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Christopher Ricks

26 septembre 2010

par Anne Mounic

Christopher Ricks, True Friendship : Geoffrey Hill, Anthony Hecht and Robert Lowell Under the Sign of Eliot and Pound. New Haven and London : Yale University Press, 2010.

Ce livre rassemble les conférences données à la mémoire d’Anthony Hecht au Bard College dans le cadre des Anthony Hecht Lectures in the Humanities, en 2007 par Christopher Ricks, critique très renommé, qui fut, entre autres, Professeur de poésie à Oxford. Si dans son titre est utilisée l’expression « under the sign of », « sous le signe de », c’est en reprenant les mots de T.S. Eliot, qui plaça son recueil Prufrock and Other Observations « sous le signe de Laforgue » (p. ix). Christopher Ricks souhaite, dans cet ouvrage, mettre en évidence entre Geoffrey Hill (né en 1932), Anthony Hecht (1923-2004), Robert Lowell (1917-1977) et leurs aînés, T.S. Eliot (1888-1965) et Ezra Pound (1885-1972), les liens d’amitié que révèlent les poèmes en dépit du regard critique qui peut opposer les poètes. « Dans l’opposition réside la véritable amitié », dit Blake, comme le rappelle l’auteur au début du chapitre sur Geoffrey Hill. Reprenant les propos de ce dernier en ce qui concerne l’œuvre de T.S. Eliot, son jugement sévère sur certaines pièces et sur les Quatre Quatuors, Christopher Ricks établit malgré tout, d’une œuvre à l’autre, en confrontant précisément certains vers, une amitié, une filiation, ou une dette. Geoffrey Hill l’admettait d’ailleurs en 2000 : « On ne peut douter que le haut modernisme m’ait fait ce que je suis. » (cité p. 23)

Anthony Hecht, comme Pound et Eliot, se livre à l’art de l’allusion, sans pédantisme toutefois, puisque le poète, cité par Christopher Ricks (p. 73), s’explique de la sorte : « Ceci signifie qu’au moment où j’écris, certains textes, qui ont une pour moi une grande importance par leur puissance ou leur beauté, sont rappelés par le thème ou les pensées qui me préoccupent, et quand ceci se produit, j’essaie parfois d’introduire une expression ou un passage pertinents dans le tissu de mon poème, sans coutures apparentes, autant que faire se peut, de sorte que le lecteur averti les repérera, mais un autre ne sera pas intimidé par d’obscures allusions, comme celles-ci le sont parfois dans les Cantos, par exemple. » Christopher Ricks cite (p. 134) le terrible poème intitulé « More Light ! More Light ! » (« Lumière ! Encore de la lumière ! ») qui passe de la persécution religieuse à l’époque des Tudor au nazisme.

C’est sûrement avec Robert Lowell qui, à la différence des deux autres poètes considérés, connut personnellement ses deux aînés, que le tissu d’amitié et d’allusion est le plus serré, même si là encore, l’auteur de cette étude très documentée parle de « véritable opposition » (p. 147). Dans ce chapitre, Christopher Ricks fait état des échos poétiques entre Pound et Eliot et de leur rivalité chamailleuse. Puis il s’attarde sur l’attrait d’Eliot pour Dante et, notamment, en relation avec le Chant quinzième de La divine comédie, où le poète rencontre son « maître » qui lui est « chère et bonne image paternelle » (Garnier-Flammarion, pp. 76-79), Brunetto Latini. Et il est vrai que l’on retrouve dans ces remarques d’Eliot toute son esthétique douloureuse et pénitente du religieux : « et en faisant que Brunetto, tant déchu, coure comme un gagnant, on donne à la punition une qualité qui n’appartient qu’à la grande poésie. » (Cité p. 186) L’auteur de cette étude montre comment Lowell a repris ce thème : « Les maîtres, plutôt, Eliot, de même que Dante. » (p. 191) Le lien de Dante à Brunetto Latini symbolise en effet le lien du poète à ses prédécesseurs. Avant que Dante ne parte, l’autre lui dit : « Que mon Trésor te soit recommandé : / J’y vis encor. Je ne veux rien de plus. » De même Pound, rendant hommage à Eliot, ordonne : « LISEZ-LE. » (cité p. 221) Et Christopher Ricks, qui a tenté de démêler, dans le détail et avec force minutie, de quelle façon ces poètes se lisaient les uns les autres, et lisaient les autres jusqu’à les intégrer dans leur œuvre, termine sur ce conseil : « Mais lisez leurs trésors. Lisez Eliot et Pound. Lisez Geoffrey Hill, Anthony Hecht et Robert Lowell, que ce soit ou non sous le signe d’Eliot et de Pound. » (p. 222) Il est très élégant de la part d’un critique de s’effacer ainsi devant les œuvres, au demeurant abondamment citées et mises en valeur dans un ouvrage ouvert les questionnant.

Toutefois, en ce qui concerne les poètes que je connais le mieux, Geoffrey Hill et T.S. Eliot, cette étude me conduit à quelques réflexions, qui ne surprendront pas Christopher Ricks, si attentif à ces petits détails que sont, par exemple, les effets de ponctuation (voir pp. 149 ou 162). Parfois, en effet, si les mots utilisés paraissent être les mêmes, leur arrangement, leur rythme, au sens large de ce terme, indique une différence. Et ceci est révélateur de la manière dont un poème, avec une grande économie verbale, révèle une pensée. Prenons les vers de Geoffrey Hill cités page 45 et extraits de The Triumph of Love CXXI. Le recueil de 1998 ouvre sur une citation, d’abord donnée en hébreu, de Néhémie 6, 3 : « Je suis occupé à un grand ouvrage et ne puis y descendre. Pourquoi laisserai-je s’arrêter le travail en l’abandonnant, pour me rendre auprès de vous ? » (Il s’agit de reconstruiore les murs de Jérusalem.) Le poème CXXI débute par ce qu’on peut lire comme une définition : « So what is faith if it is not / inescapable endurance ? » (« Ainsi qu’est-ce que la foi si ce n’est / inéluctable endurance ? »)

« Light is this instant, far-seeing
into itself, its own
signature on things that recognize
salvation. I
am an old man, a child, the horizon
is Traherne’s country.”

« Lumière, cet instant, qui voit loin
en lui-même, sa propre
signature sur les choses qui reconnaissent
le salut. Je
suis un vieil homme, un enfant, l’horizon
est le pays de Traherne. »

Si Eliot fait dire à Gerontion : « Here I am, an old man », « I an old man » ou « And an old man » (« Me voici, vieil homme », « Moi, un vieil homme » ou « Et un vieil homme ») et s’il paraît très vraisemblable que Geoffrey Hill, écrivant ceci, ait songé à son aîné (d’autant plus qu’il nomme, dans le poème qui précède la pièce dont quelques vers servent d’épigraphe au poème d’Eliot, Mesure pour Mesure de Shakespeare), néanmoins l’arrangement des mots dans les deux poèmes me paraît indiquer une pensée opposée. Il n’est pas équivalent de dire simplement : « Je / suis un vieil homme », le complément étant attribut du sujet, et « Me voici, vieil homme », ou « Moi, un vieil homme », où le qualificatif est apposé, ce qui est le cas dans les trois occurrences relevées dans le poème écrit par Eliot en 1919 (il n’avait lui-même alors que trente et un ans). La première personne, elle-même masque, ou persona, se heurte à cette troisième personne apposée qui s’impose comme figure à laquelle le Je, délibérément impersonnel, s’identifie tandis que dans la formulation de Hill le qualificatif s’assimile comme apanage du Je, figure du singulier mise en évidence en fin de vers et s’y trouvant associée au « salut ». L’intégrité du Je, sa plénitude, (qui est aussi celle de Néhémie), s’affirme d’autant plus qu’il abrite encore en lui l’enfant à l’horizon de la joie (Traherne). Autour de ce centre, on lit alors, dans toute l’intensité de la pensée qu’il révèle « cet instant » de lumière, (ou cet instant « léger » ?), point d’appui du singulier dans l’éternité selon la philosophie existentielle énoncée par Kierkegaard, et c’est bien cela, car il « voit loin / en lui-même », jusqu’à l’horizon de l’individu pris en sa complétude. On comprend mieux aussi, dans ce contexte, la notion de « signature », qui renvoie au penseur du singulier par excellence, Duns Scot (Le principe d’individuation, question 4, paragraphe 76 ; traduction de Gérard Sondag) : « J’entends par là [par « individuation, unité numérique ou singularité »] non pas l’unité indéterminée (par laquelle tout élément d’une espèce est dit numériquement un) mais l’unité signée (en tant qu’elle est ‘celle-ci’) ». La notion de « pitch », que Geoffrey Hill oppose à celle de « tone » dans sa critique d’Eliot, prend alors tout son sens puisqu’il s’agit, pour Hopkins, qui se découvrit si proche de Duns Scot, d’« intensité », notion éthique et non esthétique, car elle comprend l’idée des degrés de perfection morale, de salut en Dieu et de liberté. En l’occurrence, Hopkins s’oppose à la vision thomiste qui croit à l’égale coexistence de la détermination divine et du libre-arbitre : « C’est impossible et détruit la notion de liberté et d’intensité. » Eliot, par contre, dans le sillage de l’idéalisme allemand, accommodé dans la tradition anglaise par F.H. Bradley, soumet le singulier à l’universel. Et ceci s’accompagne du sentiment douloureux de perte : « I have lost » (« J’ai perdu ») est énoncé deux fois dans le poème en liaison avec la passion, ou le désir, et avec les cinq sens. Ainsi, ce qui est perdu, c’est véritablement ce qui fait l’individu en sa singularité. La poésie d’Eliot chante la défaite du singulier. Il fait dire d’ailleurs à Prufrock, dans le poème écrit en 1910-11 : « Do I dare / disturb the universe ? » (« Ai-je l’audace / de déranger l’univers ? ») C’est le refus du devenir – cet infini dont Benjamin Fondane révèle, au regard de l’idéalisme, la qualité de gouffre –, qui cause cette réaction de repli, ou d’involution, au sein de la clôture tragique. En appelant au monde de Traherne, Geoffrey Hill se situe à l’exact opposé d’Eliot, dont les multiples effets de parallélisme et de répétition enferment le vers dans le Même et fondent une esthétique de l’impossible choix éthique, au sens kierkegaardien du terme. Eliot dit d’ailleurs qu’il est très difficile dans notre monde sécularisé d’être un individu (« Religion and Literature », Selected Prose, p. 104). Deux réflexions de Geoffrey Hill, dans l’essai intitulé « Our word is our bond » (« Notre parole nous lie »), où il s’interroge sur les démêlés d’Ezra Pound avec la justice, et envisage la position d’Hopkins et cette notion d’intensité, sont intéressantes à relever pour notre propos. Le poète ne se satisfait pas de la « disjonction de l’esthétique et de l’éthique » (Collected Critical Writings, 2008, p. 165) et voit leur jonction s’établir en « ces points où la ‘liberté d’intensité’ et la ‘liberté de domaine’ présentent une parfaite intersection ou coïncidence. Et quand la conjonction loupe, nous découvrons cette complicité entre solécisme et ‘monde mollasson et surfait’. » (Ibid., p. 168) Le poète en vient à suggérer que la parole est choix éthique, et nous retrouvons le mot « signature », qui a valeur ici d’acceptation de responsabilité : « Celui qui manie les mots, qui a pour métier les mots, passe en jugement ‘du fait qu’il est la personne qui les prononce… Dans les énoncés écrits (ou ‘inscriptions’), en apposant sa signature’. Notre parole nous lie. » Il est vrai que T.S. Eliot se pose la question de la responsabilité de l’écrivain ou du poète dans un essai comme « Religion and Literature » (« Religion et littérature »), cité plus haut, mais il dissocie aussi l’objet esthétique du sujet : « La critique honnête et l’appréciation sensible ne visent pas le poète mais la poésie. » (Selected Prose, p. 40) La responsabilité du poète, c’est aussi de tracer, le renouvelant d’ailleurs en son époque, le sens du devenir en ouvrant l’infini, non pas en le figeant dans les « monuments » du passé, comme s’il fallait s’en prévenir en se fermant sur une totalité. L’attitude esthétique me semble marquer ici sa limite intrinsèque ; elle est conservatrice et se complaît en son insatisfaction à l’égard d’un idéal désarmant, comme si le poète niait lui-même la possibilité du chant, sorte d’automutilation en une troisième personne, une figure impersonnelle, une absence, et une macération dans la douleur. Geoffrey Hill m’avait dit, au cours de notre entretien (Temporel, n° 6), qu’Eliot se complaisait aux « platitudes spirituelles » de l’Eglise anglicane, mais je pense que la question est aussi philosophique : le chant, expression de la voix singulière, et non objet esthétique, ne peut que s’étioler au règne de l’universel. Ce n’est pas la démocratie qui mine le poème, comme le voulait Eliot, mais l’idéalisme qui fait fi de l’existence et de l’instant. Eliot disait de Blake qu’il était « terrifiant ». C’est Eliot qui me paraît terrifiant.


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