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Christine de Pizan, par Christine Reno

30 septembre 2009

par Christine Reno

Christine de Pizan et le danger des flatteurs : le clou fiché dans l’œil


Née à Venise vers 1363, Christine de Pizan passa presque toute sa vie en France, où elle avait suivi, quelques années après sa naissance, son père Tommaso da Pizzano, invité par le roy Charles V (1364-1380) à le servir comme médecin et astrologue. C’est grâce à son père que Christine reçut, sans doute avec ses deux frères, une éducation à laquelle peu de femmes médiévales pouvaient accéder, et qui comprenait au moins les rudiments du latin, langue de l’érudition et clé du savoir. Son mariage à l’âge de quinze ans à un jeune Picard, Etienne du Castel, notaire et secrétaire du roi, fut heureux mais de courte durée : Christine se trouva brutalement veuve dix ans plus tard, ayant à charge leurs trois enfants, sa mère veuve et au moins une nièce pour qui elle devait constituer une dot.

N’ayant plus à assurer les devoirs mondains d’épouse de secrétaire royal, Christine se remit alors à ses chères études, profitant sans doute de l’accès qu’elle avait aux grandes bibliothèques princières et même à la « librairie » royale, installée au Louvre. Déjà dans les années 1390, elle écrivait des poésies qui ont dû assez tôt trouver faveur à la cour et lui apporter les moyens de subvenir aux besoins matériels de sa maisonnée. Munie de son érudition, elle se lança bientôt dans des projets plus ambitieux, et produisit dans l’espace de quelques années, entre autres : un livre allégorique sur la chevalerie (vers 1400, L’Epistre d’Othea a Hector) une histoire universelle en quelque 24 000 vers (La Mutacion de Fortune, 1403), une biographie de Charles V commanditée par son frère le duc de Bourgogne (1404), une apologie de la femme (La Cité des dames, 1405), un livre de conseils adressé aux femmes de tous les états, depuis la princesse jusqu’à la prostituée (Le Livre des Trois Vertus, 1405), un traité politique (Le Livre du Corps de Policie, vers 1406) et un art militaire (Le Livre des Fais d’armes et de chevalerie, 1410) ; tout en composant de nouveaux ouvrages et en révisant les anciens, elle assura la fabrication de ses manuscrits et cultiva des liens avec les mécènes susceptibles de les acquérir. Dans l’espace d’une quinzaine d’années, elle était devenue l’écrivain le plus prolifique de sa génération et avait reçu des invitations à la cour d’Angleterre et à celle de Milan ; ses ouvrages furent bientôt traduits en anglais, en néerlandais et en portugais, et quelques décennies après sa mort, elle figura parmi les tout premiers auteurs français à recevoir les honneurs de l’imprimerie.

Le thème de l’honnêteté revient souvent dans les ouvrages de Christine de Pizan, qui s’attache à l’analyse de pratiques qui s’opposent à cet idéal. Ses conseils en matière de comportement sont loin d’être uniformes. Dans le Livre des trois Vertus [1], par exemple, elle conseille à la haute princesse, entourée de médisants et de jaloux, de pratiquer la dissimulation : la princesse doit faire semblant d’aimer sincèrement tout son entourage pour ne pas se faire d’ennemis dangereux ; elle doit cacher ses vraies pensées et ses sentiments, et cultiver une façade de bonne humeur et de sérénité pour ne pas donner prise aux adversaires potentiels. Elle ira jusqu’à faire semblant de consulter certains courtisans dont les opinions ne l’intéressent guère, dans le but de se concilier leurs bonnes grâces en les flattant.

Ces conseils aux dames haut placées s’expliquent peut-être par des raisons que Christine n’articule pas : le fait que les princesses évoluaient typiquement en milieu étranger, loin de leur famille de naissance et que, par rapport à leurs homologues masculins, elles avaient peu de puissance réelle, d’où le besoin d’adopter un comportement dissimulateur. Ces conseils font toutefois figure d’exception dans le contexte de l’œuvre de Christine de Pizan, qui s’avère beaucoup plus stricte à l’égard de ceux qui exercent le pouvoir.

Dans ses Proverbes moraux, par exemple, une collection d’aphorismes à visée universelle, Christine fait l’observation suivante :

Trop de legier croire et amer (aimer) flatteurs
Engendre erreur, ce dient les autteurs [2]

Dans ses nombreux ouvrages qui traitent de politique, Christine de Pizan ne cesse de mettre les seigneurs en garde contre les mystifications des flatteurs.

Dans sa biographie de Charles V (Le Livre des fais et bonnes meurs…), ouvrage ponctué de souvenirs personnels et d’anecdotes récoltés auprès de proches du sage roi, Christine raconte comment Charles V se méfiait des flatteurs, préférant des échanges honnêtes sur des sujets scientifiques avec des experts en la matière. Ayant invité à sa cour un clerc alchimiste qui lui répondit qu’il n’avait pas l’habitude d’ « encenser les seigneurs » avec de « belles paroles », le roi finit par persuader l’érudit de venir en insistant que « sa nature et son inclination ne le poussaient en aucune façon à vouloir entendre les flatteries mensongères dont on abreuve parfois les princes » [3].

Dans les ouvrages qu’elle écrivit à l’intention du jeune dauphin Louis de Guyenne, petit-fils de Charles V (qui d’ailleurs mourra avant d’accéder au trône), Christine lui détaille les vertus et bonnes pratiques que le monarque doit cultiver, à l’exemple de son grand-père : sapience, prudence, éloquence, justice, modestie, clémence, chasteté, générosité, application dans le travail. Le roi doit s’entourer de bons conseillers qui lui feront bénéficier de leur sagesse en lui parlant franchement. Dans le Livre du Corps de Policie, qui décrit l’Etat comme un corps allégorique dont le roi est la tête, Christine utilise une image frappante pour mettre le dauphin en garde contre les flatteurs, qu’elle compare à un clou fiché dans l’œil. L’aveuglement que provoquent les flatteurs met en échec toute quête de vertu et la possibilité de bien gouverner. Les flatteurs se cachent sournoisement derrière leurs belles paroles et ne sont reconnus que trop tard par ceux qui en tombent victimes [4]. Dans le Livre de paix, écrit en 1412-1413 en pleine guerre civile, Christine de Pizan compare les courtisans flatteurs au cheval de Troie qui entraîne la destruction du pays, et au lierre qui finit par tout engouffrer [5].


La mise en garde de Christine de Pizan contre le danger des flatteurs pour les gens au pouvoir n’est pas sans intérêt dans le climat politique et médiatique actuel. Il suffit de parcourir l’article élogieux paru dans l’Express au sujet de la transformation étonnante des goûts culturels du président de la République –
(http://www.lexpress.fr/actualite/politique/sarkozy-histoire-d-une-revolution-culturelle_768371.html?p=2),
ou encore l’interview complaisante de M. Sarkozy parue récemment dans un des bastions de la presse de gauche, le Nouvel Observateur (2 juillet 2009). Les flatteries que l’on voit en nombre croissant dans la presse contemporaine sont devenues tellement flagrantes que le journaliste Eric Conan a pu s’interroger dans un numéro récent de Marianne : « Existe-t-il encore une presse d’opposition ? » [6]

Christine de Pizan saurait sans doute faire comprendre aux journalistes les dangers de la flagornerie, et au président de la République la folie d’y croire. Si M. Sarkozy n’a pas encore pris goût aux écrits de Mme de Lafayette, peut-être aurait-il intérêt à découvrir ceux de Christine de Pizan.

Vassar College
Poughkeepsie, New York

Notes

[1Une traduction de cet ouvrage en français moderne, faite par les soins de Liliane Dulac, se trouve dans Voix de femmes au Moyen Âge, éd. Danielle Régnier-Bohler, Paris, Robert Laffont, 2006.

[2Oeuvres poétiques de Christine de Pizan, éd. Maurice Roy, 3 vol., Paris, Firmin Didot, 1886-1896, t. 3, p. 47.

[3Christine de Pizan, Le Livre des faits et bonnes meurs moeurs du roi Charles V le sage, trad. Eric Hicks et Thérèse Moreau, Paris, Stock, 1997, p. 233.

[4Christine de Pizan, Le Livre du corps de policie, éd. Angus J. Kennedy, Paris, Honoré Champion, 1998, pp. 1-55, surtout pp. 16-17.

[5Le « Livre de la Paix » de Christine de Pisan, éd. Charity Cannon Willard, La Haye, Mouton, 1958, pp. 109-110.

[6Marianne, No 638, 11-17 juillet 2009, pp. 28-31.


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