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Claude Esteban

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Claude Esteban, La mort à distance. Paris : Gallimard, 2007.

Ce recueil de poèmes, publié à titre posthume, mêle poésie et prose, un peu à la façon de Claude Vigée quand il compose ses judans, c’est-à-dire, quand il n’oublie pas la suite des jours, des joies et des douleurs, qui mènent, au fil du temps, à l’instant du poème. Ainsi, la seconde partie de l’ouvrage, intitulée « La mort à distance », et la quatrième, « Trajet d’une blessure », pour sa plus grande part, se composent-elles de proses qui disent la douleur et la mort.
Le recueil comprend cinq sections :
Dans la première, « Une journée déjà vieille », s’exprime la poétique de toute une vie :
« Voilà vingt ans, toute une vie
peut-être
que j’espère
détourner de moi
le malheur
avec des phrases. » (p. 58)
On notera que le poète parle de « phrases » et non de vers, ce qui, une fois encore, transcende le clivage souvent arbitraire qui sépare poésie et prose.

« La mort à distance » consiste en un face-à-face avec le destin (« Il me faudra partir, je le sais, avec dans les yeux de la mémoire, les images presque effacées de ceux qui ne sont plus. » p. 71 ; « Je n’avais pas choisi que le malheur me frappe en plein visage, et pourtant il a bien fallu que j’accepte l’inacceptable et que je continue de vivre à travers le temps. » p. 74), mais révèle une volonté de l’écarter pour l’instant du chemin, d’un geste de la main, la main qui écrit, s’entend, en ce geste authentique de la présence : « Car je suis à ma table et j’écris et je veux faire vite. Je laisse aller ma main comme si je l’imaginais plus sûre que ma tête, plus savante. Et c’est elle, en effet, qui me sauve, qui me surprend, qui trouve la formule. Je ne résiste pas, un mot me manque et c’est tant mieux, j’en découvre un autre et je m’exalte d’être ainsi livré, quelques secondes encore, au bon vouloir de ce tourbillon et je m’y roule comme un fou. Suis-je le même avec le même corps, ai-je franchi sans le savoir les limites de ma personne ? » (p. 86)
On trouve des accents shakespeariens en ces considération existentielles, « lieux communs », dirait peut-être Yves Bonnefoy, comme il le dit à propos des Sonnets du dramaturge élisabéthain, mais ces « lieux communs » de l’être dépassent aussi les limites de soi. Même si les astres demeurent ici indifférents, leur évocation restaure ce lien qu’établissait l’esprit du seizième siècle entre microcosme et macrocosme : « Naître, respirer un instant, disparaître, est-ce donc le peu qui nous est donné de vivre entre l’indifférence des astres et la noirceur qui s’ouvre devant nous ? » (p. 93)

Nous reviendrons sur la poésie de Claude Esteban dans le prochain numéro de notre revue, à propos du thème de la main, car elle prend chez ce poète une importance que je crois fondamentale :
« Les mots, qui ne sont rien, nous accoutument, pensons-nous, à prendre possession des choses. Et de nommer la mer, peut-être parviendrais-je à contrecarrer le destin. La mer n’était qu’une syllabe dans la bouche et je commençais à l’interposer entre des mots paisibles et j’imaginais de la sorte comme aplanir sa fureur. Je l’éloignais de moi, je la rendais captive d’une page. Aujourd’hui, cette ruse ne me convainc plus. Je veux la retrouver, me mesurer à elle, face à face. Demain, j’en aurai le courage, j’irai toucher de mes yeux la mer. » (pp. 98-99)
Il ne s’agit pas de se contenter de la distance du regard et de l’image, mais de « toucher » des yeux, comme on le conseille aux enfants dans les musées. Ici, ce n’est pas l’immensité de la mémoire qui interdit tout geste vers l’objet, mais l’incommensurable de l’espace dont l’intimité de la caresse sauvegarde la présence en une relation réciproque qui transcende « l’indifférence des astres » et instaure un nouveau commencement : « N’importe, je suis là, je regarde mes mains, je n’oublie pas qu’elles ont touché la splendeur intacte du monde et qu’il y eut des moments d’allégresse à sentir la sève trembler sous les doigts. Non, la mémoire ne se résume nullement à la somme des choses mortes entassées dans la tête. Elle est tapie au creux d’une odeur, d’une feuille froissée par la pluie, d’un murmure. » (p. 100)
La caresse, ici celle des mots dont on se souvient, mène l’être plus sûrement au-delà de lui-même que la claire conscience et la volonté : « Bonne nuit, disait-on, et c’était vrai, la nuit descendait doucement sur les paupières, c’était une caresse et puis l’engourdissement délicieux de la tête et puis ce long voyage vers un autre jour. Quel besoin de se souvenir ? » (p. 101) Et, si l’on accepte l’instant dans son immédiateté, la « mort s’éloigne » (p. 105).

« Si longtemps que le soleil décline » est le titre de la troisième section. Si la poésie va au-delà des limites de soi, elle s’affranchit aussi de « la leçon des livres » (p. 116) pour retrouver l’instant dans le paradoxe de l’infiniment petit, ce qui rappelle ici la poésie métaphysique anglaise, Donne particulièrement :
« Elle est sublime, la petitesse
d’une goutte de rosée

saisissez-la quand elle tremble
encore sur un pétale

et que le temps s’immobilise et que l’infime
vous accorde l’infini. » (p. 119)

Le toucher devient témoin de cet instant qui transcende la mort :
« je ne m’habitue pas, je sais
que je suis éternel, que cette main

qui va pourrir
a touché, tel matin, l’écorce de cet arbre

rien, pas même
le rien ne peut faire qu’un seul geste
s’annule

tout est là, invisible
intact. » (p. 126)

Le toucher, à nouveau, révélant l’intact, se situe au commencement du monde, l’origine en sa promesse d’éternité défiant ici la pourriture, la menace qui pèse sur l’être.

Dans « Trajet d’une blessure », la douleur se dit en prose, entrecoupée de vers. « Il me faut inventer cette patience dont je ne savais rien et qui, seule, peut me guider. Patience de ma main qui lutte contre ce tremblement qui me refusait toute écriture. Patience à recouvrer les mots que je croyais disparus dans l’effondrement de ma mémoire. » (p. 159) La main se fait ici clairement le guide du souvenir, comme chez Virgile d’ailleurs, que Claude Esteban aimait tant (voir Critique de la raison poétique, Flammarion, 1987, pp. 207-216. Claude Esteban y parle de « sympathie comme charnelle de l’âme qui donne à l’Etre un surcroît d’être », p. 214).
Au livre VI de l’Enéide, Enée cueille de sa propre main le rameau d’or (135-145) dont il lui faut faire présent à Proserpine pour pénétrer au lieu de mémoire par excellence que sont les Enfers. Puis, au moment où il aperçoit l’âme d’Anchise, son père, « au creux d’un vallon » (680), ce dernier lui tend les deux mains tandis que son fils lui dit : « Donne-moi ta main, mon père », mais la mort scelle ici l’impuissance de cette main tendue vers le passé et l’être cher (ce dont Jean-Baptiste Para s’est souvenu dans La Faim des ombres) : « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois l’ombre, saisie vainement, s’échappa de ses mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. » (Enéide, VI, 700)

La douleur est ici la « brûlure » (p. 162) de la maladie, à la suite de l’opération chirurgicale, en salle de réveil : « tout le corps ligoté / dans un caveau » (p. 164). La peau participe de cette appréhension du monde par l’intimité du toucher (on pense ici aux travaux de Didier Anzieu) : « C’est la peau qui nous sert de truchement entre l’intime de notre chair et l’extériorité du monde. Elle s’émeut au moindre toucher, elle vibre, elle nous communique le frisson des ondes les plus infimes. » (p. 180)
La souffrance physique au plus aigu terrasse le poète jusqu’en son désir d’écrire (p. 195), mais ce geste, comme la vie, revient : « Mais quelque génie tenace veillait encore sur moi, puisqu’aujourd’hui, en ce moment même, je livre ces observations dans des mots qui me sont accordés, telle une offrande de l’imprévisible. » (p. 196) Même si Jacob n’est pas nommé, cette épreuve physique fait figure de lutte avec l’ange : « Je m’y résous maintenant, voué sans doute à cette claudication de l’être, à laquelle, je fais mine d’y croire, m’avait prédestiné mon prénom latin. »
Toutefois, Claude Esteban assure le lecteur de la modestie de son propos : « Eux pourtant, et je pense aussi bien à Antonin Artaud qu’à Robert Antelme, à Primo Levi, à Chalamov, ont su dire l’indicible, quand bien même ils avaient ressenti combien le poème ou le récit était inapte à restituer la substance maléfique dans sa teneur même, son intensité insoutenable et muette, mais par quelque miracle qui m’est interdit, ils sont parvenus à rendre témoignage. Mes phrases ne se risquent pas à une telle élévation que je qualifierai de spirituelle. Il existe des univers auxquels il n’est pas donné à tous de prétendre et je sais qu’il me faut être plus modeste dans mon propos, puisque je n’ai fait, si peu de temps, que d’habiter aveuglément la souffrance et que je ne puis offrir aux regards des autres, à leur curiosité, à leur sympathie ou à leur indifférence, que la traversée ordinaire d’une blessure. » (pp. 201-202)

« Au matin », la dernière partie du recueil, se compose d’une séquence de sept sonnets. Doit-on voir dans ce chiffre recréation et retour au repos du septième jour ? Peut-être bien, car le recueil s’achève sur ces deux tercets, sans point final, pour un recommencement d’éternité en ce chant de la terre qui nous renvoie à Virgile et au chapitre cité de la Critique de la raison poétique :
« je suis tombé j’ai crié j’ai eu peur
j’ai dit que la mort était préférable à ma blessure
j’ai menti par trois fois et le coq a chanté

mais la terre ne réclame pas qu’on se repente
il suffit que je marche et que je respire
et le monde est à nouveau parfait » (p. 211)

On notera d’ailleurs la référence biblique (reniement de Pierre) en ce retour de l’être au monde par la grâce de ma main :
« le cœur hésite se reprend le cœur tressaille
la main dessine dans l’air des gestes ingénus
et la minute qui revient dit le soleil irréfutable » (p. 206)

« les mots bougeaient se réchauffaient dans la bouche
il fallait faire vite et que la main les saisisse
que les syllabes du mot soleil s’illuminent sur le papier » (p. 207)

« je sens déjà l’odeur des roses sur mes mains » (p. 208)

La main est le témoin de cette résurrection, retour à la vie après la descente aux enfers qui vit la main réduite à l’impuissance, n’entraînant plus la mémoire, ne trouvant plus les mots, incapable d’écrire – la main incapable de témoigner de l’incarnation, de cette vie sur terre qu’est l’homme, « seul horizon réel qui mérite d’être exalté » (Critique, p. 216).

Le recueil s’achève sur cette joie au sortir de l’épreuve, sur l’émerveillement de la vie renouvelée – nouvelle naissance, parmi les autres, au-delà des limites du moi :
« j’attends sans trembler qu’une voix s’élève
que quelqu’un m’appelle un jour par mon nom
et m’accueille où il veut au désert ou dans sa maison
et que je partage le pain des autres » (p. 211)

Comme l’écrivait le poète dans sa Critique de la raison poétique, la « langue, elle aussi, est une terre, et moins mentale que l’on s’ingénie à le croire, avec une syntaxe qui soulève le réel et suggère l’action des hommes, avec des mots surtout, ces gestes de la pensée, qui déclarent un enracinement et profèrent une permanence. » (p. 247) Le mot lui-même est un geste qui saisit la substance de notre présence terrestre pour en manifester toute la réalité, à l’inverse exactement de ce trouble de l’air au moment où le souvenir échappe à la main qui l’appelle et à notre plus profond désir d’éternel recommencement.


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