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Christophe Dejours : Présentation

27 septembre 2006

par temporel

Christophe Dejours, Travail, usure mentale. Nouvelle édition augmentée. Paris : Bayard, 2000. Première édition, 1980.
Souffrance en France  : La banalisation de l’injustice sociale. Paris : Seuil, 1998.
M.-A. Roudil, S. Bruneau, Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. Février 2006.

Cet essai, Travail, usure mentale, sous-titré Essai de psychopathologie du travail, de Chrsitophe Dejours, psychiatre, psychanalyste et professeur au Conservatoire national des arts et métiers, est précédé d’une préface qui le réactualise et substitue au terme « psychopathologie » celui de « psychodynamique ». L’explication de ce changement de perspective nous est donnée dans l’un des appendices, celui de 1993, intitulé « De la psychopathologie à la psychodynamique du travail », où l’on nous indique que l’accent est mis désormais sur l’expérience vécue et donc sur le temps qui constitue son domaine de développement : « Ce développement de la psychopathologie du travail vers la psychodynamique du travail est fondé sur une « découverte » essentielle qui n’est rien d’autre, une fois de plus, qu’une reconnaissance de la réalité des situations concrètes, à savoir que le rapport entre l’organisation du travail et l’homme n’est pas un bloc rigide, mais qu’il est perpétuellement mouvant. En d’autres termes, la stabilité apparente de ce rapport repose sur un équilibre ouvert à l’évolution et aux transformations, c’est-à-dire un équilibre dynamique, un équilibre qui se déplace. » (p. 212)

Nous avons donc affaire ici à une science en mouvement, que son objet est susceptible de modifier. Objet, le terme n’est pas tout à fait adapté, car l’on s’intéresse à l’individu qui travaille - et souffre -, non comme à une fonction ou « ressource humaine », mais comme à un sujet : « L’investigation que nous proposons en psychopathologie du travail ouvre à nouveau la question tant controversée de l’aliénation. Aliénation au sens où Marx l’entendait dans les manuscrits de 1844, c’est-à-dire tolérance graduée selon les travailleurs à une organisation du travail qui va à l’encontre de leurs désirs, de leurs besoins et de leur santé. Aliénation au sens psychiatrique aussi, de remplacement de la volonté propre du Sujet par celle de l’Objet. » (p. 175)

Qui dit sujet, dit relation intersubjective et écoute ; dans ce domaine, tout le monde s’implique, chercheur ou travailleur : « Pour le dire en quelques phrases lapidaires, l’écoute ne produit d’effet que si c’est une écoute risquée. » (p. 233) Ecoute risquée puisque le chercheur ne peut demeurer indifférent au drame vécu. De plus, la théorie se voit sans cesse mettre à « l’épreuve de la réalité » (p. 234) et, comme toute enquête répond à une demande, le chercheur s’engage à « prendre position par rapport à cette demande ». La démarche, finalement, s’avère absolument éthique. C’est, dirait Emmanuel Levinas, le visage de l’Autre qui m’impose ma responsabilité dans une relation de langage : « Là où j’aurais pu rester spectateur, je suis responsable, c’est-à-dire encore, parlant. Rien n’est plus théâtre, le drame n’est plus jeu. Tout est grave. » [1]

C’est dans un monde réifié et réifiant que l’être se trouve enfermé. La souffrance à laquelle Christophe Dejours s’intéresse est appauvrissante (p. 45) en son « effacement des ‘comportements libres’ », et rien ne saute aux yeux : « L’effacement est muet et invisible. » Nulle violence spectaculaire en effet : « ... le consentement des personnes est obtenu sans usage de la contrainte par la force » (p. 262).

Pourtant, la peur existe bel et bien. Peur réelle dans les industries et métiers à risques, industrie chimique, installations nucléaires ou métiers du bâtiment par exemple. Elle donne lieu à un mécanisme défensif assumé par l’ensemble de la profession. Elle repose aussi sur la menace de précarisation, moyen de pression asservissant fondé sur la « discipline de la faim » (p. 109). Toutefois, ce n’est pas parce qu’il existe des raisons objectives d’avoir peur que celle-ci perturbe au point de paralyser. L’exemple a contrario des pilotes de chasse montre que la peur peut être surmontée si l’on sollicite l’idéal du moi (voir p. 121). Christophe Dejours se réfère à la psychanalyse freudienne.

Le travail se situe donc dans un système de relations en lequel le salarié se voit priver de sa dimension d’être et passe ainsi au rang d’objet. Depuis l’organisation scientifique du travail selon Taylor qui, sur les brisées d’Adam Smith, craignait que les ouvriers ne s’adonnent à la « flânerie » (p. 61) jusqu’au récent développement de la « gestion flexible » des « ressources humaines » et de l’évaluation individualisée, le travail salarié s’apparente de plus en plus à une sorte de servage : nulle possibilité d’organiser soi-même son activité, contrainte physique (cadences, danger) et mentale (ennui suscité par la tâche répétitive), la soumission physique étant acquise par le contrôle de l’appareil psychique : « Rendre un corps docile n’est pas chose simple, car il est normalement assujetti à son chef naturel qui a pour nom « personnalité ». La désappropriation du corps n’est possible que grâce à une opération spécifique sur la structure de la personnalité, dont les effets, durables ou réversibles selon les cas, font partie intégrante de la charge de travail. » (p. 175)
Se trouve dès lors bannie de cette relation aliénante ce qui fait la qualité des relations humaines et les fonde en leur capacité de création : la confiance, « dimension irréductible du travail » (p. 219), écrit Christophe Dejours, qui poursuit : « L’analyse des ressorts de la confiance nous a occasionné de grandes difficultés. Il semble possible de conclure aujourd’hui que la confiance n’est pas un sentiment, et qu’elle ne relève pas de l’ordre du psychoaffectif. La confiance ressortit principalement à la déontique, c’est-à-dire à la construction d’accords, de normes et de règles encadrant la façon d’exécuter le travail. » Il s’agit bien là d’une dimension éthique : « Ainsi, l’ajustement de l’organisation du travail passe par la réalisation de conditions éthiques. Dimension irréductible du travail qui introduit dans la gestion ordinaire de l’organisation du travail une part échappant à la technique. Le travail ne relève donc pas de la technè, ni même de la poïèsis. Il relève aussi de la praxis. »

L’enfermement s’abolit dans l’éthique, dans la réappropriation par l’individu de son activité. On rejoint là un autre philosophe, que l’auteur cite d’ailleurs dans Souffrance en France, Michel Henry, penseur de l’intériorité, du Vivant, qui écrit, dans sa conclusion à son étude sur Marx : « La société de surabondance ne se définit pas par la somme des biens sociaux qu’elle met à la disposition de tous mais, de façon décisive aussi bien qu’explicite, par le fait que dans une telle société la praxis de l’individu n’obéit plus qu’à lui-même et aux potentialités spécifiques de la vie en lui. » [2]

Est-ce là « rêverie utopique » comme le craint Christophe Dejours (p. 219) ou simple exigence démocratique ? Pouvons-nous être objets au travail et vivre, en tant qu’êtres humains destinés à effectuer, au moyen du vote, des choix moraux et politiques, par ailleurs ? « Le fonctionnement psychique n’est pas divisible. » (p. 245)

***

La dimension éthique prend toute son importance dans Souffrance en France, ouvrage en lequel l’auteur explore le processus de « banalisation du mal », expression empruntée à Hannah Arendt en son célèbre ouvrage sur le procès d’Eichmann. La mise en parallèle, par ce biais, du nazisme et du néo-libéralisme pourrait paraître outrée et d’ailleurs, Christophe Dejours insiste sur la différence entre totalitarisme et système néolibéral : le premier soumet l’individu par la violence ; le second use d’intimidation. Néanmoins, ce qui compte, c’est le processus qui mène n’importe quel individu moyen, doté cependant de sens moral, à accepter le mal et à y participer peu ou prou.

Christophe Dejours cite Primo Levi [3] : « « II apparaît à des signes nombreux qu’est venu le temps d’explorer l’espace qui sépare (pas seulement dans les Lager nazis !) les victimes des persécuteurs [...]. Seule une rhétorique schématique peut soutenir que cet espace est vide : il ne l’est jamais, il est constellé de figures abjectes et pathétiques (elles possèdent parfois les deux qualités en même temps) qu’il est indispensable de connaître si nous voulons connaître l’espèce humaine, si nous voulons savoir défendre nos âmes au cas où une épreuve semblable devrait se présenter à nouveau, ou si nous voulons simplement nous rendre compte de ce qui se passe dans un grand établissement industriel. »

Comment cette banalisation s’impose-t-elle à l’heure actuelle dans le monde du travail ? Sous couvert de nécessité économique, la situation se voyant parfois dénommer « guerre », un système de communication fondé sur le mensonge (l’auteur se réfère ici à Habermas) et le déni du réel s’établit, qui permet de faire accepter comme inévitables licenciements, menaces de précarisation, cadences augmentées, etc. La peur suscite alors des réactions de défense qui anéantissent la capacité de penser de l’individu, pensée prise au sens que lui donne Hannah Arendt, c’est-à-dire délibération préludant à l’action, action morale et politique, qui ne devrait pas être dissociée du travail, écrit Christophe Dejours.
Le monde du travail paraît en effet établir ses propres règles de conduite : concurrence, rivalité, individualisation, ce qui mène, chez victimes et persécuteurs, à un clivage de la personnalité semblable à celui qu’Hannah Arendt distinguait chez Eichmann, la sensibilité et la morale se restreignant à la sphère des proches tandis que l’indifférence affecte les relations plus élojgnées. Chacun pour soi, repli sur la sphère privée et impuissance collective vont de pair.

Un des ressorts psychiques de cette « guerre économique » est la virilité, ou faux courage pour la galerie, qui conduit à supporter d’infliger la souffrance. « La virilité, c’est le mal rattaché à une vertu - le courage - au nom des nécessités inhérentes à l’activité de travail. La virilité, c’est la forme banalisée par laquelle on exprime la justification des moyens par les fins. La virilité est le concept qui permet d’ériger le malheur infligé à autrui en valeur, au nom du travail. » (p. 166) La virilité, elle-même mensonge, affirme l’auteur de cet ouvrage, qui ne mâche pas ses mots, qui, à aucun moment, n’utilise jargon, euphémismes de bon ton, langage pseudo-scientifique, toutes vertus dont se pare justement le mensonge.

L’ouvrage appelle deux remarques. Il me paraît d’abord que cette « banalisation du mal » pourrait bien remonter plus loin que la seconde guerre mondiale. George L. Mosse donne pour sous-titre à son ouvrage De la grande Guerre au totalitarisme : La brutalisation des sociétés européennes  [4], un des fondements de cette « brutalisation » étant la virilité. On pourrait d’ailleurs citer ici l’essai de Freud [5] sur la Grande Guerre et son insistance sur la distorsion éthique qu’implique le devoir de tuer par rapport à l’injonction : Tu ne tueras point.
A noter à ce propos la réaction d’un poète, Robert Graves, qui, officier durant la Grande Guerre et fortement ébranlé en ses valeurs morales par le double traumatisme d’avoir risqué sa vie et vu mourir ses camarades (en tant que victime donc) et, d’autre part, d’avoir tué (ce que, jusqu’à la fin de sa vie, il nomma « meurtre »), élabora un mythe poétique personnel battant en brèche cette virilité vue comme fondement de la catastrophe. La question se pose alors des relations de cause à effet entre violence économique et violence guerrière, ainsi que de la nature du monde qui les engendre, ce qui nous mène à la seconde remarque, qui est aussi une interrogation, à laquelle l’ouvrage, mais telle n’est pas sa vocation, ne répond pas tout en la suscitant : qu’est-ce qui fonde, au sein de notre société, cet abandon de tout point de vue éthique dans la sphère de production ? Appât du gain, chacun y trouvant finalement son compte en menant une existence tout compte fait (à part quelques exclus) à l’abri du besoin ? Ou doit-on penser avec Max Weber que demeure la cage, c’est-à-dire l’enfermement dans le mécanisme de l’accumulation, en l’épuisement du fondement éthique qui le justifiait ? On peut aussi soulever la question du hiatus entre la prétention de notre société à constituer un regroupement d’individus libres alors que, pour la plus grande part, en ce qui fonde sa survie, l’individu est bafoué, non reconnu en son intériorité et aliéné en ses relations d’intersubjectivité. Comme si le dualisme du temporel et de l’éternel persistait en ses formes bien que vide de toute substance spirituelle : d’un côté, production matérielle et survie, impures ; de l’autre, réflexion désincarnée au monde des Idées, ceci constituant très certainement une double impasse humaine.

***

Le film de février 2006, réalisé par M.-A. Roudil et S. Bruneau à partir de Souffrance et travail, présente, à travers des entretiens avec médecins du travail et psychologues, des cas individuels de souffrance. Si l’aspect physique de cette souffrance est loin d’être négligeable, il paraît que la dimension morale de la douleur est ce qui est aux victimes le plus insupportable. L’individu n’a pas le droit à la parole [6]. Ses supérieurs refusent d’entendre ses plaintes ou lui opposent une attitude de mépris. Qui plus est, l’organisation du travail échappe totalement à celui qui l’effectue. Chaque tâche se voit normaliser de telle sorte que non seulement l’individu n’a plus aucune initiative, mais doit se conformer à des critères préétablis d’exécution et de minutage qui l’emprisonnent. Le rapport au temps est ici inversé : en effet, dans une situation normale d’action, voire de création, à chaque minute s’ouvre la minute qui vient ; la confiance crée l’avenir. Dans les situations envisagées, le passé confisque cet avenir en enfermant le salarié dans des normes établies avant même qu’il ait commencé à agir. L’organisation du travail à cet égard impose une existence à rebours, qui vise à correspondre et à se conformer à un modèle d’hier plutôt que de créer, dans le désir et la confiance, ce que sera demain. Ceci n’est sans doute pas étranger à ce qu’on nomme parfois « frilosité » dans un monde qui paraît se prendre à son propre piège, celui de l’objet, en lequel il n’existe guère de possible. Comme le disait Hannah Arendt dans La crise de la culture, le possible, ou le miracle, sont du ressort de l’individu. Et lui seul.
A noter le titre éloquent en sa référence littéraire. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » est en effet le septième vers des « Animaux malades de la peste » de La Fontaine, fable inspirée d’une tradition médiévale, mais qui existe aussi dans la légende orientale. Il y est question de pouvoir, de ruse et d’humble honnêteté bafouée :

« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Notes

[1Emmanuel Levinas, Humanisme de l’autre homme. Paris : Le Livre de Poche, 2000, p. 87. Première édition, Fata Morgana, 1972

[2Michel Henry, Marx. II. Une philosophie de l’économie. Paris : Tel Gallimard, 1991, p. 481. Première édition, 1976.

[3Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz. Paris : Gallimard, 1989, p. 40. Edition originale, en italien, 1986.

[4Paris : Hachette Pluriel, 2003. Première édition, en langue originale, 1990.

[5« Cette guerre a suscité notre désillusion pour deux raisons : la faible moralité, dans leurs relations extérieures, des Etats qui se comportaient à l’intérieur comme les gardiens des normes morales et, chez les individus, une brutalité de comportement, dont on n’aurait pas cru que, participant de la plus haute civilisation humaine, ils fussent capables. » « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », dans Essais de psychanalyse. Paris : Payot n° 44, 1988, pp. 15-16.. Première publication, en langue originale, 1915.

[6« Cette souffrance est passée sous silence », dit Sophie bruneau à Dominique Frétard. « Le cinéma au chevet du travail ». Le Monde 2, 18 février 06, p. 34.


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