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Claude Vigée

26 avril 2010

par Anne Mounic

Claude Vigée, L’extase et l’errance. Paris : Orizons, 2009. Première publication, Grasset, 1982.
La double voix. Paris : Parole et Silence, 2010.


Dans cet ouvrage capital pour la compréhension de l’œuvre de Claude Vigée et pour une approche de l’éthique et de l’œuvre littéraire et poétique en Occident, le poète commente sa volonté de mêler conjointement, sans les confondre, prose et poème dans ce qu’il nomme le « judan », dont le premier eut pour titre L’Eté indien et fut publié chez Gallimard en 1957 par Albert Camus. Au dualisme de la prose d’une part, du poème d’autre part, du sujet et de l’objet, de l’homme et de la femme, de la grâce et de la rigueur, Claude Vigée oppose l’unité du choix éthique dans l’instant (« L’éclosion du poème correspond au moment de la décision », p. 38), comme le fait Kierkegaard. Ainsi l’œuvre ne pourra-t-elle être considérée comme objet esthétique, mais elle sera « personne ». Comme Rilke, Claude Vigée se situe dans la perspective de « l’ouvert », qui brise la clôture du « poème-idole isolé », p. 50 : « Une personne mesurée rythmiquement dans le temps qui la césure et la définit jusqu’à se découvrir un jour nulle – personne –, tel est aussi le poème. » (p. 46) Il vaut mieux pour le poète se confier au devenir : « S’agripper à la face trop glorieuse de l’épiphanie éphémère, s’y consacrer avec une obstination idolâtrique, c’est déjà tuer sa puissance intérieure toujours en mouvement vers l’avenir, annihiler par cette dévotion asphyxiante son pouvoir de mourir et de resurgir dans l’autre ou dans l’ailleurs. » (p. 50) Le poète vise à « rapprocher les polarités ennemies » (p. 54) et à éviter les deux écueils de la littérature occidentale moderne, « la pétrification de la conscience terrorisée devant l’idole verbale achevée, parfaite en sa rigueur mortuaire, ou la fusion immédiate dans la matière matricielle du langage illimité », beauté du poème comme « rêve de pierre » ou « noyade au sein du mouvement fluvial, sans mesure et sans loi, de la prose romanesque infinie, dont Joyce fournit un des premiers modèles » (p. 54) au début du vingtième siècle. Mieux vaut associer dialectiquement « l’extase » du poème dans l’instant et « l’errance » de la prose dans la durée.

L’enjeu, éthique, replace le poème au centre de préoccupations existentielles d’une société comme la justice qui, mêlant grâce et rigueur, rompt avec la fatalité tragique, sacrificielle. Associant expérience biographique et méditation sur la poétique biblique, Claude Vigée nous livre dans cet ouvrage magistral une réflexion originale sur le malaise occidentale et les impasses de la création poétique moderne. « Mais la vie en moi aspire au mouvement inverse : s’arracher aux inscriptions funéraires, tenter toujours une sortie, refaire désespérément de la parole écrite une parole qui se dit. » (p. 189) Le poète, en sa quête de présence au sein du devenir, évoque Baudelaire, Rilke, Kafka ou Proust, dont il dit, fort justement : « En ce sens, A la recherche du temps perdu peut être considéré comme une authentique version moderne des ‘paroles des jours’ bibliques, avec leur balancement juif caractéristique entre la narration souvent ironique et le chant, la contingence et le surnaturel paradisiaque ou terrible. » (p. 158)

Dans la ligne de cet ouvrage se situe une remarque du Cahier parisien de 2008-2009, publié dans La double voix, nouveau judan de Claude Vigée : « Mon maître et ami Manitou (Léon Ashkenazi) nous avait appris que le mot hébreu ‘hokhmah, la sagesse, devait s’ouvrir par le milieu, comme on fend une coquille de noix, pour donner à entendre son sens caché. Le mot ainsi divisé nous livre par métathèse sa substantifique moelle : koa’h/mah ; la force du quoi, du questionnement (mah signifiant quoi) : voilà, contrairement à la certitude close pieusement sur elle-même, le vrai fond de la sagesse. » (pp. 64-65)

Le livre se compose d’entretiens, avec Pierre Vidal-Naquet notamment, d’articles sur l’œuvre de Claude Vigée, par Michèle Duclos, et d’extraits de lettres reçues d’André Gide, Albert Camus, Gaston Bachelard, René Girard, Emmanuel Levinas, entre autres. (On peut lire dans le premier numéro de Peut-être (2010) la somme des lettres de René Girard à son ami poète.) S’entretenant avec Claude Cazalé Bérard et Andrée Lerousseau sur le Cantique des Cantiques, Claude Vigée voit tracé dans ce poème d’amour « le chemin de la rédemption et du salut » après la Shoah : « Sa lecture, sa réverbération nous aide à traverser les moments de désolation ; au cœur de la déréliction, il est un rappel que la lumière est ‘douce’ [Ecclésiaste XI, 7] pour les yeux. » Cet ensemble d’entretiens se clôt avec celui que le poète a accordé en janvier 2009 à son petit-fils, Raphaël, qui lui demande : « Pourquoi avoir choisi la poésie comme passion ? » Le poète répond à cette question dans son « Chant de l’arbre de vie » : « Ce chant mystérieux né sur l’arbre de vie, / tu l’entends bruire au plus secret de toi […] nous naîtrons pour durer, pour mourir avec lui, / portés par sa ramure où fleurit la lumière / dont la rumeur se fait parole humaine dans le vent ».


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