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Claude Vigée : Cahier Parisien

30 septembre 2009

par Claude Vigée

Cahier parisien (suite) – 2009.

Grave réflexion philosophique notée en rentrant de ma tournée à Seebach en Alsace, dans l’Outre-Forêt, le 19 avril : à leur retour de voyage, les morts, eux, ne sont pas obligés de laver leur linge sale. C’est là le grand avantage qu’ils ont sur les vivants. Tandis que moi, j’ai dû passer la moitié de ma matinée à faire la lessive : chaussettes, caleçons, sous-chemises et chemises… Les vieux veufs, au boulot !

22 avril 2009

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Du temps où j’étais encore un être humain à part entière, – c’est-à-dire nous deux, toi et moi, « comme un » – c’était comme si l’espace ensoleillé de toute la terre, sous sa coupole bleu-de-roi, envahissait nos yeux du matin jusqu’à la tombée de la nuit : « Vayèlkhou shenéihem ya’hdau  » ; « et ils allèrent tous deux, comme un », jusqu’au bûcher (Genèse 22, 9). Depuis, je vis ici, dans la pénombre, comme un zombie. En sursis de l’abîme.

6 mai 2009

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Selon le midrash talmudique, Grâce et Rigueur, les deux chérubins aux ailes déployées qui se font face, dressés sur l’arche d’alliance au temple de Jérusalem sont aussi le père et le fils, l’home et la femme, et même deux compagnons d’étude de la Torah de Moïse, qui discutent en tête-à-tête à l’école des sages.

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Mon maître et ami Manitou (Léon Ashkenazi) nous avait appris que le mot hébreu ‘hokhmah, la sagesse, devait s’ouvrir par le milieu, comme on fend une coquille de noix, pour donner à entendre son sens caché. Le mot ainsi divisé nous livre par métathèse sa substantifique moelle : koa’h / mah ; la force du quoi, du questionnement (mah signifiant quoi) ; voilà, contrairement à la certitude close pieusement sur elle-même, le vrai fond de la sagesse.

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Comme chacun le sait, Dieu, écrivant de droite à gauche, a créé le monde à partir de la lettre hébraïque Beth, – la deuxième de l’alphabet, qui signifie à la fois la maison (Baïth) et la dualité conflictuelle de l’univers. Or, que désire chaque homme, à titre individuel ? « C’est pour moi que le monde a été créé. » A partir du Beth de Bereschith, par lequel s’inaugurent à la fois le livre de la Genèse et celui du cosmos. Observons que la lettre Beth, l’initiale de la Création, s’écrit fermée sur trois côtés, close vers le haut (le ciel), vers le bas (la terre) et vers la droite (le temps et l’écrit déjà passés). Beth, en hébreu, ne s’ouvre qu’à gauche, vers ce qui n’est pas encore ni écrit ni vécu. Beth porte l’avenir de chacun : « C’est donc pour moi que le monde a été créé ! »

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En quatre mots terribles, Primo Levi résume pour nous le sens ultime qu’il retire de son expérience de la Shoah : ce qu’il a appris là-bas, à Auschwitz, « c’est la honte d’être humain ». Cette leçon s’applique toujours et partout, hier comme aujourd’hui. Pour ceux qui viennent après lui, tel est donc le commencement de la rédemption…

15 mai 2009

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En dialecte judéo-alsacien rural, on disait d’une femme enceinte, en écoutant celles qui, au vu des mauvaises langues ne le sont qu’à demi : madame Lévy, ou Madame Blum, est de nouveau battèrschèn. Ce mot composite vient de l’hébreu classique bath (fille), de héraïone (dérivé de har, une montagne), le terme clinique qui signifie grossesse, et de schèn, une dent. Etre enceinte, en judéo-alsacien, revenait tout bonnement à être grosse comme une montagne qui vous arrive jusqu’aux dents… Dire que les gens de la ville ont laissé disparaître, depuis mon enfance lointaine, une langue biblique aussi originale que forte !

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Le malheur d’autrui ne rend bons que ceux qui le sont déjà.

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Maintenant, qui se tient debout pour moi derrière la porte close ?
Seul le silence se tient toujours derrière la porte.
Qu’elle soit ouverte ou fermée, qu’importe !

24 mai 2009

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Si je ne suis pas encore au bout du rouleau, c’est parce qu’il n’y a même pas de rouleau. Voilà mon secret. Pour l’instant du moins.

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Sans une bouche, plus besoin de brosse à dents : tel est peut-être le vrai mot de la fin.

5 juin 2009

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Une parole faite de silence monte, en chacun de nous, du plus intime noyau de nous-mêmes, pour nous dire : « Je suis présent sans intermédiaire en tout homme, en toute femme. Si l’un ou l’autre d’entre vous porte la main, ou guide la main complaisante d’autrui sur un être humain pour le tuer, je lui en ferai rendre compte devant moi-même, en lui infligeant l’angoisse jointe à une tristesse sans bornes, à jamais. Car ce jour-ci, qui est chaque jour, je gracie le bienveillant avec sa grâce, et je tourmente le bourreau par son tourment. Châtié ou impuni, le meurtrier de son frère se venge sur son propre être de la malveillance qui l’habite. Aucun mortel n’échappe à soi-même en son tréfonds qui est à la fois moi et lui, présent dès avant le commencement, et présent après le temps du monde que j’ai créé en le tirant hors de mon abîme. Pour vous tous, l’unique recours est dans ma charité. Peut-être. »

7 juin 2009

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Rêve-éclair en somnolant dans l’avion qui nous ramène de Milan à Paris-Orly après le colloque consacré à la figure de Jacob dans la littérature française à Gargnano, sur les rives du lac de Garde, entre le 11 et le 13 juin 2009. Dans ce rêve, à la sortie de l’avion je me retrouve debout, après la descente sur la passerelle, dans un couloir métallique vitré de l’aéroport qui se scinde en deux branches. Devant moi, j’aperçois alors Evy, vue de dos, avec ses beaux cheveux bouclés, qui prend tout à coup le chemin de gauche. Je l’appelle, mais en vain, elle a déjà disparu là-bas, quelque part, happée au fond du long corridor sinistre et obscur. Je reste seul, cloué sur place, au croisement des deux voies. Réveil brutal dans l’avion en plein vol.

13 juin 2009

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D’exil en exil se conquiert la patrie, qui n’est que le temps de la plus grande errance.

nuit du 6 au 7 juillet 2009

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« Je n’ai donc pas commencé par le déchirement, mais par la plénitude. » (Albert Camus)

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La mort n’est pas l’état idéal pour corriger mes épreuves d’imprimerie, en vue de la prochaine édition de L’Extase et l’errance. Dans l’au-delà, ces épreuves-là aussi seront terminées une fois pour toutes. Titre possible de toute œuvre littéraire passée et future : Dans l’isoloir…

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Au paradis terrestre, Dieu ne demande pas à Adam : « Où es-tu ? », mais : « D’où es-tu ? Ayekha ? », − d’où viens-tu, et où vas-tu ? Cela change radicalement le sens de la question que pose le Créateur sur le lieu d’origine et l’orientation de l’homme dans le temps à venir.

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Il faut refuser la crémation pour ne pas vexer Maître Corbeau, (‘Orev, l’oiseau du soir), qui montra doctement à Adam et Eve comment enfouir Abel assassiné par Caïn son frère.

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Adonaï ne demande pas seulement à l’homme de « l’aimer de tout son cœur », mais « de tous ses cœurs », le cœur de gauche comme celui de droite, le cœur de la nuit et celui du jour :
« be kol levavekha ». (Deut. VI, 4-9)

Car le cœur de l’homme est double.

22 juillet 2009

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