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Christopher Okemwa, par Michèle Duclos

23 septembre 2015

par Michèle Duclos

Christopher Okemwa, Purgatorius Ignis, traduction de l’anglais (Kenya) par Alice-Catherine Carls. Recours au Poème éditeurs (recoursaupoeme@gmail.com), 2005


Kenyan d’origine et de formation, enseignant actuellement à l’université de Kisii au Kenya, Christopher Okemwa est conteur, dramaturge, critique littéraire, acteur et poète de réputation internationale, invité des festivals de poésie d’Irlande du Nord et de Colombie à Medellin et,en 2012, de la Biennale Internationale de Poésie de Liège.

Ce recueil est présenté par la professeur et poète Shkrita Paul Kumar d’origine kenyane, que son enseignement universitaire a conduit des Etats Unis à l’Inde après avoir dirigé à l’UNESCO un projet de “Culture pour la paix”.

La thématique du volume est étonnamment multiple ; elle va de l’identité nationale du poète etde son attrait pour une nature simple et quotidienne, en passant par une érotique relativement discrète plus sentimentale que sensorielle, jusqu’à des considérations attristées sur la création poétique et plus encore sur la dimension religieuse et spirituelle de la destinée individuelle. Mais chaque thème abordé manifeste le tempérament inquiet et douloureux du poète, présent dès son enfance dans un village très éloigné des apports de la civilisation.
Même s’il entend chanter l’ “Afrique, beauté et grandeur du monde » et « aime (…) lebidonville de Kibera Ses allées et ses champs jonchés de débris Ses routes boueuses à nids de poule, ses taudis chancelants serrés les uns contre les autres... » l’appellation d’”Idyllique” parait usurpée ou ironique. Son unique allusion à l’histoire est celle de la “Nuit terrible” de l’attentat au Kenya en janvier 2008 où “Le matin vient avec son spectacle macabre :Corpsécrasés, membres mutilés Champs rouge-sang, cabanes en cendres ».

Sa vie sentimentale est plus satisfaisante dans l’imaginaire que dans la réalité, sans dramatisation malgré le titre “Amour toxique” : “Dans cette ère d’amour entachée de virus Jesuis devenu allergique au sexe Mon esprit romantique tousse et éternue Continuellement, mes larmes coulent À la vue des belles de nuit. Je vois en moi un changement Prodigieux – l’amour est devenu toxique Et la chair libertine anorexique Le corps soudain cesse d’adorer Ce que l’esprit déteste depuis longtemps.”
Okemwa souligne les affres de la création poétique, éprouvées dès l’enfance marquée aussi par la peur : “Tu marches en te retournant, terrifié T’attendant à voir un lutin sauter dunoir Pour te dévorer vivant. Une saute De vent te tord les boyaux”. Aujourd’hui encore :« J’essaie de retenir les mots dans les rets de mon cerveau Mais je les perds facilement,comme de vieux oiseaux Ils s’échappent de la cage de mon esprit Laissant leur gardien furieux et déçu ».
Pour lui, universitaire, la profession éducative est socialement dépréciée : « Un maitre est une créature misérable Les poches toujours trouées Le salon rempli demeubles abimés Il connaît la déprime et non l’extase ».

En somme la vie est absurde, éphémère évanescente fugace & fugitive temporaire transitoire » :« ne la prends pas au sérieux après tout elle n’est pas éternelle, ma chère. »
La nature pourrait offrir consolation. Elle le fait souvent, malgré des menaces, tels lesvautours planant dans un ciel serein : « Le doux matin glisse Sur les kilomètres lisses de l’espace et du temps Et traverse tendrement la transparence De la vitre, inscrivant Un jour neuf sur la table de cyprès noir » mais « Au loin, le feuillage de la haie tremble Et vrombit, lançantla colère du vent En déluge par-dessus nos têtes Vers le prochain horizon Les lézards sortentdes toits de chaume ». Le volume se clôt sur “Le Hibou” qui “annonce toujours une mauvaise nouvelle”, des menaces d’épidémies. Le poète manifesté le désir qu’on laisse pourrir son cadavre.

Mais c’est dans ses rapports confus et conflictuels avec Dieu que se manifeste cette visionnégative, moins angoisse que révolte du poète, allant jusqu’à douter de l’existence d’un Créateur dont pourtant la nature lui assure l’intérêt pour ses créatures.

« Dieu vit quelque part Dans le nulle part bleu Et existe dans les petites choses De temps en temps nous Le voyons Se lever à l’est Quand nous nous réveillons le matin Quelquefois Il sort la nuit Regardant par le noir Océan du ciel Dieu existe quelque part dans Le nulle part bleu Et vit dans les petites choses. »
Le titre même du volume, PURGATORIUS IGNIS, souligne une culpabilité ontologique puritaine ou calviniste. Surtout l’écoeurent les faux semblants : “ Voyez ces pasteurs le dimanche au marché Avec assurance faire leurs onctueuses oraisons Et les pièces sonner dans leur sac rebondi Mais la pauvreté empoussière le veston du maitre”.

Parfois la terreur du croyant retrouve celle de l’enfant : “ regarde cette feuille noire – cettemasse obscure Mystérieuse qui m’emplit d’effroi et d’horreur De son espace sombre et creux,de son vide sans frontières Pourraient aisément jaillir démons, lutins, ou ogres géants Ou une chose méchante, malveillante, ou mauvaise Qui pourrait me dévorer, consumer ou ravir mon âme Je guette à la fenêtre pour m’assurer qu’aucun diable Immense et amorphe ne vienne rôder dans ma chambre.”

Malgré tout et dans une langue classique discrète l’amour de la nature sereine reste lemeilleur témoignage d’un divin : ainsi dans « Crépuscule sur le pré » :

« Il y a dans le pré un silence profond et doux Parfumé par les chrysanthèmes épanouis Par lecrépuscule qui fermente sur la riche verdure Paix et satisfaction recouvrent les touffes d’arbustes Et la palissade en bois et les arbres croche mûrissant Se nimbent de la beauté orange du couchant Les pousses de maïs et le millet en pleine croissance Embrassent mon épaisse veste, épousent mes chauds pantalons Le sorgho salue amicalement mon passage Points noirs, les vautours décorent le firmament délavé En flottant paresseusement dans l’air ;le ciel est clair La lune maintenant se lève, pâle, mais presque ronde. »Même s’il y a illusion : « Alors que je scrute vaguement cette masse obscure Une étoile apparaît quelque part dans le ciel, puis peu à peu La lune sort des épaisses couches nuageuses comme une belle mariée et traverse le ciel En me souriant à ma fenêtre. Un météore soudain glisse le long de la colline Gravant sa trajectoire sur l’horizon imaginé Signe d’existence, quelqu’un est aux commandes. »


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