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Claude-Henri Rocquet

1er mai 2008

par Anne Mounic

Claude-Henri Rocquet, Chemin de parole. Clichy : Editions de Corlevour, 2007.

Ce livre est une méditation poétique sur certains passages clefs de la Bible : « Lecture spirituelle, écriture d’un poète, « composition de lieu », chemin d’une vie et cheminement à travers l’Ecriture, chemin vers la Voie et le Verbe, ce livre, chemin de parole, est un ouvrage d’herméneutique et l’exemple particulier d’une méthode. » (p. 9)
Claude-Henri Rocquet s’attache tout d’abord, d’un point de vue chrétien, au sacrifice d’Abraham : « Comment regarder ce père et comment regarder un tel Dieu ? La haine de Dieu, aussi, prend naissance dans ce moment, cet épisode incompréhensible. Et le bélier qu’un ange au dernier moment substitue à la victime humaine, non ! cette fin heureuse ne guérit pas la blessure en nous, n’apaise pas le scandale. » (p. 20) Au nom du christianisme, l’auteur condamne « l’éclectisme religieux, le syncrétisme » et affirme : « Nihilisme spirituel. Il faut, ou bien tout niveler, ou bien tenir le Christ pour le signe crucial, central, axial, de toute l’histoire humaine, et en tout esprit humain. Reconnaître le caractère unique de son avènement. » (p. 21) Isaac serait donc une préfiguration du Christ. Toutefois, le poète s’interroge : « Mais suffit-il d’entendre ce qui est dit ? Entre les mots du récit, il faut entendre des silences. » (p. 25)
Opérant un détour par le personnage de Job, Claude-Henri Rocquet conclut que « le sens de ce ‘mystère’ serait l’accomplissement de Dieu, de Dieu inséparable de l’homme » (p. 28). Que nous prenions Job, Abraham ou Pierre, ils sont tous trois mis à l’épreuve, comme nous le sommes nous-mêmes, comme l’est Jacob au gué de Phanuel : « Une autre vie commence. Nous sommes nés pour la seconde fois. » (p. 31) Tenté par le rejet de ce qu’il nomme « barbarie biblique » (p. 32), le poète s’interroge sur le « tragique de Dieu » (p. 34) : « Se pourrait-il qu’en Dieu le père et le fils, le sacrificateur et la victime, soient un ?
Et que le sacrifice que s’apprête à commettre, à offrir, Abraham – son acte, soit une vision qu’il aurait, une obscure et terrible connaissance, indicible, de la tragédie intime de Dieu ? Se pourrait-il que l’Etre soit ce cœur brisé ? » (p. 37) C’est dans ce sentiment du tragique que Dieu véritablement s’incarne : « La déchirure extrême de l’homme et la déchirure de Dieu sont la même déchirure. Me connaître est connaître que je suis cette déchirure que je suis en Dieu et qu’il est en moi, tout comme il se connaît en s’incarnant dans l’homme déchiré. » (p. 38) Le poète soumet cette éventualité à une série d’interrogations et conjecture que la « pensée tragique de Dieu » (p. 43) est « notre ange de Jacob, dans notre nuit spirituelle, avant que nous puissions, homme blessé, homme nouveau, passer le gué vers l’aube naissante ».

Evoquant le commentaire de Baudelaire sur La lutte avec l’ange de Delacroix, le poète note la fascination des modernes pour cet épisode et parle de « baptême d’esprit » (p. 60), de « roman de formation » (p. 63), « animé et structuré par le thème des ‘frères ennemis’ » (p. 66), puis « d’initiation et de conversion » (p. 73), de « changement de la guerre en amour » (p. 78), comme première rédemption du premier homicide. Comme tout initié, Jacob naît une seconde fois (p. 82) et son dernier effort, sa dernière joie, est de se porter à la rencontre de Joseph vivant (p. 91).

Le poète consacre ensuite un chapitre à Lazare, parlant aussi du baptême, et de Jean-Baptiste : « Nous sommes entrés dans l’eau, disent les plus vieux, comme dans la tombe et nous en sommes sortis vivants. » (p. 107) Viennent ensuite la Passion et le personnage de Judas qui, au chapitre qui porte ce titre, s’exprime à la première personne. Claude-Henri Rocquet termine par l’évocation de Marthe et Marie : « Et ce récit est une parabole. Même si la matière dont elle est faite fut réellement vécue, tel jour, à Béthanie. » (p. 137)

Cette conception de l’Ecriture comme réalité historique nuit à cette autre perspective : « Les théologiens répètent qu’il convient de lire l’Ecriture en l’appliquant à soi-même : c’est de moi-même, c’est de mon cœur, que parle ce Livre. » (p ; 28), car elle place le poète dans une situation d’extériorité : il considère ce fondement et, ne parvenant pas à en actualiser en lui-même l’image comme épreuve personnelle, il tâtonne à la recherche d’un sens extérieur à sa propre expérience. Claude-Henri Rocquet le dit au début de l’ouvrage : son propos est herméneutique. Il s’agit donc bien d’interpréter des signes : « Et peut-être le progrès spirituel de l’humanité consisterait-il dans le passage de la chose au signe, du sang versé à l’offrande raisonnable, à l’offrande non sanglante : l’Eucharistie. » (p. 23) Mais le signe, en son extériorité (on le reconnaît), vide le symbole de son contenu. Le mythe n’est historique que parce qu’il figure l’existence en son devenir. Il est pour nous, à cet égard, une réappropriation du temps – notre durée, celle de notre épreuve intérieure. En ce sens, l’attente du prophète Elie (p. 46) au sein du judaïsme, n’est ni naïve ni enfantine, mais très certainement poétique, c’est-à-dire mythique, en tant que nous avons ici un langage de l’être sans cesse ressaisi dans l’instant par l’individu. On n’a même plus là de parabole, mais une réalité vivante au sein de cette intériorité qui nous unit tout en demeurant le propre de chacun, en se ressaisissant sans cesse comme intime compréhension de ce qui vit en nous.
La Bible, à cet égard, en sa « barbarie », si l’on accepte ce terme, douteux en l’occurrence, n’est que le récit des déboires de l’histoire et de l’existence, vie qui se poursuit sans cesse et nous engage de tout notre être en son sein. C’est l’avenir qui incessamment demeure à creuser dans le présent – là où les signes issus du passé se trouvent constamment en devenir, par notre entremise et sous notre responsabilité. En effet, de tels « signes », donnés une fois pour toutes sur un horizon qui nous échappe, ne seraient que ceux de notre aliénation – impossible de les faire « nôtres ». Pour que l’existence de chaque individu soit possible, il faut une poétique – recréation perpétuelle de l’être par chacun de nous –, non une herméneutique – quête d’un sens insaisissable dissimulé en quelque lieu transcendant de vérité absolue. Nous n’atteignons là qu’exil, vide et désarroi.
Le « sacrifice » d’Abraham nous conte plutôt comment l’avenir est possible sans qu’il soit besoin d’en passer par le sacrifice – qui n’a pas lieu, à aucun moment, puisque, dans l’instant, surgit une autre voie. La lecture existentielle que fait Kierkegaard de cet épisode, dans Crainte et tremblement, comme accession de l’individu à lui-même au stade religieux, dans le face-à-face avec Dieu, répondant donc à la vie telle qu’elle se manifeste, singulièrement, en lui, ouvre l’avenir, que ferme l’herméneutique en se tournant exclusivement vers le passé, comme si tout nous était donné, une fois pour toutes et qu’il ne nous reste plus qu’à nous désoler de n’y rien comprendre.
Je renvoie également à la lecture que fait Claude Vigée de cet épisode dans La lune d’hiver, Le parfum et la cendre ou L’extase et l’errance. « Circoncire YHWH signifie l’amener à la parole fécondante ; le faire émerger dans le langage viril par la coupure du vocable. C’est à proprement parler la manifestation de soi, hitgalouth, l’auto-surgissement de Dieu dans la dimension de l’histoire humaine. » (La Lune d’hiver, Honoré Champion, 2002, p. 365.)


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