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Claude Vigée

9 mars 2007

par Michèle Duclos

Claude Vigée, Pentecôte à Bethléem, Choix d’essais 1960-1987, éd. Parole et Silence, 2006 (Prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne 2006).
Claude Vigée et Sylvie Parizet, Les Portes éclairées de la nuit, Entretiens, essais, cahier, récits inédits 2000-2006 cerf, 2006

Ce sont les dates plus que le contenu des textes proposés qui séparent les deux volumes, même si dans Les Portes éclairées de la nuit le poète livre davantage de sa vie personnelle intime, soit en réponses aux questions de son interlocutrice, soit dans des journaux tenus à deux dates éloignées : « Fragments d’un Journal intime (Jérusalem octobre-novembre 1980) » et « Cahier parisien » (2000-2006). Curieusement c’est à Jérusalem – peut-être parce qu’il s’y est créé une nouvelle patrie – que le poète évoque ses craintes irrationnelles d’enfant en évoquant le couple désuni de ses parents, source d’une déchirure intime qu’il n’a jamais pu surmonter entièrement et qui le montre plus fragile que ne le laisserait supposer son apologie du « joui-dire ». Dans le « Cahier parisien », il lui arrive d’exprimer des craintes liées au grand âge mais il livre surtout nombre de réflexions autour d’une pensée et d’une culture hébraïques qu’il ne cesse de creuser. Ces dernières sont le sujet unique de plusieurs textes liés à l’actualité politique ou religieuse. Elles sont aussi à l’arrière-plan d’une visite, en réponse à une invitation aux Lectures sous l’Arbre des Editions Cheyne, au Chambon-sur-Lignon, ce haut lieu du protestantisme dont les habitants réussirent à « cacher, nourrir, loger clandestinement, protéger par tous les moyens, au risque de leur propre existence, plus de cinq mille hommes, femmes et enfants juifs fuyant l’infâme police d’Etat française à la solde de l’occupant nazi. » (p. 233) Dans « Le temps de partage à Notre-Dame de Paris », Vigée livre ses impressions après l’invitation qui lui fut faite de participer comme « compagnon juif » en mai 2006 à une Conférence de carême dans cette cathédrale.
Mais si plusieurs des essai abordent, explicitent et commentent des épisodes obscurs de l’Histoire Sainte, le poète n’oublie pas qu’il est aussi, peut-être avant tout, tourné vers les arts et l’écriture ; il nous livre de belles réflexions sur Mozart qui a éveillé en lui l’amour de la beauté, ou plus près de nous dans le temps, sur le peintre Jean Revol chez qui « se mesurent sans jamais se neutraliser les flux opposés nés du jour et des ténèbres, de la tendresse et de la dureté, se prolongent sans fin le duel brûlant des sexes et la bataille glacée des galaxies »… (p. 194)
La partie la plus intéressante du volume d’un point de vue artistique reste celle de l’entretien où, adroitement et respectueusement guidé par son interlocutrice, Claude Vigée définit longuement une prise de position esthétique elle aussi liée à son approche religieuse du monde et de la vie, une approche originale : le « Judan », décidée et tenue contre vents et marées – à savoir les conseils pourtant amicaux de Saint-John Perse et de Gide. Elle consiste au départ à ne pas couper la poésie de la prose, « échafaudage » du vécu qui lui donne vie. Vigée s’en explique plus longuement et plus complètement qu’il ne l’avait fait dans Etre poète pour que vivent les hommes, et dans une triple perspective existentielle, formelle et spirituelle :
« Mes judans sont une façon de dire l’indicible, en partie à travers mes propres souvenirs, mais aussi et surtout grâce à ces images primordiales, les Urbilder dont le texte hébreu est tissé. Les tragédies et les extases du peuple auquel j’appartenais, et que j’avais vu brûler – six sur sept – en Europe dans les chambres à gaz, pour moi, ce n’était pas un matériau culturel d’origine, mais du vécu » (p.129). « J’ai vraiment pris la Bible comme modèle » (p.131). « L’exercice quotidien du Judan est une façon d’approcher la vie en même temps que de la dire » (p.131). « Fracassé cent fois par les éléments déchaînés et discordants du temps, quelqu’un comme moi aurait dû se briser en mille morceaux dès l’adolescence. Il est étonnant que cela n’ait pas été le cas. Le judan m’y a aidé » (p.133).
Admirable illustration de ce qu’un autre miraculé du drame nazi baptise la « résilience ».

La quasi-totalité du volume Pentecôte à Bethléem, comme l’annonce le titre, tourne aussi, de manière plus littéraire et historique, autour de la culture et du tempérament hébraïques. En un court avant-propos intitulé « Vivre par l’oreille », Vigée reprend rapidement l’opposition (plus développée dans Etre poète pour que vivent les hommes) entre « la préséance dynamique de l’écoute », déjà présentée nous rappelle-t-il par Paul de Tarse dans l’Epître aux Hébreux (11, 3) et « l’acte ambigu de voir [qui] oppose son constat d’échec au possible, à nos rêves d’expansion infinie au-delà des frontières de l’espace et du temps » ; d’où « la défaillance d’être, liée à la nature réductrice de la vision » (p. 9). Toute une première moitié du livre tourne multiplement autour d’un Israël biblique, déjà présent dans les Noëls alsaciens de l’enfance du poète tout comme beaucoup plus tard dans les paysages de la Judée contemplés dans leur la claire lumière autour de Jérusalem où il a retrouvé une patrie spirituelle après un long séjour purgatorial aux Etats-Unis. Par une analyse linguistique sensible et érudite parmi d’autres outils d’investigation intellectuelle, le poète déchiffre dans les histoires complémentaires de Ruth la moabite et d’Abraham, poussées dans leur logique eschatologique, une lecture de l’avenir après-Shoah de l’Etat hébreu : Dans l’histoire exemplaire de Ruth, « issue d’un inceste paternel [et] originellement écartée par la loi de Moïse de l’admission au sein du peuple d’Israël » se manifeste le « stupéfiant revirement du destin .(…) L’origine du rédempteur de l’humanité devrait paraître scandaleuse aux yeux des gens sérieux et bien-pensants de tous les temps (…) C’est le côté sombre de l’humanité qui attend le rachat » (p.46). A propos de l’autre événement fondateur de la foi biblique :« Il résulte des précédents historiques et personnels d’Abraham [que] l’extraordinaire n’est point dans le consentement du père au sacrifice de l’enfant (…) Le vrai miracle réside dans la suspension du sacrifice [c’est CV qui souligne], qui va à l’encontre de la logique destructive enracinée dans le passé, et arrête le destin spenglerien, la dictée de la nécessité. Ici a lieu un commencement imprévisible. C’est dans de tels départs, ancrés dans l’agonie même, qu’est fait l’avenir réel (…) A côté du déclin, de l’usure du remords, de la corruption mortels, qui sont les visages divers de l’impuissance, il y naissance au désert de l’enfant inespéré, sa rédemption miraculeuse sur le bois du sacrifice, dont rien ne semblait devoir l’arracher. Voilà, aux confins extrêmes de l‘histoire, deux événements absolus ». (p.54)
Les rencontres entre la réalité sensible biblique et la culture française sont étudiées sous diverses facettes : ainsi dans « Esclaves et Etrangers » le compte rendu des voyages de Flaubert, de Chateaubriand et de Lamartine dans un Orient palestinien alors en pleine décomposition. Vigée souligne combien certains passages des Mémoires d’outre tombe, marqués au sceau d’un antisémitisme chrétien alors ordinaire, plus encore que certains jugements méprisants de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, « mènent directement du chevet de l’Eglise enseignante au bûchers de l’Inquisition puis aux fours crématoires d’Auschwitz et de Treblinka » (p.105).
Ecrit en 1963 à Jérusalem, « Civilisation française et génie hébraïque Essai sur leurs rapports spirituels » présente une approche de la culture française dans sa complémentarité dynamique avec le tempérament hébraïque et une culture biblique qui, pour Vigée, a marqué notre culture, originellement, plus que l’influence massive de la Grèce relayée par Rome et aujourd’hui en fin de course (une relation entre « la lucidité française [qui] distingue et individualise » et « le jaillissement créateur de la vision hébraïque » (p. 89) (qui rappelle, bien que l’auteur n’y fasse pas allusion, celle que Léopold Sedar Senghor établit entre la clarté cartésienne et les forces instinctives profondes de la négritude).
« L’esprit français, à l’instar de l’âme juive, allie donc loyauté terrestre et liberté intérieure,- communion sensuelle avec le monde natal, et solitude orientée vers une autre clarté (…) le prisme français restitue aujourd’hui la lumière empruntée à sa
source judéenne » (p.89)
« Ce n’est pas un effet du hasard si les génies intuitifs de la littérature et de la philosophie françaises, de Montaigne à Pascal, de Racine à J J Rousseau, de Proust à Claudel, à Péguy, à Milosz, et à Henri Bergson, sont soit des Juifs ou des demi-Juifs, soit des Calvinistes et des jansénistes imprégnés dès l’enfance par l’esprit des Ecritures Saintes, soit des terriens tout nourris de la sensualité biblique, redécouverte à travers la glèbe de leur province (…) La simultanéité, chez ces grands esprits, de l’étincelle créatrice et du regard critique, analysant la réalité suscitée par la vision intérieure, n’est nullement un paradoxe, mais la preuve en eux d’un équilibre entre les deux pôles de leur civilisation. Elle témoigne d’une fécondation mutuelle, dans les âmes de ces hommes, du génie français et du génie d’Israël dont ils sont également héritiers. » (p.90)
Si le génie français et le génie hébraïque sont aujourd’hui fidèles au rendez-vous que leur préparait le destin, c’est pour engendrer une civilisation plus totalement humaine. » (p. 92)

Une seconde partie du livre pourrait se résumer par l’intitulé de l’un des essais qui la composent : « Le refus du monde dans la poésie moderne ». Ce thème était déjà au cœur de Etre poète pour que vivent les hommes ; mais ici, surtout dans « Genèse de la sensibilité poétique moderne », avec en contrepoint Hegel et ses Leçons d’esthétique il s’agit moins de littérature pure que d’exégèse religieuse. Dans cet essai et le suivant, « Le refus du monde dans la poésie moderne », Vigée démontre à travers des études extrêmement fouillées et claires le rôle joué par un christianisme augustinien presque tout puissant : marqué par le platonisme et le gnosticisme, il a coupé l’homme de son corps et de ses sens, prolongé en cela par le cogito cartésien qui a replié le moi sur sa seule intériorité individuelle ; finalement privé de Dieu comme en témoigne Nietzsche, il débouche sur un nihilisme qui, traversant Mallarmé mène à Valéry.
« Hors du domaine de la conscience fonctionnera un monde contingent, que la double perspective chrétienne-ascétique et cartésienne stoïque aura traditionnellement évalué au regard de la sensibilité humaine, depuis longtemps détachée de la Nature bestiale (…) Contre lui se dressera un moi solitaire, encore fier de sa différence, plein d’une furieuse mais trompeuse suffisance, recroquevillé sur passionné seulement de
ses propres actes (…)
Deux ruines s’affrontent ici : celle d’un monde sans couleur et sans âme, et celle d’un esprit négateur du monde, dévoré par le sentiment de sa propre pénurie d’être. Force nous est de reconnaître dans ce dernier le précurseur du héros existentialiste contemporain… » (p.146)

Après avoir réduit le monde à néant c’est au tour du moi individuel de s’étioler et disparaître dans un néant de la parole et de l’Etre, entraînant, écrit Vigée, « une mort de l’art dans la désincarnation » annoncée par Hegel (p.119). Dans cette « terre gaste », cette« étrange Toute-Puisance du néant » proclamée par Valéry (cité p.117), « Le symbolisme moderne est inséparable du nihilisme moderne », souligne Vigée, du « point de vue de l’art comme de la métaphysique ou de la psychologie occidentales. » (p.139).
Dans l’essai suivant, « La tentation du poète en Occident », la vision pessimiste s’accentue ou plutôt s’étend à d’autres domaines de l’activité collective c’est-à-dire aux manifestations urbaines de la civilisation occidentale d’aujourd’hui : « A mesure que croît l’engouement de l’homme moderne pour les objets considérés comme des matériaux ustensiles, des accessoires mécaniques manoeuvrables à volonté, le sentiment de la réalité substantielle de ces objets diminue en lui (…) il entraîne la paralysie du pouvoir créateur, privé désormais de son substrat sensible »….) (p.159)
« Ici et maintenant triomphe l’univers sartrien de Huis-Clos. L’homme se voit condamné à l’enfer contemporain du désespoir et du vide » (p.160).
« La laideur, l’ennui bruyant, l’isolement, la stérilité de la vie urbaine dans nos sociétés industrialisées et tyranniques, vont de pair avec l’hostilité chrétienne et stoïque à l’égard du monde, que la tradition occidentale a transmise jusqu’à nous par delà la Renaissance (…)
Ainsi ces deux forces, apparemment hétérogènes, que sont le détachement du monde chrétien et la nécessité collective contraignante liée à l’industrialisation, se trouvent aujourd’hui travailler de concert. » (p. 161).
« Notre poésie », souligne Vigée, et particulièrement la poésie symboliste, « témoigne de l’insoluble conflit qui surgit, parmi les poètes post-nietzschéens, entre la vie et la création. » (p.166). « La poésie tout court, comme la vie, n’est plus guère possible sous le soleil noir du néant. » (p.170) et « La vie se répudie en tant que valeur. » (p.172).
« Un divorce radical de l’homme actuel d’avec son passé néo-platonicien et janséniste,le rejet complet de ce quadruple héritage hellénistique, augustinien, puritain et idéaliste, fait de vestiges pathogènes, constituent-ils la condition sine qua non pour guérir la déchirure millénaire entre l’esprit et le monde, dont il se sent mourir sans plus entretenir , désormais nul espoir d’un au-delà ? » (p. 164)

Devant une situation apparemment désespérée, il semble pourtant que le poète ait à offrir sa solution personnelle, duelle :
« Il est malaisé de prédire ce qu’il adviendra désormais de notre vie, et de la poésie qu’engendrera celle-ci. Cependant, pour exister, une poésie non symbolique suppose soit le rétablissement d’une transcendance médiatisée, dont le christianisme roman fournit l’exemple en Occident – soit l’émergence d’un sentiment de la réalité sacrée lié à l’expérience du monde lui-même, à l’effort temporel de l’homme dans ce monde, sans magie ni transcendance. » (p. 156)


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