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Christine Lièvre, par Frédéric Le Dain

28 septembre 2008

par Frédéric Le Dain

« Quand reste le poème… », hommage à Christine Lièvre (1955-2007)


Au seuil de cet hommage rendu à la poétesse Christine Lièvre, dans la tradition des tombeaux vivants, tombeaux littéraires et poétiques, récemment illustrée par les belles Fleurs de tempête, de Philippe Le Guillou (Gallimard, 2008), je voudrais rappeler la mémoire de Paul Celan (1920-1970), qui eut à composer avec un destin particulier, tragique, profondément blessant, obombré de part en part c’est trop peu dit- par les effets dévastateurs de la Shoah.
« Sur le chemin de la vie, Paul Celan trouva de grands obstacles, de très grands, plusieurs presqu’insurmontables, un dernier vraiment insurmontable. », écrit Henri Michaux dans un texte intitulé précisément « Sur le chemin de la vie, Paul Celan ».

Peut-être parce que la souffrance noire d’un poète éminent – fût-elle inscrite dans une Histoire singulière - peut permettre d’éclairer d’autres figures de souffrance, à défaut de pouvoir leur donner une mesure, comme le notait Henri Bergson, ou de lui donner sens, même face à l’irrémédiable.
Toute vie est unique et chaque destin, singulier. Le gouffre noir de Paul Celan, qui le conduisit à se donner la mort en se jetant dans la Seine, qu’on me le permette ici en toute piété poétique -je ne l’évoque pas avec plaisir- me servira de guide pour dire, à demi-mots, le destin d’une poétesse pour beaucoup inconnue, Christine Lièvre. Mais dont la mémoire est précieuse à quelques-uns.
Qui s’est voulue peut-être, elle-même, « poétesse de l’inconnu ». « Peut-on vivre sans inconnu devant soi ? » demandait René Char à propos d’Arthur Rimbaud…

Parce que les mots du corps vivant, de la chair qui bat son rythme, ont trouvé lieu sur la page blanche, jusqu’à « faire corps et âme » avec une vie, je voudrais ici dire quelques mots de ses poèmes, publiés à compte d’auteur en 2004, sous le titre Pétales du silence, en écho à quelques autres publiés chez Régine Deforges en 1985, sous le titre Poèmes.

« Le poème va vers l’autre », écrit Emmanuel Levinas dans Paul Celan, de l’être à l’autre (Noms propres, Livre de Poche, « Biblio essais », p.51).
Cette formule si belle et si simple, si ample dans sa profondeur, du philosophe Emmanuel Levinas, vient en écho à la formule maintes fois répétée et toujours juste de Paul Celan, toujours belle et profonde : « Je ne fais pas de différence entre un poème et une poignée de mains ».

Ce pas vers l’autre de l’écriture vive est d’emblée franchi dans le recueil de Christine Lièvre, Pétales du silence, et ce pas se fait « épiphanie du visage » :

« Tant de lumière affleure ici !

Ouvrons ensemble

L’amande de nos yeux. » (p.7)

Qu’est-ce d’autre qu’un poète, une poétesse, si ce n’est, dans ce pas, ce pas « vers la lumière » (p.31), un regard sur le monde, et peut-être un peu au-delà ? Et quand ce regard est un regard contemplatif sur la nature aimée, « amande », nous ne pouvons qu’y être sensible… Dépouillement d’une rencontre, aussi, bien sûr.
Ce mouvement d’une ouverture, d’une invitation à l’ouverture dans le visage de l’autre, traverse l’ensemble des poèmes ici déposés en recueil :

« Prête-moi tes yeux
Et ton rire en grelot
Pour que je voie le monde » (vers la lumière, p.31)

Cette ouverture, cette invitation peuvent se faire adresse, sur le chemin de la vie, et la poésie devient alors parole, parole adressée, lettre vive nourrie des longues marches dans la nature aimée :

« Pèlerin
Qui va sur les chemins
Tu traverses leur songe
Mais ne l’emporte point,
Le tien est de marcher. » (La simple grâce d’aller, p.34)

Parole, vraiment, le poème ? Oui, parole de braise qui se cherche dans le silence, et c’est tout le sens de la métaphore du titre, éclosion de sens… « Pétales du silence » :

« Attise

les pétales

du silence. » (p.50)

Un silence de recueillement, un silence floral, un silence qui laisse place à l’intériorité du regard qui se déploie dans l’invisible :
« Attelés au silence
ils ont raisonné les vents sauvages
et renversé la nuit. » (Hommage, p.24)

Un silence qui fait partie de la nature même, étoile mystérieuse qui infuse ces poèmes

« Le silence scintille

la réponse du vent

l’infini à la main » (p.56)

Un silence, revers et condition de la parole, invitation et communion, prière, peut-être, mais pas solitude, condition d’une écoute, amour (« attise », p.50) :

« Nous
Invités du silence » (p.55)

Cette marche vers l’autre qu’est le poème, dans la parole et le silence, devient la trace d’une naissance à soi-même… Une naissance qui se fait toujours dans le visage, le vis-à-vis d’une rencontre :

« Toi
Tu étreins les vagues
Qui me mettent au monde. » (Le premier matin, p.12)

Une naissance qui est hommage, à la maternité :

« Femme fragment de blé
(…)
Quand tu parcours la terre
A pas de braise en murmurant
Un saule rit et dans ta chair,
Les yeux ouverts. » (Femme fragment de blé, p.13)

Maternité charnelle, discrètement nommée :

« Femme vigne du cœur,
Mère transfigurée,
Tu étreins dans la nuit
L’homme bouleversé.
A l’aube dans ses mains
Des pétales murmurent. » (Le goût de la lumière, p.15)

Maternité mystique, aussi, et mystérieuse comme un vitrail de visitation, presqu’une louange, en écho peut-être à sa mère, poétesse avant elle, tôt disparue et dont elle essaya de faire connaître la poésie :

« Femme,
Ce qui en toi frémit
Porte si loin la Terre.
Tes épaules mûrissent
Des vignes infinies.
En toi le jour s’éprend
D’une inlassable flamme
L’ombre et le don, entrelacés
Tressaillent dans ta chair. » (Le goût de la lumière, p.14)

Parole et silence d’un pas vers l’autre… et, à travers le poème, d’un même pas, d’un pas qui danse (« Peut-être avez-vous-même dansé ! », le temps entrebâillé, p.35) dans un bel équilibre, en écho à la parole de l’Origine, à ces poètes de la pensée qui vécurent avant nous, Héraclite ou Parménide (que nous retrouvons chez un René Char, admirablement), interrogation de l’être et chant de la Vie, dans le visage :

« O Vie ardente

Aux yeux d’argile. » (Le fleuve invisible, p.21)

« Le fleuve invisible », tel est le titre de ce poème. Voici ce qu’écrit Sylvie Germain, comme en écho, dans son très beau Céphalophores : « Orphée, dont la tête tranchée et roulant dans les flots, pose parfois son front contre l’épaule d’un homme, d’une femme, de passage sur la terre, et descendus, sans même y prendre garde, jusqu’à la berge de ce fleuve invisible où se poursuit le chant errant, le chant mendiant ».
Poésie orphique, et profondément contemplative, faisant surgir la Vie.
Une Vie omniprésente, maternelle, qui donne son titre au dernier poème, comme un dernier souffle :

« La Vie
Insondable
Parle avec le silence
Et enfante avec lui » (La Vie, p.57)

Une Vie qui donne sens à la vie ?

« Tout risquer
pour le feu d’être-là » (Adossé au mystère, p.27)

Qui en tout cas reconduit au visage :

« J’irai au monde » (vers la lumière, p.31)



Avant de quitter ce monde, Christine Lièvre nous a laissé ces traces d’une rencontre avec la vie. Ces traces s’appellent « poèmes ». Elle les a dédiés « aux Enfants du Monde et à la Vie », et considérait que ces poèmes étaient là pour venir en aide à ces enfants, des enfants habitant en Inde, notamment, auxquels vont les recettes modestes de ses recueils. Parce que la poésie est invitation à faire une place au plus petit.
Dans la belle traduction de John E. Jackson, chez José Corti, nous pouvons lire cette lettre de Paul Celan à Hans Bender, déjà partiellement citée :
« Le métier (Handwerk) – c’est affaire de mains (Hânde). Et ces mains, à leur tour, n’appartiennent qu’à un homme – c’est-à-dire un être unique et mortel, qui cherche un chemin avec sa voix et ses silences.
Il n’y a que de vraies mains qui écrivent de vrais poèmes. Je ne vois aucune différence de principe entre un poème et une poignée de main. »
Avec Paul Celan, par-delà le pont de la mort qui traverse parfois les voies ferrées, elle aurait pu écrire cette parole de vie : « Je ne fais pas de différence entre un poème et une poignée de main. »
Cette main qui écrivait des poèmes et que Christine Lièvre a si souvent tendue pour aider les autres, adolescents en difficulté, personnes âgées, nous ne pouvions que lui rendre hommage.
Elle était poème, à sa façon, tendue pour cueillir nos « pétales de silence »…

Frédéric Le Dain

Il est possible de se procurer l’ouvrage de Christine Lièvre, Pétales du silence, à l’adresse suivante : Monsieur Roger Lièvre, L’Apié, 13610 - Le Puy Sainte Réparade. Lecture BNF BN 39918233
05-09444.

Bibliographie des ouvrages cités :
Paul Celan, Poèmes, traduction de John E. Jackson, éd. Corti, 2004 (la lettre à Hans Bender se trouve aux pages 197-198).
Emmanuel Levinas, Paul Celan, de l’être à l’autre, in Noms propres, « biblio essais », Livre de Poche (première édition, Fata Morgana, 1976).
Henri Michaux, Sur le chemin de la vie, Paul Celan in Paul Celan, de l’être à l’autre, éd. Fata Morgana, Montpellier, 2004.