Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Claude Vigée, Cahier parisien

Claude Vigée, Cahier parisien

28 septembre 2008

par Claude Vigée

Tout n’est que paradoxe, dans ce monde comme dans l’autre. Si, une fois trépassées, tant de silhouettes familières, tant de vieilles connaissances jadis croisées dans le cours de la vie, nous manquent tout à coup, c’est à force de ne pas nous manquer, – comme avant déjà.

***

Relu de près, le texte hébreu de l’Ecclésiaste ne nous apprend pas qu’il est un temps fixe, une époque pour toute chose, comme l’affirment les traductions courantes. Plutôt que le temps dans sa généralité abstraite (Zemane), il est pour chacun de nous un moment de rire (‘Eth), un moment de pleurer, un moment de vivre, un moment de mourir, auquel nul individu n’échappe dans sa singularité absolue. Ainsi, grâce à Dieu, nous demeurons toujours réduits au plus intime de nous-mêmes, fût-ce en chutant dans le néant.

***

Pour qui veut se livrer à un pilpoul macabre, le fondement de l’ontologie ne serait-il pas tout simplement l’oncologie ? Ainsi, on passe vite du tav au kav. De ce dernier, les parois des hôpitaux modernes sont pleines, comme de l’écriture tracée par la main de feu sur les murs de Babylone.

***

« Les hommes ont toujours assez de religion pour se haïr, et pas assez de religion pour s’aimer. » (Jonathan Swift)

***

Ah, comme elles sont dures, les infirmités de la vieillesse ! – Ainsi, me faire incinérer à mon âge canonique est devenu chose impossible : je ne supporte plus la chaleur. Et encore moins celle d’un four crématoire parisien. Au moins, enfoui sous trois mètres de terre glaise, de sable et de gravier fin, on reste bien au frais, quels que soient les changements de saison et le degré des intempéries. A tout âge, sachons accepter de bon cœur nos limites humaines.

***

Certains chimpanzés vus à la télé sur la chaîne culturelle Arte ont eux aussi de beaux visages d’enfants.

***

A propos de la natalité légendaire des voisins si prolifiques de l’Etat d’Israël, j’ai dit un jour à mon vieil ami Serge D. : « They will outfuck us all, – unless we two learn how to grow and multiply without end, like the stars in heaven on the face of the Holy Land ! »

***

Pour la plupart d’entre nous, la vie a seulement le sens qu’on ne lui donne pas.

***

Quand il n’y aura plus trace de vie en nous, comme cela nous simplifiera l’existence, – à nous-mêmes d’abord, aux autres ensuite !

***

Non, cher Monsieur, je ne positive jamais. Il suffit que j’espérive.

***



« Vive les nouveaux mariés ! » chanta le grand Mozart, et il ajouta : « Carla, Cozy fan tutte. »

***

Soyons larges d’esprit avec les enfants perdus de la Muse : oui, tout est poésie en ce monde, sauf ce qui ne l’est pas.

***

« Qu’est-ce qu’on bon médecin ? C’est un charlatan qui s’ignore, ou fait semblant ! » affirmait lucidement mon beau-père sur son lit d’agonisant. J’ai constaté une nouvelle fois la véracité de ce propos trente-huit ans plus tard, au cours de la maladie mortelle d’Evy.

***

En hébreu, le mot Adam et le mot quoi ont la même valeur numérique : 45. Le nom de l’être humain se confond avec une question posée sur sa nature même. Adam, c’est quoi ?... Rien de net, rien de très propre, comme chacun le sait depuis son enfance. Si l’on soustrait à notre Adam l’initiale Aleph (l’unité divine), il ne reste de lui que le Dam, le sang rouge comme la terre glaise dont il fut tiré.

***

Bêtise et méchanceté alliées sont les mamelles nourricières du malheur humain. Faut-il ajouter les racines caïniques de la nature d’Adam elle-même ? « Vaste problème ! » comme disait gaiement le grand Charles à ses moments perdus.

Mai-juin 2008

***

Les rêves au cours desquels je revois quelquefois Evy jeune, vive, presque rayonnante dans la pénombre, mais étrangement silencieuse, lointaine désormais, ne sont peut-être que les consolations tardives – sinon mensongères –, de l’onirosophie inconsciente. Ce sont des pseudo-rencontres déjà faites hors contexte, vécues sans histoire à deux, ni vrais souvenirs. Mais je la vois tout de même un instant, et je m’en réjouis au milieu de mon grand désarroi, comme d’une belle, soudaine, et merveilleuse surprise qui demeure sans lendemain. Car telle est la loi qui régit l’amour de loin, celui qui sépare et qui joint les vivants et les morts dans le temps émietté d’ici-bas.

10 juillet 2008

***

Peines, passions, peurs ou joies, pulsions pourpres du désir, les choses de la vie sont trop graves pour qu’on ose un instant ne pas tenter d’en rire. Mais on y réussit rarement ; par hasard, peut-être ?

***

Comme celle d’Evy, ma vie n’a été qu’un court épisode : mais de quoi, au juste ? D’un lambeau du conte bleu pour enfants rêvé entre l’Aleph d’avant et l’Aleph d’après le temps chaotique que nous avons si bien passé tous les deux à vivre ensemble ? Voilà qui est vite dit. Jouissance et agonie vécues dans la chair vive ne sont pas seulement les fruits d’un rêve, fût-il brûlant et sans fin. Il y a une dignité en soi, une évidence irréfragable dans notre être-là mortel, une heure sur la terre. Après quoi on peut dire zut ! Cela n’y changera plus rien, Messieurs les rieurs : pour nous comme pour autrui, nous étions bien là.

***

Mourir, quelle grosse perte du temps ! Dommage pour les dépenses engagées à la conception…

***

Cueilli tôt ce matin, sur une radio libre périphérique, une expression savoureuse, lancée par un auditeur furieux pour dénoncer la mauvaise langue du journaliste de service : « Cesse donc de becquemerder tout au long de la journée ! »

7-25 juillet 2008

***

Avec la vie, ses guerres, ses maladies, son effroi permanent, la mort sans merci toujours à l’affût est une bien mauvaise habitude des créatures terrestres. Sur ce chapitre délicat, les anges et les démons sont plus malins que nous.

***

Méfions-nous des philosophes à la pensée éthérée, et des hommes pieux pleins d’un zèle vengeur, qui sur le mode de Platon font profession d’ »aimer la mort ». Même s’ils ne font que semblant, pour leurs disciples, le résultat sera le même : une hécatombe au nom du bien.

28-29 juillet 2008

***

« Malheureusement, soupire le lubrique patriarche Cham – le cadet trop curieux du bon Noé –, forniquer ne devient intéressant qu’à deux, – au minimum !

***

La Michna est d’avis que si plus de dix hommes s’assemblent pour s’occuper d’autre chose que de doctement commenter la Torah, ce ne peut être que pour dire et faire du mal. Nos sages savaient de quoi ils parlaient ! Que penseraient-ils des matches de foot et des Jeux olympiques ? « Nix wie Goïèm – na ‘hèss ! » ; ce sont là « les réjouissances des nations »… Vivement le Déluge !

8 août 2008

***

Tous les procès sont iniques aux yeux de ceux qui les perdent.

***

Mourir est une affaire privée, et même privée de tout… Comme prier, peut-être. Ou chier. Ah, ces rimes riches, comment leur résister ? Poésie d’abord…

11 août 2008

***

L’attente désirante encore vide de formes, la pure absence sans visage, est la manifestation invisible de l’Aleph dans notre temps charnel qu’il suscite pour s’y figurer, tout en le dépassant. Mais le premier visage qu’il accroche ainsi dans l’espace extérieur porte sur soi son aura quasiment divine. Cette lumière brûlée dans la chair, insinuée entre absence et présence, c’est la douce blessure de l’amour exilé en ce monde : extase d’apparaître l’un à l’autre dans l’éclair d’une rencontre, et déjà la douleur morne de passer.

12 août 2008

***

A mes yeux la poésie, comme la vie saisie au vol parmi les mots et les choses de chaque jour dont elle a surgi, est une métaphore fragile, mais combien précieuse, de l’indicible qui s’y manifeste un instant en se jouant du temps, pour s’y soustraire et disparaître une fois de plus dans l’absence. J’ai chuchoté ces confidences à l’oreille d’Adrien le 26 mai dernier, dans son jardin printanier en fleur, entre sureau et cerisier, où déjà bourgeonnaient les fruits verts bien serrés l’un contre l’autre, à cette heure trouble de l’après-midi, quand s’annonce déjà le crépuscule léger, dans l’attente inquiète de la nuit. C’était ma dernière rencontre avec Adrien : nous devinions, nous savions déjà, sans oser nous l’avouer, que nous ne nous reverrions jamais en Alsace ni ailleurs en ce monde fait de nos rêves qui passent.
La mort, la vie, la poésie s’offrent à chaque cueilleur distrait comme une seule brassée de fleurs dans le jardin d’Eden de nos songes. En elles s’enfuit un souffle unique, joie et souffrance mêlées, où s’accomplit une heure sur la terre notre incarnation humaine. Et nous voici déjà en route, partis, chacun pour soi, vers l’indicible auquel nous aspirons, tout en demeurant sans défense. Etrange contradiction de notre âme, déchirée entre la durée mortelle des années – parfois si lumineuses –, et cette nuit sans fond où germera peut-être au réveil un jour de repos sans fin, dans la joie des retrouvailles impensables.

29 juillet – 5 août 2008

***

« Malheureusement, soupire le lubrique patriarche Cham – le cadet trop curieux du bon Noé –, forniquer ne devient intéressant qu’à deux, – au minimum !

***

La Michna est d’avis que si plus de dix hommes s’assemblent pour s’occuper d’autre chose que de doctement commenter la Torah, ce ne peut être que pour dire et faire du mal. Nos sages savaient de quoi ils parlaient ! Que penseraient-ils des matches de foot et des Jeux olympiques ? « Nix wie Goïèm – na ‘hèss ! » ; ce sont là « les réjouissances des nations »… Vivement le Déluge !

8 août 2008

***

Tous les procès sont iniques aux yeux de ceux qui les perdent.

***

Mourir est une affaire privée, et même privée de tout… Comme prier, peut-être. Ou chier. Ah, ces rimes pauvres ou riches, comment leur résister ? Poésie d’abord…

11 août 2008

***

L’attente désirante encore vide de formes, la pure absence sans visage, est la manifestation invisible de l’Aleph dans notre temps charnel qu’il suscite pour s’y figurer, tout en le dépassant. Mais le premier visage qu’il accroche ainsi dans l’espace extérieur porte sur soi son aura quasiment divine. Cette lumière brûlée dans la chair, insinuée entre absence et présence, c’est la douce blessure de l’amour exilé en ce monde : extase d’apparaître l’un à l’autre dans l’éclair d’une rencontre, et déjà la douleur morne de passer.

12 août 2008

***

Vivre est une forme, réussie ou ratée, de coït au ralenti. Cela vaut tout de même un double Alleluia, sotto voce : merci pour toi, merci pour moi, merci à Lui, pour tout ce qu’il sera… peut-être.

Ah, comme on était bien ensemble tous les deux, toi et moi, presque soixante petites années ! Et maintenant, plus rien. Jamais. C’est fini. Je n’arrive pas à y croire vraiment, et encore moins à m’y habituer.

20 août 2008

***

« Que chacun patauge dans sa propre merde ! » vient de proclamer peu diplomatiquement la chancelière d’Allemagne Angela Merkel, avant de changer d’avis le surlendemain même. En condamnant à la faillite les financiers aveugles et insouciants qui dirigeaient la banque d’affaires Lehman Brothers, le secrétaire au Trésor américain a ouvert sans nulle précaution la boîte de Merd’or de la haute finance mondiale, de Hong-Kong jusqu’en Islande. C’est – piètre consolation –, la revanche de la poésie brute en fureur sur la morne prose quotidienne, un exemple quasi-shakespearien de la justice poétique à l’œuvre dans le monde sinistre d’aujourd’hui.

*

L’esprit ouvert du Grand Pardon ne devrait se fixer nulle frontière. Ainsi, pour étoffer quelque peu la liste trop maigre des saints du jour, ne serait-il pas urgent d’engager enfin la procédure de canonisation de Ponce-Pilate, ce juste aux vertus héroïques cruellement méconnues jusqu’ici comme chacun sait ? Qu’en eût pensé le pieux Pie XII ?

(9 octobre 2008, à la fin de Yom Kippour)

***

Passé mes quatre-vingt-huit ans, les gens autour de moi semblent tous devenir trop vieux. Il serait donc grand temps de se faire de nouveaux amis parmi les puînés, pour pallier l’ennui qui monte de ces bandes de vieux qui boitent, qui bêlent et qui chevrotent, à la ronde. Voilà de solides résolutions à prendre, en cette aube de l’année 5769 depuis la création du monde. Un monde claudiquant lui aussi, en chute libre depuis toujours vers son commencement, qui n’est nulle p art.

*

A peine le long jeûne d’expiation des péchés rompu, nous enseigne le sage roi Salomon dans ses Proverbes, « le chien revient avec obstination à son vomissement ». Et qui d’entre nous songerait à l’en dissuader ? Ce serait peine perdue, hélas, après tant de millénaires gâchés. Pour le chien de Salomon comme pour les autres, la table du festin est toujours mise. Déjà le monde entier sort griffes et dents ; l’abattoir se mue sous nos yeux en une salle des fêtes immense. Honni soit qui mal y danse !
Ainsi parle le mauvais esprit.

(8-10 octobre 2008)

*

Comment caractériser en deux mots les responsables financiers aussi rapaces qu’incompétents de la grande crise économique en cours ? A la fois cupides et stupides, tels m’apparaissent les héros de cette triste déconfiture à l’échelle du monde entier. La rime est trop riche, trop belle, pour ne pas s’appliquer parfaitement aux génies de la nullité absolue qui sont à la tête des principales banques internationales, et continueront – si on les laisse faire comme devant, à nous mener droit dans le mur pour le profit de quelques-uns, aux dépens de tous les autres. Seule la poésie nous permettra de voir un peu plus loin que le bout de leur nez, à supposer qu’ils aient du nez. Mais ont-ils donc jamais possédé un véritable nez pour flairer les catastrophes à venir ? A la place d’un nez, juste deux trous d’aération bouchés, creusés sous le crâne vide qui leur tient lieu de cervelle, car la bêtise est encore pire que l’avidité ; elle empêche le crétin au pouvoir de savoir ce qu’il fait et d’en prévoir les conséquences. Ainsi furent semées les graines dont ont germé Staline et Hitler. Résultat : soixante-dix millions de morts. Les crises de 1917, 1923, 1929 ont fixé le destin de la génération de nos pères, un sort suivi de près par le nôtre. Y échapperons-nous de justesse cette fois-ci, nous et ceux à qui nous avons transmis imprudemment la vie ?

(14 octobre)


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page