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Christina Rossetti, poèmes. Traduction de Melody Enjoubault

23 septembre 2015

par Christina Rossetti

Souviens-toi et autres poèmes

Traduction de Melody Enjoubault.

Remember

Remember me when I am gone away,
Gone far away into the silent land ;
When you can no more hold me by the hand,
Nor I half turn to go yet turning stay.
Remember me when no more day by day
You tell me of our future that you plann’d :
Only remember me ; you understand
It will be late to counsel then or pray.
Yet if you should forget me for a while
And afterwards remember, do not grieve :
For if the darkness and corruption leave
A vestige of the thoughts that once I had,
Better by far you should forget and smile
Than that you should remember and be sad.

(Goblin Market and Other Poems, 1862.)

Souviens-toi

Souviens-toi de moi quand je serai partie
Partie bien loin au pays du silence ;
Quand tu ne pourras plus me tenir la main,
Ni moi choisir de partir ou rester.
Souviens-toi de moi quand tu ne me parleras plus
Jour après jour de tes projets pour notre avenir :
Souviens-toi simplement de moi ; tu comprends
Qu’il sera alors tard pour les conseils ou les prières.
Pourtant, si tu devais m’oublier un temps,
Puis te souvenir, ne sois pas triste :
Car si dans l’obscurité et la décomposition subsiste
Un vestige des idées qui furent les miennes,
Mieux vaut que tu oublies en souriant
Plutôt que de te souvenir en pleurant.

Echo

Come to me in the silence of the night ;
Come in the speaking silence of a dream ;
Come with soft rounded cheeks and eyes as bright
As sunlight on a stream ;
Come back in tears,
O memory, hope, love of finished years.

Oh dream how sweet, too sweet, too bitter sweet,
Whose wakening should have been in Paradise,
Where souls brimfull of love abide and meet ;
Where thirsting longing eyes
Watch the slow door
That opening, letting in, lets out no more.

Yet come to me in dreams, that I may live
My very life again tho’ cold in death :
Come back to me in dreams, that I may give
Pulse for pulse, breath for breath :
Speak low, lean low,
As long ago, my love, how long ago.

(Goblin Market and Other Poems, 1862.)

Echo

Viens à moi dans le silence de la nuit ;
Viens dans le silence éloquent d’un rêve ;
Viens, les joues rondes et douces, les yeux étincelants
Comme un ruisseau ensoleillé ;
Reviens en pleurs,
O souvenir, espoir, amour d’années révolues.

O rêve si doux, trop doux, trop doux-amer,
Dont le réveil aurait dû se produire au Paradis
Où des âmes comblées d’amour vivent et se rencontrent,
Où des yeux assoiffés de désir
Observent la porte qui, doucement,
Laisse entrer pour ne plus laisser sortir.

Pourtant, reviens-moi en rêve, que je revive
Ma vie bien que mortellement transie :
Reviens-moi en rêve, que je rende
Pulsation pour pulsation, souffle pour souffle :
Baisse la voix, penche-toi bien,
Comme il y a longtemps, mon amour, bien longtemps.

Somewhere or other

Somewhere or other there must surely be
The face not seen, the voice not heard,
The heart that not yet—never yet—ah me !
TMade answer to my word.

Somewhere or other, may be near or far ;
Past land and sea, clean out of sight ;
Beyond the wandering moon, beyond the star
That tracks her night by night.

Somewhere or other, may be far or near ;
With just a wall, a hedge, between ;
With just the last leaves of the dying year
Fallen on a turf grown green.

(The Prince’s Progress and Other Poems, 1866.)

Quelque part ou ailleurs

Quelque part ou ailleurs doit se trouver
Le visage invisible, la voix inaudible,
Le cœur qui n’a pas encore – jamais – hélas !
Répondu à mon appel.

Quelque part ou ailleurs, ici ou là ;
Au-delà des terres et des mers, bien caché ;
Au-delà des errances de la lune, au-delà de l’étoile
Qui chaque nuit la suit.

Quelque part ou ailleurs, là ou ici ;
Dissimulé derrière un simple mur, une simple haie ;
Dissimulé sous les dernières feuilles d’une année qui s’achève
Tombées sur une herbe verdie.

Who has seen the wind ?

Who has seen the wind ?
Neither I nor you :
But when the leaves hang trembling,
The wind is passing through.

Who has seen the wind ?
Neither you nor I :
But when the trees bow down their heads,
The wind is passing by.

(Sing Song : A Nursery-Rhyme Book, 1872.)

Qui a vu le vent ?

Qui a vu le vent ?
Ni moi, ni toi :
Mais quand les feuilles frémissent,
C’est que le vent passe par ici.

Qui a vu le vent ?
Ni moi, ni toi :
Mais lorsque les cimes fléchissent
C’est que le vent passe par là.

Looking back

Looking back along life’s trodden way
Gleams and greenness linger on the track ;
Distance melts and mellows all to-day ;
Looking back.

Rose and purple and a silvery grey,
Is that cloud the cloud we called so black ?
Evening harmonizes all to-day,
Looking back.

Foolish feet so prone to halt or stray,
Foolish heart so restive on the rack !
Yesterday we sighed, but not to-day
Looking back.

(Verses, 1893)

Quand nous nous retournons

Quand nous nous retournons sur le sentier de la vie,
Nous voyons les lueurs et le vert subsister sous nos pas ;
La distance estompe et fond tout à présent ;
Quand nous nous retournons.

Rose, violet et gris argenté,
Ce nuage est-il bien celui que nous trouvions si noir ?
Le soir harmonise tout à présent,
Quand nous nous retournons.

Fous ces pieds si enclins à s’arrêter ou à se perdre,
Fou ce cœur si agité dans ses tourments !
Nous soupirions hier, mais plus à présent,
Quand nous nous retournons.

[Without title]

A roundel seems to fit a round of days
Be they the days of upright man or scoundrel :
Allow me to construct then in your praise
A roundel.

[This flower of wit turns out a weed like groundsel :
Yet deign to welcome it, as loftiest bays
Grown on the shore of Girvan’s ocean groundswell.]

Accept the love that underlies the lays ;
Condone the barbarous rhymes that will not sound well
In building up, all Poets to amaze,
A roundel.

(Published posthumously : The Complete Poems of Christina Rossetti, Rebecca W. Crump (ed.), vol. 3, p.871)

[SANS TITRE]

Un rondeau semble convenir à la ronde des jours
Qu’ils soient les jours d’un honnête homme ou d’un escroc :
Permets-moi alors d’édifier à ta louange
Un rondeau.

[Cette fleur d’esprit s’avère être une mauvaise herbe comme le séneçon :
Mais daigne la recevoir, comme les plus nobles baies
Poussant sur le rivage de Girvan, de la lame la moisson.]

Accepte l’amour qui sous-tend ces lais ;
Pardonne les rimes barbares qui sonneront faux
Mais construisent, à la surprise de tous les Poètes,
Un rondeau.

Christina Rossetti (1830-1894) est désormais reconnue comme l’une des voix poétiques majeures du siècle victorien. Poète énigmatique dont la multiplicité des interprétations révèle le caractère indéchiffrable, Rossetti multiplie les voix, les personnages et les postures tout en préservant un flou contextuel qu’elle reproduit dans son attitude face au processus éditorial : ses rééditions, modifications, déplacements, découpages et auto-traductions nient le concept même de version définitive. Chantre de la religion anglicane, poète préraphaélite, auteur de comptines, Christina Rossetti révèle des influences diverses et alterne entre conservatisme et espièglerie, refusant tout immobilisme mais parvenant néanmoins à créer une harmonie stylistique d’ensemble. Outre une large production en prose constituée d’écrits religieux et de nouvelles encore peu connus, son œuvre poétique rassemble cinq recueils publiés entre 1862 et 1893, des compositions publiées séparément (dans des revues ou des ouvrages collectifs), ainsi qu’une large production révélée au lectorat de manière posthume.

Melody Enjoubault


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