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Christian Poirier, par Nelly Carnet

23 avril 2016

par Nelly Carnet

Christian Poirier, L’aubier des jours. Châtelineau : Editions Le Taillis Pré, 2015.

Pour commencer l’année avec l’âme légère mais toujours aux aguets, Christian Poirier nous offre deux ensembles de textes poétiques libres qui se font écho, Encré d’aube et L’aubier des jours. Le lecteur de poésie aime qu’un recueil commence par un paysage regardé au travers lequel l’écrivain interroge les interstices de bleu sous l’égide de Baudelaire. Le poème balaie aussi bien l’horizon que la profondeur. C’est pourquoi, le ciel importe autant que le puits. « Le poème cherche le puits, la profondeur du puits où/l’eau est blanche de mémoire ». Il se penche sur ce qui n’a pas voix pour lui donner parole. L’écriture de l’auteur est répétition dans le texte où certains mots sont redondants, faisant écho à la répétition du rythme de la vie et des jours, mais annulant la notion de temps dans l’espace des pages du livre qui s’écrit aussi bien que dans celui de la lecture. Nous sommes alors dans le hors temps dans lequel le poème nous fait exister et rend présent les choses et les êtres à eux-mêmes. La langue est un œil aiguisé. Elle s’attarde, souligne, met en évidence le tragique de toute chose sur le fond vide de la page. Elle vient inscrire la demande de pardon de celui qui a sacrifié une infime partie du monde. Cela peut être une fleur ou un insecte écrasés par le pas ou la main de l’homme, cette même main qui vient les raconter sur la page.

L’aubier des jours n’est pas qu’un abandon de soi à la langue, il est aussi discours sur l’écriture, réflexion sur la voix poétique qui ne vient pas se faire entendre naïvement. Elle se retourne et se réfléchit. A quoi s’évertue celui qui a le souci de la langue si ce n’est à prendre les manifestations du monde les plus fugaces et tenter de les fixer avec des mots tout aussi singuliers qu’ineffables, comme cette « aube » que Christian Poirier définit comme des « paillettes/enfouies d’ondes d’or qui donnent une âme à l’eau et/rutilante à l’horizon » ? Le poète se demande comment dire ce qui ne peut être décrit. C’est sans doute cette inquiétude qui permet de continuer d’écrire. Chaque fois qu’un poème se donne, il est un nouveau matin du monde, une « aube » renaissance mais qui, dans l’aujourd’hui investi par la vacuité, s’éveille pour elle seule, c’est-à-dire pour le poète qui la regarde et la redessine. En effet, presque plus personne ne s’inquiète de respirer juste, au rythme de l’âme soucieuse de la vie intérieure et en accord avec le plus simple du terrestre. Le poème : une chose qui a encore une chance de connaître un futur. Le poète y croit encore, tente de sauver cet espoir. « On veillera pour ne pas manquer l’aube qui est/la matière du poème ; car/ le poème n’est le poème que/s’il éveille le sable, les mâts et les flûtes traversières, que s’il donne à battre sur/les nuques, l’inaudible message qui/tient éveillé/l’étonnement ».

L’aube est une invite, une « tendresse suave », une consolation pour un être retourné par l’agression du réel, mais qui fuit toute prise. C’est pourquoi, le poète, serviteur de la beauté et de l’évidence de la langue et du monde, lui accorde tant de métaphores avec cette lumière à la fois claire et voilée, nimbée de douce pureté. « L’aube change la vie pour qui va chercher l’aube sur les/talus aux charmes engourdis ». Elle révèle les choses, épouse leurs contours, les fait briller, les allège au contact de sa légèreté. L’écriture de Christian Poirier porte en elle une mesure. Sa voix prend son temps comme dans cette phrase sur deux vers blancs pour venir donner une juste respiration, celle qui fait vivre celui qui écrit et continue d’espérer « à la force du poignet » et « à la sueur de la syntaxe ».

Ce que le poète désire appartient à un autre siècle, révolu, perdu, dépassé par le temps qui roule à deux cents à l’heure. Le sien est celui des « choses arrêtées », des « voitures rares,/des vélos lents, des flâneurs flapis/et des têtes encostumées de/rires, de baumes sauvages et/de cheveux gominés ». C’est le temps de Victor Hugo, de Rimbaud, de Baudelaire, d’Apollinaire et de Daumal…


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