fond de laquelle trônait encore l’alcôve familiale, close par des rideaux de velours épais bordés de dentelles croisées, du plus beau rouge grenat. Mariannel, après avoir convoqué toute la parentèle dans le village d’en bas –catholique, comme dans le village d’en haut – protestant – nous installait au beau milieu de la famille rassemblée pour l’occasion, autour de la longue table étroite taillée cent ans plus tôt dans des madriers de chêne indestructibles qui sentait bon la cire d’abeilles. Nous étions assis sur des bancs raides fixés à angle droit aux murs de torchis de la maison. Commençait alors la liturgie mémorable du goûter, célébrée en l’honneur des visiteurs venus de loin. Mariannel était toujours secondée par sa fille Barbe, `s Bawele. Elles nous apportaient toutes deux en triomphe, à tour de rôle, les gâteaux et les tartes aux fruits sans nombre, tous cuits à domicile dans le four à bois et à charbon séculaire ; comment les nommerais-je tous, après huit décennies d’oubli ? Zopf, Kuchelhupf, Ring, Zimmetkuche, Ropfkuche, Zuckerkuche à la juive (la recette venait de ma grand’mère Sarah !), Kàskuche, Kwatschekuche, toutes ces merveilles étaient trempées dans des bols de café au lait bouillant et fumant, un café traditionnellement « rallongé » par une bonne dose de chicorée torréfiée, appelée Chigôri, selon les coutumes frugales de l’avant-guerre à la campagne. Pour me faire plaisir, Bawele, instruite par sa mère, allait me chercher un demi-litre de lait de chèvre tout couvert d’écume, qu’elle venait de traire en mon honneur dans l’étable, d’Gaasestàll, une cahute directement adjacente à la minuscule porte d’entrée de la maisonnette basse des Weber.

Tard dans l’après-midi, nous rentrions à Bischwiller. Le chemin du retour me paraissait long, triste et terne. L’assombrissait encore la perspective sinistre de retrouver ma classe au collège le lendemain matin, sous la petite pluie ou le brouillard sans fin de Bischwiller. Comme il était loin tout à coup, le souvenir maintes fois évoqué par mon grand-père des bals juifs de Seebach, dans l’auberge des Koebel, bei’s Kewels, où les vieux messieurs ouvraient la danse aux bras de leurs épouses pieusement affublées de leur perruque rituelle, les valseurs coiffés d’un haut-de-forme bien luisant et chaussés de lourdes galoches en bois cirées de frais.
Demeurent en vie dans mon esprit devenu solitaire, après trois-quarts de siècle d’errance, les reflets de la « belle chambre » de Manannel à Seebach, la lueur qui jouait sur les plats d’étain ternis, les assiettes peintes à la main de motifs finement fleuris, les épais plats vernis et historiés de Soufflenheim, les pots-au-lait, les carafons, la cafetière en grès de Betschdorf aux teintes grises tirant sur le bleu, comme le ciel changeant de Seebach à la tombée de la nuit. Une lumière d’autrefois qui s’éteint lentement dans mon âme, comme là-bas, jadis, sous la nuée porteuse de l’obscurité montante où tout s’engloutit à la fin. Car « chaque vie finit et commence dans la nuit ».

Paris, le 13 mai 2007

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Après-demain viendra le temps où le mort ne manquera plus à personne, même pas à soi-même, puisque c’est lui-même qui manque, effacé jusqu’au tréfonds de l’être. A sa place, il n’y a personne. Cela devrait enfin résoudre tous ses problèmes, et souvent les nôtres aussi, par ricochet. Seule l’échéance varie… La mort nous inflige à tous une tardive leçon d’humilité radicale, qui demeure sans compensation dans ce pauvre monde, comme là-bas peut-être. L’humus est silence, à la fois matrice et sépulcre de notre chant.

21 juillet 2007

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« Les dieux, pense Héraclite, sont aussi dans la cuisine. » Voilà une vérité d’évidence : la leur, c’est tout l’univers. Ils y font mijoter gaiement notre vie et notre mort.

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Les nations, à de rares exceptions près, traitent depuis toujours les Juifs avec un mépris à la fois terrifiant et comique ; elles nous piétinent comme elles ne cessent de se conduire à l’égard d’elles-mêmes, en violant doublement l’interdit du second commandement : « Tu aimeras ton semblable comme tu t’aimes toi-même, car je suis le Nom, ton dieu. » Parmi les voix très rares dont la protestation s’est fait entendre à travers les siècles, en défiant la haine et les ricanements satisfaits des clercs comme des laïques, j’entends monter jusqu’à nous, dans la foule en fureur, celle de Bernard de Clairvaux : « Toucher aux Juifs, c’est toucher à la prunelle de l’œil de Jésus, car ils sont os de ses os et chair de sa chair. » Malheureusement, il ne suffit pas de devenir un grand saint pour être entendu du peuple chrétien, ni suivi par ses Eglises.

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En ce monde, nous sommes toujours des êtres de passage entre deux nuits de feu : celle de notre conception et celle de notre mort. Leurs flammes obscures s’entrecroisent au-dessus de nos journées.

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Soyons optimistes : ce qui est sûr n’est pas toujours douteux.

30 août 2007

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La sagesse d’Epicure

Fût-ce pour aller acheter au Franprix un nouveau rouleau de papier hygiénique en couleur, tu prendras grand soin de voir toujours la vie en rose.

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Puisque je ne sais comment me remettre de l’absence pérenne d’Evy, j’essaie de me mettre EN elle, au-dedans, bien au fond, en y demeurant présent au jour le jour, pour que nous ne dormions pas seuls tous les deux, la nuit, chacun de son côté. Ainsi restons-nous l’un pour l’autre dans mon rêve, « ézèr qénégdo » (Genèse, 2, v. 18), – un secours pour ou contre son vis-à-vis, son compagnon d’éternité muet.
Soudain, notre vieil appartement parisien, après nous avoir longtemps servi de pied-à-terre lors de nos fréquents passages en Europe, a changé de rôle : pour Evy hier déjà, pour moi demain ou après-demain, il sera enfin devenu notre ultime pied-en-terre, à l’issue de notre vie terrestre finissante. Je me le souhaite, du moins, sans en être trop certain…

(4 septembre 2007)

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A la fois rire et trembler : c’est aujourd’hui notre devise à tous, – nous qui dansons gaiement sur le fil du rasoir. La « folle confiance » qu’Etty Hillesum avait placée dans l’intolérable cruauté du monde nous aidera peut-être à l’affronter bientôt en nous-mêmes aussi. Mais que voyait au juste l’ange prophétique aveugle de Walter Benjamin dans le rétroviseur de nos tempêtes futures ? Sa devinette se révèle fatale aux bons vivants, comme aux autres… L’ange de l’histoire vécue à l’envers ne nous annonce aucun jardin d’Eden retrouvé.

(5 septembre 2007)

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Nous visitons en famille une grande exposition de peintures et sculptures contemporaines, dites "installations". A la sortie, Daniel nous déclare d’un ton pénétré : "Voilà des hommes qui ont consacré tout leur vie au service de l’art [... gent ] !" A mi-mot, tout est dit.

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Grâce à mes nombreuses activités, j’assure presque sans rire mon avenir de mort. Restons toujours sérieux, et tenons jusqu’au bout les cordons de notre poêle funéraire.

(24 septembre 2007)


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