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Christine Gayet : poèmes

1er mai 2008

par Christine Gayet


rouge

le bar est ouvert
les gens rentrent, sortent, parlent à voix haute
si on était chez soi on dirait : ils me gênent
mais ici c’est l’inverse
l’agitation des autres devient comme un support
on prend appui dessus pour former son silence
souvent des gens écrivent, philosophent
ou traitent d’affaires compliquées
peut-être qu’il n’y a pas mieux
pour se donner du grain à moudre
que ces agitations croisées

un jour d’octobre
les syndicats avaient appelé à manifester
et j’étais en pensée
avec des amis qui avaient dû s’y rendre
dans un bar où je n’étais encore jamais allée
je m’étais assise à une table ronde

où on avait posé une rose
devant la fenêtre
au fond de la salle
j’avais laissé mon stylo courir d’une observation à l’autre
pour faire un petit assemblage poétique
que j’avais appelé « rouge » :


une rose assise dans un bar
rêvait au chemin de sa vie

rouge le mur où tu t’appuies
ta joie cherche encore à sauter
la barrière d’un ciel tellement gris
un passant se frotte la tête
tu n’as plus faim de choses mortes
marchez amis de sa fureur
la ville est lourde de vos cris
j’entends vos pas qui s’approchent
rendez-lui la sève et le puits

un mois après j’y suis retournée
pour faire à ce premier poème une sorte de réponse
en entrant j’ai retrouvé les murs rouges, ocre sombre
les portes presque cerise
et dans la salle au fond, les tables avec leurs pieds de fer
la plus grande était placée contre la fenêtre
les autres étaient carrées et plus petites
il y avait cette fois sur les murs
des affiches de théâtre aux titres assez guerriers
j’ai vu ma table ronde
celle où j’avais écrit
on avait posé dessus une fleur rouge
mais j’ai choisi d’aller m’asseoir près du mur
à une table carrée où la rose était blanche
je me suis mise à nouveau dos à l’entrée et face à la fenêtre
celle-ci donnait sur une cour aux murs gris
et sur un ciel où des nuages poussés par un fort vent d’ouest
ont peu à peu caché le soleil
j’ai bu le thé doucement dans un petit verre chaud
j’étais seule à part deux hommes derrière moi
qui traitaient leurs affaires
quand j’ai voulu commencer à écrire
mon crayon n’a pas marché
alors j’ai pris le temps de m’appuyer au mur
de regarder la cour, le ciel et les affiches à l’intérieur
j’ai cherché un autre crayon
et pour m’amuser
en attrapant tout ce qui m’entourait
j’ai commencé à écrire un second poème
que j’ai appelé « carré » :

si vous voulez je vous engage
vous êtes le lieu-dit
j’ai vu, vous êtes allée sans hésiter
où la fleur est blanche et la table carrée
vous avez trouvé
vous avez visé la fenêtre
entre les tirs nourris
la fureur du tigre et les fusils de la mère K
vous avez saisi votre mesure
à l’endroit du point rouge
c’était juste
mais attention, n’hésitez pas
brûlez tout le bois de ces machines à coudre
et flambez à votre tour
le temps n’est pas ardent à se donner tournure
si on ne l’enfourche pas
je pense que vous savez
pas besoin d’explosif
pour soulever les misères
il fait déjà chaud
on va sentir venir les rigueurs
elles n’impressionnent pas
ceux qui boivent l’heure juste
allez, tout est raidi de force
mais laissons la crainte aux oiseaux
nous avons faim
vous êtes là
la lumière fait ses dents
sur le front des nuages
nous allons pouvoir commencer

à ce moment
les hommes d’affaires qui étaient derrière moi
se sont levés et sont partis
sont arrivés deux autres hommes
dont l’un s’est exclamé : « je te l’offre ! »
ils sont venus s’asseoir à la grande table ronde
juste devant moi
sans doute parce que cette table était la plus agréable
celui qui offrait était un homme au visage carré, cheveux clairs
et l’autre était brun, les cheveux un peu longs
ils ont commandé deux cafés accompagnés d’un verre d’eau
ils avaient l’air sympathiques
et je les sentais désireux de respecter ma paix
j’ai continué à écrire :

dites-moi simplement
comment se fait-il qu’étant venue
sans aucune visée
vous soyez là assise
à vous offrir le meilleur vin ?
mais au fond c’est une offrande
et vous ne cherchez rien
il n’est plus besoin de tarder
les miracles ne se bousculent pas
dans les lieux anonymes
qu’en dites-vous ?
j’en dis que deux amis
viennent juste devant moi
de se faire le cadeau
de l’instant qui me fonde
permettez que je leur offre
la fleur qui les sépare
qu’en se divisant pour eux elle les multiplie
que l’eau du feu soit nue
sur la lèvre de leurs paroles
et qu’ils se souviennent à jamais
sans savoir

j’avais fini
c’était écrit d’un trait sans réfléchir
j’ai rangé mon crayon
je me suis levée
et je suis partie
en récoltant seulement du regard
tout ce que je pouvais
au cas où le poème voudrait un peu plus tard
se donner une petite suite.

***

au fond de mon ventre est un point
un point de naissance
celui d’un j
du mot je
je tâche de m’y rendre
aller voir si j’y joue
j’y suis
et là, à ma vie je dis :
jardine.

***

vacance



je suis un merle, dit l’homme

il est assis sur la pierre des marches
et quelqu’un en sortant l’a bousculé

qu’est-ce que vous faites assis là ?

je suis un merle

ah çà ! Vous avez du temps à perdre...
et d’ailleurs, comment se fait-il
que vous soyez assis sur cette marche
sous l’apparence d’un homme ?

je me repose de mes obligations
je cherchais un état de repos
et voilà ce que j’ai trouvé :
la peau d’un homme qui n’a plus rien
voyez-vous, poursuit l’oiseau,
n’avoir plus rien c’est avoir rien
rien est très précieux, l’avoir trouvé est enviable
à force de sillonner le ciel j’ai vu des choses
l’homme où vous me voyez est une résidence
qui en vaut beaucoup

vous allez rester longtemps ?

ça dépend, mon travail là-haut
c’est de donner matière à la transparence
mais il arrive que cela devienne épuisant
l’étendue, monsieur, l’étendue est un vertige
se retrouver sans ailes redonne le sens de la limite
quoique ...
l’intérieur d’un homme est bien étrange
confiné, certes, mais insondable
je dois avouer d’autre part que la parole est un délice
tout ça fait que je vais peut-être m’attarder
est-ce que je vous gêne ?

restez un peu si vous voulez
mais après emmenez cet homme ailleurs
nous n’avons rien pour lui

eh ! attendez ! dit l’homme caché sous le merle
prenant à son tour la parole
maintenant que j’héberge un habitant du ciel
j’aimerais bien qu’on me traite autrement
d’ailleurs, prenez garde !
si vous me négligez il pourrait vous en cuire

c’est tout à fait exact, dit le merle
les puissances d’en haut peuvent être ombrageuses
et je suis là en ambassadeur
un ambassadeur en villégiature, sans doute
mais ça n’entame pas ma fonction
cet homme est en quelque sorte
territoire diplomatique

ah vous m’embrouillez !
qui parle par cette unique bouche ?
homme ou oiseau, vous occupez mon escalier
toutefois, évidemment, un ambassadeur...
enfin votre mine prête à confusion

oui je sais, dit le merle, la mine ...
on m’a dit que vous y teniez beaucoup, les hommes
et bien justement
cet homme où je suis est très reposant
car il s’en fiche

je ne peux pas comprendre ça, cette négligence
vous ne pouvez pas, monsieur, je le vois bien
mais c’est parce que vous n’êtes pas assez creux

évidemment que je ne suis pas creux
il ne manquerait plus que ça !
j’ai l’ambition d’être bien rempli
et complet, au contraire

ah, cher monsieur
sans vide le monde ne chante pas
vous perdez un temps précieux
à ne pas laisser votre temps se perdre un peu
je vois bien que ça n’est pas chez vous
que j’aurais pu prendre mes vacances

prenez vos vacances où vous voulez
mais pas sur mon escalier
je sens ma patience à bout
on voudrait être tranquille chez soi

monsieur, je ne connais pas ces lois
là-haut le ciel est à tout le monde
l’homme où je suis me comprend
et vos propos l’ont lassé
tout ça me donne une idée
je vais l’héberger à mon tour
le temps qu’il s’aère un peu
on étouffe ici dans vos têtes
salut monsieur, gardez bien vos escaliers
mais tâchez de comprendre qu’un jour ou l’autre
il va vous falloir les lâcher
un de ces jours qui va venir
ça n’est pas par là que vous devrez passer.

***


recueillement

les mains sont posées sur la table
elles racontent l’Histoire :

c’était tout au début
dans l’obscure rumination du monde
où chaque chose s’enchaînait à l’autre
nous étions là et n’y étions pas
puis l’Homme s’est levé en nous-même
petit à petit l’acte nous est venu
l’acte c’était diviser
c’était réunir
et très vite ce fut aussi tracer
tracer des chemins, des passages
la main était pour faire mourir
elle était aussi pour donner
nous étions tendus à comprendre
et c’était les mains qui guidaient
puis longtemps après
elles ont donné tout leur sel
dans des ouvrages de plaisir
c’est là encore qu’elles étincellent
pourtant on sent ce temps finir
les mains sont posées sur la table
elles demandent :
nous n’intéressons plus cette époque
mais pourrait-on se souvenir
que d’un geste nous savons bénir ?
Dieu n’a rien à voir dans tout ça
le coeur des hommes est un miracle
la main en porte la ferveur
l’enfant qui naît et que l’on porte
entre par la main dans ce qui le nomme
dans ce qui dit : tu es humain
les mains son posées sur la table
elles disent encore :
osez vous servir de nous
nous n’avons pas peur des miracles
la main qui aime peut guérir
laissez-nous faire et vous verrez.

***

voix dans la terre

la terre attend
rousse
elle attend les mains dans les rythmes
mille voix dedans
qu’on n’entend pas
la terre
veut entendre par nos pas
son rire
elle n’en peut plus de retenir ce rire
alors maintenant le vent lève
et naît le mouvement qui la change
il y a quelque chose qui dit
plus jamais
pousse des portes
lance l’odeur de la mer
dit qu’on a encore rien vu
que tout vient
une cuisine de force
qui casse et illumine
renversement dans l’inquiétude
la terre nous mâche
parle
pour des mains qui la soignent
sur le corps lui-même
pour que les mains chantent
sur les corps défaits
par sa voix
la terre
alors que vienne le soleil
dans la matière obscure
et c’est l’œuvre des hommes.

***


fine

les réverbères jolis
les acacias doucement remués
leurs feuilles fines
le jeu d’un petit ballon sur les pavés
un saxophone et une batterie
qu’on entend
dans le magasin de musique
pas de voitures
à peine de motos
quelques bruits de chantier

je suis venue avec l’idée de dire
une chose très fine à attraper
il y a deux jours
descendant la rue
j’ai senti le goût d’une place humaine
d’un point de vue
d’une saveur d’être
ou encore d’un acquis de longue date
qui demeure quelque part
dans le trésor accumulé de l’expérience
que je peux sentir aussi
comme une longueur d’onde
pour laquelle il faut opérer un réglage précis
d’un coup j’étais dessus
j’avais dû chercher ça depuis longtemps
parce que j’ai eu tout de suite
l’impression du but qu’on attrape
il s’agit d’un point de vue très simple
quand on n’a pas besoin
d’autre chose que ce qui est
qu’on descend doucement la rue
dans sa lumière de chance
juste la chance d’être là
dans l’enchaînement des moments qu’on porte
et qui font comme un royaume à soi
pas comme on pourrait avoir
si on avait gagné quelque chose
obtenu de l’extérieur
mais plutôt ce rayonnement des gens simples
qui vont leurs gestes
l’un après l’autre
avec le panache modeste et fier parfois
de ceux qui n’ont presque rien
quelque chose qui doit bien s’accrocher
quelque part dans leur ciel
puisque dehors il n’y a pas grand chose
où appuyer sa gloire
et pas seulement ce panache
mais en même temps
une manière très profonde
de lâcher toute recherche de puissance
on voit ça chez certaines personnes anciennes
je ne sais pas
peut-être plutôt à la campagne
il me semble que c’est de ce côté-là
que mon esprit cherchait
ou des petits enfants
modestie et plénitude en même temps
comme un feu tendre
qui s’allume dedans
et qui dit
c’est ta vie qui suffira
alors ça se met à chanter
simple, modeste c’est vrai
mais furieux à tirer fierté de ce qui est
être vivant au jour le jour
très fort
et c’est tout.

autour le quartier change
prend les couleurs de la planète
ici la soupe populaire
plus loin les stores verts
qui font au vent
comme le bruit des bateaux.


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