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Christophe Dejours : Entretien

27 septembre 2006

par temporel

Temporel : Comment en êtes-vous venu à explorer ce domaine de recherche, que vous abordez, semble-t-il à vous lire, avec passion, une véritable passion éthique, serais-je tentée de dire ?

Christophe Dejours : Je peux évoquer là plusieurs raisons conscientes. En premier lieu, un souvenir : à l’âge de dix ans, il m’a été donné de visiter, en Belgique, une raffinerie de sucre. La première chose que j’ai remarquée en entrant, ce sont les odeurs. Et puis j’ai regardé les gars qui travaillaient. Il y avait des gens âgés et, en particulier, un homme chargé de l’ensachage du sucre. Il était rivé à sa machine, recevant les sacs de jute, une fenêtre derrière lui, et cela tout la journée. J’ai connu là le choc du travail répétitif. Et de plus, j’ai vu sa tête ; son visage, un masque de souffrance. La question que je me posai alors tient en ces mots : Comment fait-il pour tenir ? Et nous avons échangé un regard. Je m’en souviens très bien.

T. : On pense ici à Emmanuel Levinas.

C.D. : Oui, bien sûr. C’est de cette façon que j’ai appréhendé pour la première fois l’injustice. J’en ai vu les marques sur le corps et j’ai perçu le poids de ce travail sans âme. Vous imaginez le contraste avec le gamin que j’étais, à dix ans, insouciant, en vacances.
Cette première prise de conscience a été relayée, plus tard, par d’autres circonstances. Il s’avère que j’ai été amené à devoir traverser régulièrement la banlieue Nord, Colombes, Nanterre, à l’époque du bidonville. D’ailleurs, mon père m’y avait emmené, dans ce bidonville. J’ai toujours éprouvé un grand malaise à traverser ces banlieues, à voir dans quelles conditions vivaient les gens, la saleté, la pauvreté, la promiscuité. Il s’agissait de ces cités-dortoirs peuplées essentiellement d’hommes, venus en France pour y travailler. Cela sentait le malheur et m’inspirait une peur panique.
Et puis, vint 68. J’étais en première année de médecine et j’ai participé aux événements, comme emporté par le mouvement. Je me suis retrouvé là [Christophe Dejours nous reçoit dans son bureau du C.N.A.M. au 41, rue Gay-Lussac], en bas, sur les fameuses barricades, mais je n’étais pas politisé. Ma famille ne l’était pas, mais elle était soucieuse de morale, d’éthique.

T. : D’où la visite du bidonville de Nanterre ?

C.D. : C’est cela. Et c’est à cette époque, en 68, que j’ai commencé à m’engager auprès des travailleurs immigrés. Il existait alors à Paris, intra muros, des foyers organisés et gérés par la Préfecture. De véritables taudis. J’intervenais particulièrement dans l’un d’eux, dans le 15ème, non loin du C.H.U. Ces hommes, les immigrés, étaient là, pieds et poings liés, des travailleurs, sans aucune liberté. Je n’avais pas de culture politique, mais j’ai lutté auprès d’eux. La répression, en 69, fut très violente. On nous a interdit de voir ces gens. A Citroën, dans le 15ème, nous avons fait face à la violence des syndicats maison, la C.F.T. par exemple. J’ai fait connaissance avec la violence, sans aucun goût pour cela.

Nous avons accompagné des actions de résistance. Nous avons lutté pour qu’ils obtiennent ne serait-ce que des douches, car on les faisait vivre dans d’ignobles clapiers. Vraiment. Et tout ceci s’est très mal terminé. Ce fut un échec complet et la répression politique fut féroce. Les travailleurs immigrés furent fortement réprimés et leur condition a même empiré. Certains furent expulsés. Des vigiles armés furent placés dans ces foyers. Vous imaginez que cet échec m’a fortement traumatisé.

T. : Cela vous a-t-il conduit au militantisme ?

C.D. : Je n’ai pas l’étoffe d’un militant, c’est-à-dire d’un individu qui sait ce qui est bien, ce qui est mal, n’en doute pas, entraîne les gens et sollicite leur confiance. J’ai eu des discussions avec des militants. Considérant mes doutes, mes hésitations, ils ne me trouvaient pas « déterminé », me considéraient donc comme un traître potentiel, tout cela parce que je me posais des questions. Je me situe davantage du côté de la question que de celui de la réponse, mais tout ceci a suscité chez moi un intérêt durable et beaucoup plus structuré autour du travail, lié qui plus est au statut de travailleur immigré, leur seule raison d’être ici étant d’y travailler.

Et j’ai fait mes études de médecine, après 68, en voyant, sur les murs, toutes ces revendications, sur le travail notamment. Et il est un fait que le patronat et l’Etat ont eu peur devant ce mouvement populaire, ce qui a suscité un besoin d’investigation et d’expérimentation sociales. Des concessions importantes ont été faites, comme la mensualisation, ou bien en ce qui concerne l’amélioration des conditions de travail. On s’est interrogé sur les réalités physiques, chimiques et biologiques auxquelles les travailleurs étaient confrontés. C’est alors que l’on a eu besoin de spécialistes travaillant sur ces questions. Puisque se posait la nécessité d’une restructuration des tâches industrielles, il fallait, dans ce domaine, des chercheurs. Or, il n’existait pas à l’époque de spécialistes de la question. L’Etat a donc lancé une action pour former ces chercheurs dans le but d’améliorer les conditions de travail. C’est ainsi qu’à vingt-quatre ans, j’ai obtenu une bourse pour un projet de recherche qui consistait à envisager les rapports entre santé mentale et travail. Il fallait en outre apprendre une autre discipline. J’ai poursuivi de front médecine du travail et psychiatrie, puis ergonomie. C’était formidable ; j’étais payé pour apprendre le métier de chercheur. La confrontation entre psychiatrie et ergonomie fut particulièrement fructueuse. Je travaillais sous la direction d’Alain Wisner, ergonome et médecin. Au départ, il avait été oto-rhino. Pour lui, la question de la santé a toujours été décisive. Il luttait contre les dérives anglo-saxonnes qui admettent en priorité les critères d’efficacité productive ; il rejetait aussi l’ergonomie ayant pour seul dessein de fabriquer des produits qui se vendent bien.
Il fut plus intéressant d’être confronté avec l’ergonomie plutôt qu’avec la psychologie industrielle qui avait consenti au processus d’instrumentalisation de cette science une fois la filiation rompue entre celle-ci et la philosophie. Quant à la psychologie clinique, elle était incapable de penser la matérialité même du travail, concept abstrait trop souvent confondu avec la sublimation, la sublimation artistique notamment. Or, il existe des tâches qui la permettent et d’autres qui l’empêchent.

T. : On fait face ici au dualisme de la pensée occidentale, entre le temporel et le spirituel, ici-bas et le monde des Idées.

C.D. : Oui. Pour s’intéresser au travail, il faut mettre les mains dans le cambouis, pour ainsi dire. Et, plus tard, en faisant de la recherche, j’ai lu Max Weber, L’Ethique protestante. Beaucoup plus tard. Et j’ai été soufflé en lisant cela, car je me suis vu décrit. Mon père, en effet, est de souche protestante, des Cévennes, pays de la tradition résistante du « désert ». Pour les protestants, l’éthique est aussi importante que le religieux. J’ai été élevé dans cette religion pour laquelle le travail détient une valeur liée avec la notion de salut. Et cela, très différemment de chez les catholiques pour lesquels le travail constitue une forme d’expiation. Chez les protestants, au contraire, le travail est une promesse qui permet une acceptation de soi. Il s’agit d’une chance et chacun doit trouver sa place dans et par le travail. Sa place d’être humain. Souvenez-vous de la parabole des talents ; il est bon de faire fructifier ses dons et ses richesses.

Le travail ouvre les voies du salut ici-bas. Enfant, j’allais beaucoup à la campagne et il y avait des paysans dans ma famille. J’aimais les animaux, la ferme, les œufs, toutes ces choses concrètes. On apprend que tout a sa valeur, mais on n’adore que Dieu. A part cela, je me suis trouvé en vive opposition avec mon père, qui était un pur rationaliste. C’est peut-être ma grand-mère maternelle qui m’aura fait découvrir l’importance du psychisme. Elle pensait en effet que la maladie est uniquement morale. Si on tombait malade, c’était qu’on était en désaccord avec soi-même ; il fallait alors se réconcilier avec Dieu et avec les choses. Elle n’a jamais vu un médecin et elle est morte à cent quatre ans. De quoi saisir pleinement l’importance de la psychosomatique. Comment la vie psychique peut-elle avoir cette influence sur la vie physique ?

J’ai donc fait deux carrières au départ séparées. D’une part, l’étude du travail comme médiateur de l’accomplissement de soi. Je me suis demandé comment on passe dans ce domaine de la souffrance au plaisir. D’autre part, la psychiatrie et la psychanalyse, ainsi que la psychosomatique. Et j’ai lu Michel Henry, dont la philosophie est une pensée du corps, du travail et de la souffrance. Dans La barbarie, il a saisi une chose essentielle et sa lecture de Marx remet les choses en place.

T. : Michel Henry a en effet consacré à Marx un ouvrage important.

C.D. : Oui. Il montre que, chez Marx, le travail est vivant, individuel et subjectif. Il existe peu de penseurs du travail. Aristote en parle un peu pour le mépriser. Il existe une sorte de malédiction sur le travail, comme si le sujet n’était pas digne d’intérêt. Cela ne date pas d’hier. Pour l’aristocratie de l’Ancien Régime, le travail était ce qu’il fallait éviter. C’est l’éthique protestante qui le réhabilite. Actuellement, ce désintérêt persiste. Dominique Méda le présente comme une valeur en voie de disparition. Le travail serait victime des succès de la recherche, de l’automatisation. Et ceci est utilisé comme menace pour faire travailler les gens davantage et abolir les liens de solidarité. La peur s’instaure, qui est dévastatrice. Elle ne génère jamais de bonnes choses. Tout ceci s’est fait jour à l’occasion du tournant libéral de 1983, mais le phénomène est plus profond aussi. C’est la centralité du travail qui est niée, centralité du travail sur quatre plans, et d’abord pour ce qui est de la construction de l’identité personnelle, armature de la santé mentale. Le travail peut permettre d’accroître son identité et de se transformer soi-même. Il peut aussi entraîner le pire, à savoir la dépression.

T. : Du fait même de son caractère décisif en ce qui concerne l’identité.

C.D. : Et, qui plus est, le travail est un enjeu majeur en ce qui concerne le rapport homme/femme. Que dire du travail domestique ? C’est un travail, qui souvent n’est pas considéré comme tel. Et sur le marché du travail, la femme entre en concurrence avec l’homme. Si celui-ci réussit, rien que de naturel.

T. : Mais une femme ne réussit pas.

C.D. : Une femme qui réussit, cela pose un problème. On peut parfois assister à un processus de virilisation chez la femme ce qui entraîne parfois des troubles de la psycho-sexualité. D’autre part, les enfants sont pris dans le rapport des adultes au travail, ce qui se répercute à l’école.
La centralité du travail s’avère également au sein de la cité. Là travail et action sont intriqués.

T. : Action au sens d’Hannah Arendt, comme vous le dites dans votre livre.

C.D. : Et là, de nouveau, il peut produire le meilleur. On apprend à coopérer, à élaborer ensemble des règles, ; on apprend la démocratie. Ou bien il entraîne le pire, c’est-à-dire la manipulation instrumentale. Le monde du travail est un lieu où s’expérimentent les rapports sociaux de domination. Si l’on y casse les solidarités, cela a des incidences politiques. La vie dans les entreprises a une incidence directe sur la vie de la cité. En individualisant les performances, l’entreprise provoque une réaction individualiste de défense qui concourt à la transformation de la société tout entière.

T. : Peut-on parler d’une visée consciente ?

C.D. : Oui, absolument. Le patronat est de nos jours conseillé par des philosophes, comme François Ewald, ancien assistant de Foucault, conseiller personnel d’A. Seillères, ou Denis Kessler, ancien de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales.

T. : Cette souffrance au travail se manifeste déjà électoralement, par l’abstention comme fuite (« défection », comme le dit le sociologue Albert O. Hirschmann [1], c’est-à-dire une façon de se désengager à moindres frais parce qu’on ne croit plus qu’on puisse changer les choses) et par le vote d’extrême droite comme surenchère au mal. L’argument avancé, en effet, est imparable puisqu’il s’agit de celui de la nécessité. On-ne-peut-pas-faire-autrement.

C.D. : La nécessité objective est en effet l’argument décisif. Si l’on donnait la priorité au sujet sur l’objet, on accorderait à l’individu un pouvoir critique sur le système.

T. : Résumons-nous : centralité du travail pour ce qui est de l’identité, de la relation homme-femme et de la famille ; centralité du travail en ce qui concerne la vie de la cité, et enfin, le quatrième élément ?

C.D. : Centralité du travail au plan épistémologique. Que l’on considère la philosophie de la connaissance ou les théories de la science, et l’on met en valeur la souveraineté de la connaissance, qui serait la vérité même, mais si l’on s’intéresse au travail en tant que tel, on s’aperçoit qu’il bat en brèche cette vérité. En effet, quand vous appliquez dans la pratique les connaissances scientifiques, vous vous apercevez tout simplement que cela ne marche pas comme prévu. Cela ne se passe jamais comme dans le laboratoire. Le pouvoir prédictif de la science se voit déjoué par le réel, c’est-à-dire que le monde ne se présente jamais exactement comme escompté. La science rencontre ses limites lorsqu’elle est soumise à l’épreuve du monde.

T. : Le temps ?

C.D. : Le réel, ou ce qui résiste aux procédures, aux savoir-faire, à la connaissance. Le réel est ce qui résiste à la maîtrise. Et la connaissance ne rend pas compte de ce qui se passe alors. Elle est constamment mise en échec par le monde. Là, nous arrivons à la véritable définition du travail vivant : le travail vivant, c’est ce qui permet de surmonter le réel. Il se déploie sous diverses formes. C’est l’intelligence au travail, qui fait face à l’inconnu, à l’inédit. C’est la métis, l’intelligence rusée. C’est aussi l’intelligence du corps, non pas l’intelligence conceptuelle, mais l’intuition de l’objet, qui fait entrevoir la solution aux problèmes. L’échec acquiert dès lors un rôle positif ; il suscite endurance et obstination. Je veux réussir, parce que j’ai échoué et que je souhaite surmonter cet échec.

T. : Il en est de même dans la recherche, ou dans la création.

C.D. : Sauf que le réel n’est pas décrit par la science. La recherche scientifique nie la subjectivité, qui vient avant l’objectivité. C’est simplement que la vie précède, comme l’a montré Michel Henry, le philosophe qui a établi la dignité du rapport affectif au monde. Le travail constitue la mauvaise conscience de la science. C’est une praxis, un engagement de soi tout entier. Il s’agit d’accepter la mise en attente de cette souffrance en soi et de se fier à sa propre capacité d’éprouver. Celui qui refuse d’éprouver, s’avère maladroit. La pensée prend racine dans le corps. En niant le travail, on nie l’individu, car le travail n’est autre que la subjectivité incarnée. C’est l’aspect positif, mais il est aussi l’enjeu de la domination. En effet, si les conditions dans lesquelles il s’exerce éloignent l’homme de lui-même, on glisse dans la barbarie, c’est-à-dire dans le refus de soi et la destruction de la vie.
Pourquoi la science ne peut-elle assumer cela ? Tout simplement parce que le travail vivant et la subjectivité sont invisibles. Sentiments et affects sont invisibles.

T. : Comme la vie et ce que Michel Henry nomme « l’éprouvé de la chair », qui se manifeste grâce à une « acoustique spirituelle ». Tout ceci est du ressort du poétique.

C.D. : La poiesis retrouve là en effet une dignité dont elle a été privée depuis l’Antiquité. N’oublions pas que Métis, l’intelligence du corps, est avalée par Zeus qui donne naissance à Athéna, déesse de la Raison.

T. : La théorie que vous déduisez de vos observations, écrivez-vous, se plie à « l’épreuve de réalité ». Quelles modifications substantielles dans l’organisation du travail, de 1980 à 2006, ont motivé le passage de la psychopathologie à la psychodynamique du travail ? La notion de pathologie disparaît dans cette appellation au profit de celle de mouvement. Est-ce à dire que la notion de morbidité aurait disparu, banalisée, ou bien qu’il serait redondant de la nommer en ce contexte ?

C.D. : La psychopathologie du travail visait à mettre en évidence des maladies mentales causées par celui-ci. Or, si l’on peut détecter des maladies physiques comme le saturnisme, l’asbestose ou la silicose, qui sont spécifiques des nuisances du travail, il n’y a pas de maladies mentales d’origine exclusivement professionnelle. On s’aperçoit aussi qu’on va moins mal quand on travaille que quand on ne travaille pas, car qui dit travail dit possible reconnaissance par autrui.
Pour analyser les effets du travail sur la santé mentale, il fallait donc renverser le problème. La question que l’on se pose devient alors : comment font les gens pour rester normaux alors qu’ils sont confrontés à des contraintes délétères ? La question des défenses surgit, car on s’aperçoit que la normalité est une lutte. On analysera les ressorts du plaisir au travail et la première chose à dire, c’est que la souffrance n’est pas une conséquence regrettable du travail. Ce n’est pas une impasse, mais elle lui est consubstantielle. Travailler, c’est faire face au réel ; c’est affronter l’échec, puis le surmonter grâce aux trouvailles de l’intelligence, avec obstination, endurance et opiniâtreté.

T. : Qu’appelez-vous « le réel » ?

C.D. : Ce qui ne se soumet pas à la volonté, ce qui résiste à la maîtrise. Il s’agit d’un corps à corps avec cette résistance. Michel Henry parle, dans La barbarie, de « Corpspropriation » [2] du monde . Il s’agit d’habiter le monde dans l’invisibilité de l’affectivité.

T. : Et en relation à l’Autre.

C.D. : Je travaille pour quelqu’un. En travaillant, j’engage le destin d’autrui. Mais la société résiste. Le travail vivant, c’est en effet ce qu’on appelle « zèle ». Si les gens se contentent de faire ce qu’on leur enjoint de faire, cela ne marche pas.

T. : Vous vous situez dans une perspective existentielle.

C.D. : Exactement. Mais il faut comprendre que le destin de cette souffrance n’est pas donné d’avance. Au pire, elle suscite la maladie ; au mieux, elle octroie au bout du compte un plaisir.

T. : Voulez-vous parler de sublimation ?

C.D. : Prenons l’exemple du travail sur métal. Un bon ouvrier sera capable d’usiner une pièce à l’oreille. Le plaisir se déduit du fait que, me confrontant à l’expérience, j’ai découvert en moi des ressources insoupçonnées et des registres de sensibilité qui, auparavant, ne m’étaient pas ouverts. Il s’agit de sentir les choses. Prenez cette table par exemple. Quand vous passez la main dessus, vous sentez qu’elle est en chêne, si vous avez l’habitude du chêne, si vous avez travaillé la matière du chêne.

T. : Vous faites allusion à l’audition et au toucher, intériorité et proximité.

C.D. : L’odorat également s’avère important. Dans une porcherie, le paysan accoutumé à l’odeur du bon lisier, détectera à l’odorat une infection. Il s’agit là de connaissance par le corps, qui la mémorise et se trouve toujours en avance sur la conscience. Travailler, c’est mettre en éveil tous ces registres de sensibilité.

T. : Qu’est-ce que le plaisir alors, en l’occurrence ?

C.D. : C’est l’accroissement de la subjectivité. S’accroître soi-même, la source de tous les plaisirs.

T. : On pense ici bien sûr à Spinoza et à sa célèbre formule, proposition VI de la troisième partie de L’éthique : « Chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être. » [3]

C.D. : C’est exactement cela. Il est essentiel de reconnaître cette dimension de la contribution. Dans un domaine plus moral, le travail est en effet une mise à l’épreuve de soi. Est-ce que je suis capable de tenir ma promesse ? Et la reconnaissance transforme la souffrance en plaisir. A l’inverse, le harcèlement induit une remise en cause et ceux qui croient le plus en leur travail se montrent les plus vulnérables. L’accumulation de la souffrance entraîne ou bien une stratégie de défense à son égard, ou bien la maladie. Ce qu’il faut saisir, c’est que la souffrance n’est pas un effet contingent, accessoire ; il s’agit au contraire d’un éprouvé affectif qui constitue un point de départ, une sorte de condensation de soi face à l’échec. Affective et corporelle, elle guide l’intelligence, qui en découle. On parle souvent des larmoiements de la psychodynamique du travail, mais nous ne nous intéressons pas exclusivement à la souffrance en tant que négativité. Nous étudions les conditions dans lesquelles cette souffrance inhérente à la confrontation au réel peut devenir intelligence et plaisir.

T. : Vous décrivez donc là une dialectique existentielle, une sorte de lutte avec l’ange. Nous sommes loin de la nécessité objective avancée par les tenants du néo-libéralisme. En ce qui concerne l’organisation du travail, vous semblez prôner une organisation éthique plutôt que scientifique, un rapport au sujet plutôt qu’à l’objet. Voilà une question bien délaissée par le discours politique, de quelque bord qu’il soit. Tout demeure extérieur à l’individu et, qui plus est, constamment chiffré. La réalité humaine est-elle donc si subversive ?

C.D. : Si, par organisation scientifique du travail, on entend le taylorisme et ses dérivés, j’y suis, sans tergiversations, opposé, car elle mène à une déshumanisation. Si l’on n’accorde de valeur qu’à ce qui se joue dans le monde objectif sur la base des critères scientifiques du vrai et du faux, de l’efficace et de l’inefficace, on aboutit à la barbarie, car le travail se déploie simultanément dans trois mondes, objectif, social et subjectif. Le premier s’avère très important. On y est attaché à l’efficacité du travail, à son utilité. Etre amené à effectuer du mauvais travail n’est pas une situation satisfaisante. Dans le monde social, le monde humain, il s’agit de vivre ensemble. On ne peut sacrifier en ce domaine les critères de normes et de valeurs, ou nous détruirions notre univers social. Dans le monde subjectif, il s’agit de protection et d’accomplissement de soi. Ne pas tomber malade, ne pas s’accidenter, ne pas devenir fou, d’une part ; métamorphoser la souffrance en plaisir, d’autre part. On qualifiera de rationnelle l’organisation du travail si elle assume les exigences liées à ces trois rationalités. Il faudra trouver un compromis. Sur quelle base ? Celle de la délibération collective. L’organisation du travail doit être élaborée par ceux qui travaillent, ensemble. On associera négociation et élaboration.
Il faut un temps d’élaboration puisque l’intelligence du corps est en avance, comme je vous l’ai dit. Il faut le temps de s’approprier l’expérience. Ce compromis se fonde sur l’échange, l’intercompréhension (Paul Ricœur) et la rationalité communicationnelle (Jürgen Habermas). Cela suppose la création d’un espace de délibération. Et rien n’est jamais acquis. L’activité déontique se poursuit inlassablement. Nous sommes dans le domaine de l’action, de la parole, en situation d’intersubjectivité, ce qui suppose que chacun rende son expérience intelligible à autrui.
Je préconise donc de donner la parole au travail, ce qui suppose un apprentissage et comporte le risque propre à toute situation d’intersubjectivité. Mais le processus d’individualisation méfiante actuellement enclenché est un processus dangereux. Le risque que nous courons est celui de la décadence.

T. : Qu’entendez-vous par là ? Le mot est d’usage délicat, n’est-ce pas ?

C.D. : Décadence du point de vue de la culture et de la civilisation. Et il ne s’agit pas de demain. Le processus d’aliénation commence aujourd’hui. A l’inverse, travailler dans de bonnes conditions signifie participer à l’activité déontique. Le travail constitue un des moyens d’honorer la vie. C’est en cela que celui-ci est un bienfait, en tant qu’expression de la subjectivité. Les œuvres de la culture procèdent de l’humain, qui en ressort grandi. Par celles-ci, on s’inscrit soi-même dans le mouvement de la civilisation, comme l’a souligné Michel Henry.

T. : En vous lisant, nous avons songé à ce qu’a écrit Freud en 1915 à propos de la Grande Guerre et du désarroi psychique qu’elle a entraîné pour les soldats, auxquels on intimait de tuer en contradiction avec les principes, jusque-là acceptés par tous, de la morale.

C.D. : Freud n’a pas vu ou n’a pas cru à la place fondamentale du travail comme possibilité de conjurer la violence, mais il est vrai qu’à l’heure actuelle, on assiste à une disparition des valeurs sur lesquels fonder ce travail satisfaisant subjectivement. Comme je vous l’ai dit, du fait de sa centralité, le travail peut engendrer le meilleur et le pire.

Si l’on considère l’aliénation au travail, on en déterminera trois aspects, que je dénommerai travail aliénant, travail aliéné et aliénation du travail. Le travail aliénant est, par exemple, le travail sous contrainte de temps. Il faut lutter contre soi-même pour s’y soumettre. Le travail aliéné ne nous appartient pas. Son résultat est spolié par d’autres. On peut penser ici au pillage des idées ou des brevets. On dénie l’intelligence de chacun. Quant à l’aliénation du travail, elle apparaît lorsque celui-ci se retourne contre l’être générique de l’homme. Elle contre cette dimension essentielle du travail qui est la révélation de la subjectivité. Alors le travail se retourne contre l’homme lui-même. Nous en faisons un lieu inhabitable.

T. : Est-ce là le fait d’un point de vue marqué par l’abstraction ?

C.D. : On cherche à fabriquer des produits, dans tous les domaines. On assiste effectivement à l’installation d’une emprise croissante de la gestion. Celle-ci a congédié le travail. D’ailleurs, la notion de métier se perd. A vrai dire, elle est récusée par les gestionnaires parce que le métier définit une zone de résistance à la gestion. Imaginez : on en vient maintenant à substituer au terme de médecin celui de « producteur de soins ». De même, on parle de « producteurs de biens culturels ». Tout est à l’avenant. Nous vivons dans une extériorité désincarnée. Plus de chair, du chiffre.

T. : Le film qui s’est inspiré de vos travaux s’intitule, reprenant le septième vers de la fable de La Fontaine, « Les animaux malades de la peste » : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Est-ce-vous qui avez choisi ce titre ?

C.D. : Non.

T. : Mais vous l’approuvez.

C.D. : Oui, absolument.

T. : Comment définiriez-vous la peste, alors ?

C.D. : La peste, c’est de se laiser aller, avec les autres, à faire des choses que l’on réprouve.

Notes

[1Albert O. Hirschmann, Défection et prise de parole. Traduit de l’anglais par Claude Besseyrias. Paris : Fayard, 1995. Première édition, en langue originale, 1970

[2« Corps et Terre sont liés par une Copropriation si originelle que rien n’advient jamais dans l’en-face d’un pur Dehors, à titre d’ob-jet, pour une theoria, comme quelque chose qui serait là sans nous - mais seulement comme l’historial de cette Copropriation originelle et comme son mode limite. Nous appellerons Corpspropriation de cette Copropriation originelle - si originelle qu’elle fait de nous les propriétaires du monde, non pas après coup, en raison d’un décision de notre part ou de l’adoption par une société donnée d’un comportement déterminé à l’égard du cosmos, mais a priori, en raison de la condition corporelle de l’être en tant que corps-proprié. [...] Mais la transformation du monde n’est que la mise en œuvre et l’actualisation de la Corpspropriation qui fait de nous les habitants de la terre en tant que ses propriétaires. » Michel Henry, La barbarie. Paris : P.U.F. Quadrige, 2004, pp. 82-83. Première édition, Grasset, 1987.

[3Baruch Spinoza, L’Ethique. Traduit par Roland Caillois. Paris : Idées/Gallimard, 1983, p. 156.


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