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Christian Lippinois : prose

26 avril 2010

par Christian Lippinois

Le pâtre des papillons

« Au poète mexicain Homero Aridjis [...] qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. » J.M.G. Le Clézio, Dans la forêt des paradoxes, discours devant le jury du Prix Nobel, 7 décembre 2008.

« Dès lors, comprendre, c’est se comprendre devant le texte. Non point imposer au texte sa propre capacité finie de comprendre, mais s’exposer au texte et recevoir de lui un soi plus vaste, qui serait la proposition d’existence répondant de la manière la plus appropriée à la proposition du monde. » Paul Ricœur, Du texte à l’action.


Moissac, jeudi 4 juin : Ce matin, en avalant ma dernière gorgée de café, j’ai pris le parti de commencer un journal aujourd’hui même, bien résolu à combattre l’état dépressif dont je souffre depuis plusieurs jours. Muni d’un cahier neuf, et jugeant qu’un peu d’air frais fouetterait mon inspiration, je me dirigeais déjà vers le parc, quand, au sortir de la serre, dans mon empressement, j’ai failli piétiner les papillons. Posés en grand nombre sur le chemin, ils se sont élevés d’un coup, j’ai cru que le sol volait en éclats. Curieusement, au lieu de s’éloigner, leur nuée m’a longuement enveloppé. Sans que je sache pourquoi, tandis que je sentais leurs ailes frôler mon visage, mes cheveux, s’est opéré dans mon esprit un rapprochement entre ce nuage de papillons et l’âme de ma mère. Sentiment qu’elle était là, saluant une dernière fois l’allée de buddleias et venant chercher son mari pour entreprendre leur dernier voyage. À la suite de quoi, bien incapable d’écrire le moindre mot, j’ai jugé bon de me changer les idées, je suis allé faire des courses à la ville et j’y ai déjeuné. À mon retour, vers quinze heures, comme j’ouvrais le portail, la voisine est venue me présenter ses condoléance. Je l’ai invitée à m’accompagner jusqu’à la serre. Les buddleias, que plus personne ne taille, l’ont presque recouverte. Il faut, pour y entrer, se courber sous leurs branches. Depuis le seuil de la loge qui servait d’ermitage à mes parents, se recueillant, elle a considéré le modeste bureau, les deux lits de sangles, le coin-cuisine avec son poêle, les étagères chargées de registres. Comme elle s’étonnait de trouver leurs deux urnes, pour ainsi dire en attente, j’ai dû lui expliquer qu’ils avaient émis le souhait que leurs cendres soient mêlées et dispersées dans une prairie d’altitude du Cantal, ces terres de leur enfance où, dernièrement encore, tous deux s’étaient rendus pour observer les papillons. Elle ne s’en est guère montrée surprise. « Ils formaient, m’a-t-elle dit, un couple si uni, et que rapprochait plus encore leur passion des insectes. » ; puis à mi-voix, considérant le manteau de voyage de ma mère resté sur le banc : « si uni qu’elle n’aura pas voulu faire attendre son mari. » Et tandis qu’au retour, à nouveau courbée sous les branches, elle murmurait : « Rien qu’en élagage, quel travail vous attend ! », mon silence lui aura confirmé mon peu d’intérêt pour le domaine. Ainsi s’est passée l’après-midi, en visites, en remémorations — et en vaines tentatives de me mettre à mon journal.

Vendredi 5 juin : Ces jours-ci, la chaleur dans la serre devient suffocante dès dix heures. Je me demande comment mes parents pouvaient s’en accommoder. Sans doute en journée étaient-ils plus souvent à travailler sur le domaine que dans la serre ? Pour ma part, je me suis refusé à en sortir, craignant d’être de nouveau inquiété par les papillons. Tant pis pour la chaleur ! Installé dans la loge, sous le ventilateur, j’ai satisfait ma curiosité en feuilletant diverses publications. « Les papillons voyagent-ils ? — Assurément ! Qui n’a jamais entendu parler de la migration des papillons Monarques qui, d’août à octobre, descendent du Canada jusqu’au Mexique où ils hibernent. » Et dans une monographie consacrée au Vulcain, à l’étude duquel mon père avait voué sa carrière : « Les migrants quittent le Maroc en février, franchissent le détroit de Gibraltar, suivent les côtes du Portugal et de l’Espagne. La migration passe en avril-mai en France, et remonte jusqu’en Scandinavie. Le retour s’effectue à compter de la mi-août. » Les planches photographiques identifient clairement le Vulcain (Vanessa atalanta) dans l’espèce qui butine nos buddleias et dont la nuée hier m’a longuement entouré. Sur l’étagère la plus élevée, j’ai également trouvé une vingtaine de cahiers dont la série semble constituer le journal du domaine depuis sa fondation.

Samedi 6 juin : J’ai omis de noter hier qu’à côté des cahiers j’avais également découvert plusieurs carnets d’aquarelles de ma mère. Cela dit, je n’ai fait que les entrouvrir. J’ai préféré en différer l’étude, confondu que je suis encore par l’épisode des Vulcains dansant autour de moi ! Rien à faire : j’ai beau juger la chose anodine, je reste sous le coup d’une sorte d’effroi sacré. Et que dire de mon étrange intuition ? Étrange ? Moins sans doute que je voudrais le croire. En vérité, ce rapprochement entre les vols de papillons et l’âme des morts s’est de tout temps opéré dans l’esprit des peuples. Dans bien des cas d’ailleurs, il voisine avec la conviction que l’âme, pour rejoindre son séjour, doit entreprendre un long voyage. Chez certains même, le soin de la guider constitue l’apanage d’animaux qui sont également considérés comme la nouvelle forme du décédé. La plus part des rituels qui concrétisent ces mythes sont depuis longtemps devenus notoires. Chez les chasseurs de l’Altaï, par exemple, comme dans beaucoup de cultures sibériennes, ce rituel prend la forme d’une danse qu’exécute le chamane : mimant l’animal-guide jusqu’à le devenir, il rejoint le défunt et l’aide à affronter les épreuves qui conditionnent sa destinée posthume. Dans les sociétés plus tardives, cette danse se mue en récitatif. Dans le bouddhisme tibétain, un lama psalmodie à l’oreille du mort les instructions qui l’aident à traverser le bardo, cet espace qui le sépare de sa nouvelle naissance. Plus familières à notre esprit européen sont ces lamelles d’or pythagoriciennes trouvées dans les tombeaux grecs, dont le texte indique au mort le chemin à prendre dans l’au-delà. Ces diverses représentations ont beau avoir été recouvertes par les dogmes de nos religions modernes, il n’en reste pas moins qu’elles ne demandent qu’à se réveiller. À quoi s’ajoute que dans nos sociétés désacralisées, beaucoup d’agonisants passent sans assistance autre que médicale. Dans un tel cas, le mourant n’a d’autre alternative qu’affronter la mort selon ses propres représentations. À ceci près que pour disposer de telles représentations, encore doit-il s’être soucié de les élaborer, chose hasardeuse dans une culture devenue profane. Toujours est-il qu’aujourd’hui, de l’avis de beaucoup, une telle quête trouve fréquemment refuge dans une subjectivité qui se confond avec l’art. En l’occurrence, tout se passe comme si une certaine pratique artistique, celle qui relaye la danse chamanique des origines, gardait partie liée avec l’au-delà et devait répondre à la nécessité d’une fonction initiatique. Selon l’expression consacrée, l’artiste tient alors son don d’un rapport anticipé avec la mort. Quant à moi, bien que le présent travail de rédaction ne soit nullement de l’art, il se pourrait cependant qu’il s’inscrive à sa manière dans une telle perspective.

Dimanche 7 juin : Aujourd’hui il a plu abondamment mais par intermittence. Du coup, les papillons n’ont cessé d’entrer et sortir de la serre au rythme des averses. Réfugié dans la loge, qui pour une fois m’a paru agréablement fraîche, j’ai passé la journée à feuilleter les cahiers. Ils sont parsemés de dessins à la plume, technique que ma mère maîtrisait à la perfection. C’est elle d’ailleurs qui historiait les publications de mon père sur les lépidoptères. Son trait précis me rappelle les planches anatomiques de Vinci ou les gravures de Dürer : restes d’un génie artistique qu’elle avait sacrifié à la carrière de son mari et à l’éducation de ce fils ingrat que je suis devenu. — Je tiens ici à lui en demander pardon, car probablement lui dois-je le peu dont je me montre capable en écriture, ce désordre littéraire dans lequel je m’enferme pour garder un semblant de décence à mes égarements. — Sans préjuger de la teneur de ses carnets, dans les cahiers du moins elle ne manque jamais de poser sur les choses un regard espiègle. Témoin ce portrait-charge immortalisant le patron couvert de papillons, chassant de la main les plus effrontés qu’attire la lueur de l’écran : « À lire les courriels des observateurs. », dit la légende. Depuis 1998, en effet, l’unité d’entomologie de l’Université a dédié aux Vulcains un site interactif. Cette base de données, renseignée par des bénévoles, permet de suivre au fil des jours l’avancée du front migratoire — et, pour ce qui concerne la serre en particulier, d’en ajuster le calendrier saisonnier. Sans entrer dans les détails, ce calendrier se présente comme suit. À la fin de l’hiver, dès qu’à Gibraltar l’alerte est donnée, les soins vont en priorité aux buddleias et aux cultures d’orties, de pariétaires et de houblon. Le temps presse en effet, car à peine arrivés les migrants doivent refaire leurs forces et s’apparier. À compter de la ponte, quasiment immédiate, quelques jours suffisent ensuite aux chenilles pour éclore. Mais trois semaines au moins leur sont nécessaires avant de se muer en chrysalide, trois semaines qu’elles emploient à dévorer, jusqu’à accroître plus de mille fois leur masse. En fin de compte, c’est au moment où les jours vont devenir les plus longs que les papillons de la seconde génération sont aptes à voler. Dans la chaleur du premier été, leurs nuées palpitent sur les prairies sèches ou dans les friches crayeuses. Les réserves qu’ils se constituent alors devront leur permettre, le moment venu, d’enchaîner des étapes journalières dépassant souvent cinquante kilomètres. Puis à l’automne, ceux qui redescendent profitent à nouveau de l’étape. Mais, chose curieuse, puisque ceux qui ont connu la serre lors de la migration montante se sont éteints, comment ceux du retour la retrouvent-ils ? Pourtant le fait est constant : pour peu que le vent ne la dévie pas, la colonie se montre fidèle. « Sous l’individu, dit en substance un des cahiers, se tient l’espèce. Non affectée par la disparition de l’imago, elle informe la génération suivante. » Ce mot imago — l’entomologiste en use pour désigner l’insecte ailé par opposition à la chenille — se plaît à suggérer, comme en arrière-plan, un autre ordre de réalité que le papillon ne fait qu’énoncer, l’essence de son espèce. Le dessin coloré de ses ailes proclame majestueusement le don d’elle-même que consent cette essence, sous l’espèce de la lumière et du mouvement. N’est-ce pas d’un semblable processus que pourrait se réclamer l’écriture ? Cette luminescence de la langue, ce dialogue avec un ordre tout autre. Le texte qui le concrétise pourrait pareillement se dire imago, éclat de conscience jouant de sa disparition, une chorégraphie de l’impermanence, comme cette danse par laquelle le chamane se donne accès à l’espace où s’éveille le défunt.

Mardi 9 juin : J’ai passé la soirée d’hier à étudier plus en profondeur les cahiers. Une chose me frappe : pour ainsi dire à chaque page se révèle la nature singulière de la relation qu’entretenaient mes parents avec les papillons. À supposer que cette solidarité mystique leur fît mieux comprendre leurs hôtes, je me pose la question de savoir si la communication fonctionnait également en sens inverse. Je serais tenté de répondre oui : grâce aux récepteurs sensibles qui garnissent leurs antennes, les insectes sont capables de détecter les substances aromatiques, même très diluées, qu’émettent les autres organismes. Celles qu’exsude nécessairement l’homme ne peuvent manquer de les renseigner. Quoi qu’il en soit, mes parents, j’en suis convaincu, ont vécu là une grande expérience. Et je m’en réjouis. D’une certaine manière, leur participation au mode d’être des papillons les replongeait quotidiennement dans la situation qui prévalait — je cite un ethnologue — « dans les temps mythiques, lorsque la rupture entre l’homme et le monde animal n’était pas encore consommée. » Inutile de dire que la rupture, depuis lors, n’a cessé de se durcir. Elle atteint à présent un degré des plus critiques, ce que confirme la disparition dramatique d’un nombre croissant d’espèces.

Mercredi 10 juin : Aujourd’hui j’ai écrit presque toute la journée, non pas sur mon journal, mais sur un carnet où je consigne des pensées qui me viennent. À plusieurs reprises, entre deux phrases, portant les yeux sur les urnes, je me suis demandé ce qu’il conviendrait de faire pour venir réellement en aide aux défunts. Et chaque fois je me suis senti terriblement démuni. À présent j’ai néanmoins le sentiment que mon journal, dans la mesure où il m’ouvre à l’autre conscience, réserve en moi un espace où les morts peuvent parler, où moi aussi je peux m’adresser à eux. Or en de tels instants, n’est-ce pas déjà un réel soulagement que de pouvoir échanger ? — Au moment d’aller fermer un des panneaux vitrés, je m’aperçois que, tandis que je finissais d’écrire ce paragraphe, des centaines de Vulcains sont entrés et se sont posés pour la nuit sur le mur-pignon dont la maçonnerie a emmagasiné la chaleur du jour. De peur de les déranger en regagnant trop vite mon pupitre, je suis demeuré à regarder la lune se lever entre deux buddleias.

Jeudi 11 juin : Journée calme à lire les cahiers, tantôt dans la serre, tantôt dans le parc. J’y découvre au passage que sur le seul domaine familial, les comptages font ressortir un flux de migration qui, en 2001 déjà, excédait les quatre millions d’individus. À partir de 2002 toutefois se dessine une régression. La raison : l’usage des "insecticides durs" en agriculture. Une partie de la colonie, qui migre habituellement vers l’Angleterre et la Hollande en suivant la bordure atlantique, migrerait depuis peu vers la marge occidentale du Massif Central où elle trouve des estives plus propres. D’après les derniers relevés de terrain, cette colonie pionnière gagnerait la vallée du Lot et, par le Célé, remonterait d’Aurillac vers le massif du Cantal. Son parcours ne semble toutefois pas stabilisé, les aléas du climat montagneux lui occasionnant probablement des pertes. L’ouverture récente de cette nouvelle voie migratoire serait-elle venue renforcer l’attrait que présentaient déjà pour mes parents les hautes terres du Cantal ? Par le fait même, leur souhait d’y reposer trouverait là un surcroît de sens.

Vendredi 12 juin : J’ai encore passé la journée à ne rien faire, apparemment du moins, si ce n’est lire et relire les cahiers, ou feuilleter des revues techniques. J’en éprouve invariablement du remords, sans aller toutefois jusqu’à me ressaisir. J’aurais préféré, bien sûr, ne pas faire attendre les défunts. Pour autant, le transfert des cendres n’est pas un office qui puisse être accompli dans la hâte. Au contraire, j’éprouve le besoin de lui donner une épaisseur, de l’entourer d’une certaine gravité. De surcroît, je souhaite me réserver encore un temps de réflexion avant de quitter le domaine. Pour ce qui concerne mon journal notamment, cette pause est loin d’avoir été stérile, ne serait-ce qu’en m’aidant à comprendre que sa première — et peut-être sa seule — justification pourrait bien être de construire du sens. Sur ce point, nombre de pages des cahiers laissent également entendre qu’ils tendaient peu ou prou au même but. Dans ce genre de recherche, ce qui frappe invariablement c’est que la fuite du sens dans un à-venir indéfiniment reporté finit par suggérer qu’il a son séjour au-delà de la mort. Aussi, rien de plus urgent pour le défunt que relancer sa quête. En quelque sorte, le périple de l’âme la conduit au royaume du sens. De là, l’idée répandue que les ancêtres détiennent un savoir en la matière. D’une certaine manière, chaque fois que l’écriture se définit comme variation autour du sens, elle se constitue du même coup en dialogue avec les ancêtres. Pour en revenir à mon journal, j’ai le sentiment qu’en confirmant aux défunts l’éminence de leur tâche, il les arrache à la peur, à la confusion, à l’absurde qu’est d’abord la perte du corps. Tout comme, de leur vivant, la pensée de la mort était un puissant rappel de faire bon usage de la vie, l’urgence d’en réaliser le sens les exhorte à faire bon usage de la mort.

Dimanche 14 juin : Je l’avais remarqué hier, sans pouvoir me l’expliquer toutefois ; je trouve aujourd’hui l’explication dans les cahiers : « Lorsqu’au sein de la colonie apparaît un groupe dont les individus adoptent dans leur comportement une unanimité frappante, c’est qu’il se prépare à la migration. » Qu’un tel groupe paraisse se constituer à présent, cela n’aurait rien d’étonnant, mais chose curieuse, depuis quelques jours c’est la colonie entière qui adopte ce comportement précurseur, alors que la floraison des buddleias bat son plein et devrait durer trois semaines encore. Un petit doute subsisterait si, sur le site Internet, les récents relevés de terrain ne faisaient apparaître un flux dans vallée du Lot, léger mais persistant. — En relisant ce que je viens d’écrire, je réalise que mon inintérêt déclaré pour le domaine — je pourrais presque parler d’aversion — s’est mué au fil des jours en curiosité enthousiaste. Le plaisir que je prends à écrire ce journal n’y est peut-être pas étranger. Je l’avais déjà remarqué, dans bien des cas le dialogue qu’ouvre un texte avec l’autre conscience prodigue une manière de grand-voir. Et du coup, mise à nu, l’indigence du moi paraît intolérable.

Lundi 15 juin : J’ai été tenu éveillé de longs moments cette nuit par je ne sais quels pressentiments. Et par des sensations étranges : Bruits d’ailes, chuchotements ; tumultes d’une assemblée tantôt disputant, tantôt s’accordant ; grincements graves, ceux que laisserait échapper la porte-maîtresse d’une citadelle qui depuis des temps immémoriaux n’aurait pas tourné sur ses gonds. Certains éléments m’échappent sans doute, mais une chose ce matin me paraît claire : le moment est venu que je parte avec la colonie ou, pour le moins, que j’aille l’attendre dans le Cantal. Et du même élan, cela va sans dire, j’emmènerai les urnes vers leur champ cinéraire. Les deux actions se renforcent mutuellement, elles n’en forment qu’une, à vrai dire. Ainsi c’est tous ensemble que nous voyagerons. Certes j’ignore si la migration doit effectivement emprunter la route du Cantal, je l’avoue, mais une puissante certitude me pousse à le croire et, pour finir, me tient quitte de toute preuve que réclamerait la raison. Plus un mot là-dessus.

Mercredi 17 juin : En deux jours à peine le nombre de papillons présents sur le domaine semble s’être notablement réduit. Voilà qui corrobore l’hypothèse de la migration, je m’en persuade du moins. Car ces prétendus migrants pourraient tout aussi bien être en visite dans le voisinage ! De toute façon, j’ai décidé de partir aujourd’hui même. Là-haut, dans la montagne, je pourrai m’isoler un moment au cœur de la grande nature, jouir d’une manière de halte méditative avant de chercher un site propice à la dispersion ; le temps également pour la colonie de couvrir la distance, et pour les défunts de prendre la dimension de leur nouveau séjour. J’emporte les cahiers, les carnets d’aquarelles, que je n’ai pas encore ouverts, et quelques revues techniques susceptibles de m’éclairer sur le comportement des papillons. J’ai disposé les urnes dans le vieux fourgon du domaine. Tout est prêt. Il est temps de conclure mon paragraphe si je veux prendre la route avant la grosse chaleur. L’itinéraire : au plus court à travers le causse, jusqu’à Figeac, et de là remonter la vallée du Célé vers Aurillac. Au demeurant, n’est-ce pas, à peu de choses près, le chemin que devrait suivre la colonie ?

Même jour : Rien à faire : moi qui ne m’y suis jamais intéressé, je ne peux plus détacher un instant ma pensée des seuls papillons, je les cherche partout. Et le pire, c’est qu’effectivement je les trouve ! M’étant arrêté en bordure d’un verger, je découvre en descendant du fourgon une traînée de papillons agonisant au sol. Sont-ce les insecticides ? Que faire ? Pour le moins, demeurer près de ces moribonds, ne pas me détourner, rester à l’écoute de la profondeur, de la légèreté. Entre mes mains unies en conque, j’ai enfermé une poignée d’ailes palpitantes et je suis remonté à bord. L’oreille collée à l’orifice qu’ouvre l’index en s’arrondissant sur le pouce, j’ai écouté le battement de la vie, le tremblement d’une flamme qui vacille. Enfant, j’enfermais de même la fleur et l’insecte qui la butinait. Chatouillis des ailes battant mes paumes. Ouvrant mes mains, c’était merveille de voir l’insecte jaillir. Mais aujourd’hui, rien ne jaillit que la mort. De surcroît, je ne sais plus entendre ce qu’enfant j’entendais, je suis devenu sourd à la légèreté. Tous, hélas, nous sommes atteints de surdité, il est temps de l’admettre. Cette agonie des papillons me touche, mais plus encore me touche une défaite autrement plus lourde que la disparition de telle ou telle espèce, je veux dire, et j’ose à peine l’envisager, notre propre mutilation en tant que civilisation. Mutilation signifie rupture dans la continuité des gains que l’humanité a réalisés au cours de sa longue évolution.

Jeudi 18 juin : Il n’était pas vingt heures, hier, quand j’ai quitté la nationale, juste avant le tunnel du Lioran, pour grimper dans la montagne. J’ai passé la nuit dans le fourgon, sur le parking de Font d’Alagnon, à douze cents mètres d’altitude. Malgré le froid qui m’a tenu éveillé sur le matin — quatre degrés au lever du jour ! — j’éprouve à présent un sentiment de bien-être, j’ai l’impression de vivre une libération. Le soleil brille au plus haut. Il fait chaud — la température atteint vingt-cinq degrés — trop chaud peut-être pour que le temps reste longtemps clair. Tant pis ! L’endroit où je suis se présente comme un vaste amphithéâtre de pâturages. Les troupeaux sont visibles d’ici, des points clairs au-dessus des sapins, dans les pentes de myrtilles, vers quinze cents mètres d’altitude. L’Alagnon draine ce cirque volcanique, et roule ses eaux sur des galets de lave. Ses rives sont couvertes de massifs d’épilobes dont les hampes florales roses se balancent dans le vent. Le chemin de transhumance prend à vingt pas du fourgon. Il traverse l’herbage, monte dans la forêt de sapins et d’épicéas vers un buron qu’on aperçoit là-haut, puis de là grimpe vers un col à seize cent mètres d’altitude. Pour autant, et malgré le temps serein, je ne suis pas décidé à aller marcher aujourd’hui en montagne : je veux, dès cet après-midi, ouvrir les carnets de ma mère. Si j’en juge d’après ma première impression, leur matière touffue et complexe réclame une attention soutenue — et pas mal de recul. Il me faudra probablement y revenir plusieurs jours de suite avant d’espérer en dire quoi que ce soit.

Samedi 20 juin : Il a plu sans interruption toute la nuit, et il pleut encore. Les sommets disparaissent dans la nuée orageuse, les pentes retiennent des mèches de brume. Senteurs de sous-bois, gargouillis entre les racines, criailleries des geais, chuintement du vent dans les hêtres. Il va sans dire qu’avec ce temps je n’ai pas quitté le fourgon de la matinée. Je mets à profit ma réclusion pour continuer d’explorer les documents parentaux. Parmi les nombreuses indications étonnantes que comportent les cahiers, il en est une de la main de mon père qui me questionne plus particulièrement, un court passage que j’éprouve le besoin de recopier ici : « Une chose suffit : demeurer en contemplation devant l’imago. Cette ascèse constitue le mode de connaissance le plus puissant, elle ouvre un espace où nous pouvons communiquer avec le monde, le comprendre et contribuer à en maintenir la cohésion et la joie foncière. » Mon père était intimement préoccupé par l’éventualité que la joie universelle — cette joie que révèle précisément l’imago — puisse être éteinte ou abîmée du fait de la bêtise humaine. D’où son sentiment d’urgence et son ardent désir de protéger l’espèce ; c’est pourquoi il aspirait de tout son être à découvrir les secrets de la migration. Pour atteindre ce but ultime, l’atteindre avant de disparaître, il avait renoncé à tout ce qui n’est pas indispensable. La sorte d’ermite qu’il était devenu se plaisait à croire qu’il y parviendrait si son esprit pouvait se vouer aux papillons, à l’exclusion de tout ; si sa moindre pensée leur était consacrée ; si même dans ses rêves il pouvait les voir ; s’il adoptait à tout moment leurs rythmes : entrer dans le sommeil quand le soir ils ferment leurs ailes, s’éveiller avec eux. Une manière somme toute de devenir lui-même papillon. Mais une chose en tout cas lui demeurait impossible, voler. Sans doute le peut-il à présent ? — Je devrais plutôt écrire : sans doute le peuvent-ils, car, je le sais, il partageait amplement cette foi avec ma mère. En fin de compte, bien que certains éléments puissent m’échapper, je ne peux que m’étonner, je m’émerveille en vérité, qu’un scientifique, un esprit universitaire, en soit venu à adopter aujourd’hui un mode d’investigation qui ferait plutôt penser à celui des chamanes que j’évoquais plus haut. D’une manière plus générale, les conceptions de mes parents étaient empreintes d’une vision spirituelle de leur tâche. Étaient-ils conscients de la chose ?

Lundi 22 juin : Il est temps que je dise un mot des travaux de ma mère, ceux du moins qui se rapportent aux Vulcains, plus précisément aux dessins qui ornent leurs ailes. Si je comprends bien, ces relevés visaient de prime abord à déceler les variations de ces dessins, sachant que les colonies d’insectes, lorsqu’elles s’individualisent, en viennent à acquérir au fil du temps certains caractères stables qui les différencient au sein de leur espèce. Chez le papillon notamment, toute mutation dans la formule du génome, même légère, se traduit par une modification du dessin de l’aile. Certains chercheurs considèrent aujourd’hui comme probable que les mutations qui apparaissent lors de la duplication des cellules sont notablement dépendantes des conditions de vie de l’individu. Ce dernier critère inclurait, si je comprends bien, le cas de la cohabitation avec l’espèce humaine. Autrement dit, par sa simple présence, en modifiant si peu que ce soit le milieu et les conditions de vie d’une espèce, l’homme ne pourrait éviter d’en modifier le génome. À plus forte raison s’il entretient avec l’espèce des relations étroites, comme ce fut durablement le cas de mes parents. Pour en revenir à notre colonie, ma mère somme toute cherchait à reconnaître dans la configuration des écailles, le fruit de leur assistance maintenue sur près d’un demi-siècle, soit sur plusieurs centaines de générations. Soit dit en passant, une telle cohabitation poussée à son extrême risque d’avoir au moins autant d’effets sur ceux qui la soutiennent que sur le papillon lui-même. Il en va de même de la recherche qui prétend la vérifier, qu’elle soit scientifique ou artistique. Et de fait, j’ai retrouvé dans un carnet des paperoles qui laissent entendre qu’entre-temps, à force de scruter ces mosaïques d’écailles, à demeurer elle aussi en contemplation devant l’imago, ma mère s’était mise à y voir des figures. Au fil des pages, en effet, les séries aquarellées laissent apparaître, dans le jeu des irisations, les fragments d’une composition aux multiples personnages. La chose est curieuse, j’en conviens, mais je me rends compte, à parcourir ces centaines d’esquisses, à quel point le regard, retenu par ce toujours même motif, l’oublie pour percevoir ce qui brille dans la profondeur. L’imago, pour tout dire, est saturé d’être. Parce qu’il exprime la joie propre à l’esprit du monde, il acquiert un caractère hautement sacré et, à ce titre, devient capable de libérer les puissances poétiques de l’homme, d’exciter les forces brutes de l’imagination, et cela jusqu’à susciter des visions. Pour en revenir à l’objectif premier que poursuivait ma mère, à savoir découvrir l’émergence d’un signe distinctif propre aux membres de la colonie, je dois dire qu’elle avait fini par isoler une configuration des écailles, une sorte de minuscule blason, qui, d’après elle, distinguait sans conteste nos hôtes.

Vendredi 26 juin : Pour un peu je serais presque surmené. Et du coup, je l’avoue, j’ai délaissé mon journal plusieurs jours de suite : quand je ne suis pas à courir la montagne, je me consacre à la lecture des cahiers, à l’examen des carnets, et surtout à suivre sur le site informatique l’avancée de la migration. Autant que j’en puisse juger, la colonie semble effectivement se diriger vers le massif du Cantal. Je ne devrais pas tarder à en apercevoir les éléments précurseurs. À leur arrivée, ils trouveront la prairie encore fleurie de campanules et d’œillets. Mais la grande gentiane fructifie déjà. Sur les épilobes et les sureaux rouges qui bordent le torrent, volètent déjà de nombreuses espèces de papillons. Bien que n’y figure pas un seul Vulcain, retrouver ces papillons lorsque je traverse l’herbage provoque toujours en moi une vive émotion. Sans doute leur présence me ramène-t-elle à la vision de cette nuée qui m’a entouré devant la serre, et par là même me rappelle les défunts. Immanquablement je me questionne à leur sujet. Quelles épreuves traversent-ils à présent ? Mes activités et mon journal leur apportent-ils une aide quelconque ? Quelles que soient ces questions, le silence qui leur répond ne laisse pas de creuser un vide angoissant, dans lequel cependant le sens de ma vie m’apparaît plus fort, même si, chose paradoxale, je reste incapable de le formuler.

Dimanche 28 juin : Enfin ! Ils sont arrivés ! J’ai passé la journée d’hier à explorer la lisière haute de la forêt, et j’y suis retourné aujourd’hui : j’ai repéré vers quatorze cents mètres une clairière dans laquelle voletaient de nombreux Vulcains : incontestablement le blason identifié par ma mère figurait sur leurs ailes. La présence ici de notre colonie me fait l’effet d’un miracle, mais au fond, qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? Cette clairière offre une halte idéale sur le parcours migratoire, d’autant plus précieuse qu’y circulent des ascendances susceptibles d’aider les migrants à franchir une brèche située plus haut, le col de Rombières, par laquelle ils peuvent gagner la vallée de Mandailles, un alpage isolé où le suc des fleurs doit être particulièrement pur. La journée déjà s’achevait, et j’ai compris que si je voulais avoir une chance de retrouver une dernière fois la colonie avant qu’elle ne s’éloigne, il me faudrait revenir demain sans faute dans cette estive.

Lundi 29 juin : Ce matin, dès l’aube, j’ai repris le chemin de l’estive. J’avais emporté avec moi les urnes. Parvenu sur les lieux avant que la colonie ne s’éveille, j’ai trouvé les buissons de myrtilles où elle passe la nuit, abritée de la rosée. Monté la tente, installé les urnes. Vers dix heures, après que le soleil ait séché leurs ailes, les premiers papillons ont commencé à voler, peu à peu la colonie s’est animée. Et moi agenouillé dans les gentianes, un temps hors du temps, entouré par leur nuée. À mes pieds, vers le sud, le plateau du Cantal se perdait dans le lointain, fondu dans la brume des hautes pressions. Silence et recueillement de ces moments qui précèdent la dispersion des cendres, la séparation définitive. Glissement de la brise dans les herbes, meuglements d’un troupeau. Picoré des myrtilles, petites, noires et coriaces, brûlées par le soleil des cimes. Ce sera ma seule nourriture aujourd’hui. Bu à une source où vont s’abreuver les bêtes. Dans cette paix lumineuse les choses apparaissent tout autres. Vers dix-sept heures, un vent ascendant s’est mis à pousser la colonie vers le col qui s’ouvre à une centaine de mètres plus haut. Il me fallait suivre sans tarder. En définitive la colonie n’a pu franchir le col. Après une tentative contrariée par des vents rabattants, elle a repris le chemin de l’estive et s’est posée autour de la tente, qui sans doute leur rappelle la serre. Plutôt que redescendre, j’ai décidé de passer la nuit en sa compagnie.

Mardi 30 juin : C’est maintenant surtout que je me rends compte à quel point le fait de vivre avec les papillons, de conformer mes rythmes de vie aux leurs, confère à leur égard un surcroît de conscience, qui en retour ouvre une perspective plus claire sur l’au-delà. Est-ce pour cette raison que, durant la nuit, tenu éveillé par la fraîcheur, j’ai longuement songé aux défunts dont je sentais les urnes près de ma tête ? Pour finir je n’ai dormi que quelques heures avant l’aube. À mon réveil, la gelée blanchissait l’herbe. La colonie était pétrifiée. Vers dix heures, le soleil aidant, les papillons ont commencé à voleter. Mais plus d’une centaine d’entre eux sont restés au sol. Des fourmis chasseresses ont emporté leurs corps après en avoir détaché les ailes. Le vent fait courir ces dépouilles colorées et de temps à autre les enlève dans un tourbillon, les laissant retomber comme une neige. Curieusement, bien que le vent soit plutôt favorable, les Vulcains n’ont depuis ce matin fait aucune tentative en direction du col. De surcroît ils s’abstiennent de butiner les fleurs, pourtant nombreuses. Qu’attendent-ils pour repartir ?

Mercredi 1er juillet : Seconde nuit de veille sous un ciel pur et glacial. Maintes fois j’ai quitté la tente et, à la clarté que dispensait la lune, j’ai cherché à retrouver les papillons. Entretemps j’ai repensé à mon intuition d’avant le départ, quand pour la première fois le vol m’a entouré : la colonie matérialise en quelque sorte les âmes de ceux qu’elle accompagne dans leur voyage posthume. Dans cette perspective, sa retenue serait à imputer aux défunts, elle manifesterait leur malaise. Comme si ces derniers ne pouvaient poursuivre leur voyage qu’après avoir été entendus et assurés de certaines choses pour eux vitales. Et qui donc, ici dans cette solitude, pourrait leur prodiguer cette assurance, sinon moi ? Quant aux papillons, ils sont jusqu’à présent demeurés près du sol, voletant d’un buisson à l’autre. Mon inquiétude est grande : du fait de la gelée nocturne, la colonie a de nouveau perdu une partie de ses membres. Si son immobilisme perdure, le risque est sérieux qu’elle ne tombe sous le seuil vital et soit anéantie. Pour me changer les idées, en fin d’après-midi, je suis allé marcher une fois encore sous la ligne de crête. Là, dans les éboulis j’ai perçu des voix. Elles tourbillonnaient dans les souffles qui tombent du col et font, cent mètres plus bas, claquer la toile de ma tente. Plus loin, j’ai trouvé un grand bloc de lave posé dans la pente. Je m’y suis adossé. Arrêtant toute pensée, me suis fondu dans le roc, dans la montagne. Murmures, chuchotements, grondement lointains, dômes éblouissants des nuages dans le soleil ! Mon esprit, plus pénétrant alors, semblait jouir d’une conscience particulièrement aiguë de la situation. L’ampleur du désordre écologique, m’est-il apparu, appelle une conversion des mentalités telle que seuls, dans un premier temps, sauront l’assumer des esprits qui s’y sentent exclusivement appelés. Pour de tels esprits, retirés de la logique du monde actuel, cette œuvre de sauvetage ne peut manquer de prendre une dimension sacrale. Virgile, au chant IV des Géorgiques, rapporte le cas du pâtre Aristée dont les abeilles sont mortes. Cette perte se révèle absolue et Aristée comprend qu’il n’y remédiera pas par des moyens usuels. Cette disparition en effet lui est imputable : par son outrance, il a provoqué la mort d’Eurydice et le malheur d’Orphée. Aussi s’entend-il dire que seuls lui permettront de faire ressurgir l’espèce disparue une négociation avec les dieux et un sacrifice expiatoire. Pour Virgile, somme toute, l’homme ne saurait rétablir l’ordre du monde troublé par ses excès qu’en donnant à son acte un retentissement sacré. Et pour nous, aujourd’hui, qu’en est-il donc ? En vérité, les multiples associations de sauvegarde de la nature et leurs réseaux de bénévoles constituent d’ores et déjà une vaste communauté d’esprit qui ne cesse d’intercéder auprès de l’opinion publique et des instances gouvernementales. Il n’est pas aberrant de penser qu’un tel mouvement puisse constituer l’amorce d’une nouvelle forme de monachisme, où l’intercession, plus immatérielle, n’en serait pas moins efficace.

Jeudi 2 juillet : Troisième nuit. Je n’ai pas dormi. Ce matin le ciel semble encore plus pur. Mais vers l’ouest, de longs cirrus annoncent l’imminence des orages. À cette altitude, des averses de grêle sont probables, accompagnées de vents violents. La colonie risque d’être détruite avant d’avoir pu gagner la vallée voisine où la forêt lui offrirait un refuge. Comme la veille, les papillons se sont envolés vers dix heures, laissant au sol une fois encore une grande partie d’entre eux. Mais contrairement aux jours précédents, ils se sont dirigés vers le col. Et moi, pas à pas, à leur suite. Le soleil sur les épaules. Torse-nu. Les deux urnes tenues par une sangle qui me ceint les reins. Monté en psalmodiant. Vers quatorze heures à proximité du col, le même vent rabattant a de nouveau obligé la nuée à se poser. Je suis passé devant eux et suis demeuré accroupi dans la brèche du col, à dix mètres à peine de la colonie. Longue attente. Les deux urnes posées dans l’herbe, j’ai brisé leurs sceaux de la pointe de mon couteau et crevé les opercules. J’ai eu le sentiment d’exécuter un rite transgressif, un acte qui me liait par une sorte de pacte avec les papillons et les défunts, et qui me consacrait dans une vie nouvelle. Noirs, les lointains présageaient l’orage, par moments le tonnerre grondait. La force était montée en moi, puissante, et je me suis senti comme le pâtre des papillons, une sorte de nouvel Aristée. Puisant quelques pincées de cendres dans les urnes, je les ai offertes au vent. Les panaches gris ont dérivé vers la colonie et poudré les herbes auxquelles se retenaient les papillons, les ailes secouées par les rafales. Et j’ai poussé une sorte de cri assez doux mais ferme cependant. Puis, revenant vers eux, j’ai offert au vent d’autres pincées, tout en lançant mon cri, tantôt grave et long, tantôt saccadé, puis plus véhément, comme pour les encourager, comme fait un pâtre qui hèle ses brebis pour leur faire franchir un dernier obstacle avant la bonne herbe. Alors l’un s’est envolé et, battant puissamment des ailes, s’est confronté au vent. Et toute la nuée s’est levée, et moi de crier : « Allez ! Allez ! » J’étais devenu le pâtre des Vulcains. Enfin, les premiers papillons sont parvenus sous le col et se sont accrochés à moi. Ils m’ont recouvert, et je suis devenu un arbre feuillé d’ailes. Et c’est moi qui les ai portés sur les derniers mètres, chantant et pleurant, et au moment où je franchissais la crête, au moment où mon regard s’est tourné vers l’autre versant, ils ont pris leur envol, et dans le vent qui maintenant soufflait dans le bon sens, j’ai déversé le reste des cendres. La bourrasque a tout emporté, papillons et cendres mêlés, et je les ai regardés descendre et s’estomper dans l’abîme, vers les estives de l’autre vallée. Mes sourcils, mes cheveux, étaient poudrés de cendres, j’étais devenu muet. — La route migratoire était ouverte, scellée par la poudre des ancêtres, le territoire portait la marque fondatrice d’une ère neuve.

Vendredi 3 juillet : Hier, après la dispersion, je n’ai eu que le temps de descendre en courant. Déjà les premières gouttes claquaient sur le roc. Au passage j’ai arraché la tente et l’ai roulée sous mon bras. Suis parvenu à temps au ressaut de lave qui forme comme une arrête vive dans la pente, où déjà s’abritait le troupeau. Derrière moi, le col apparut un instant entre deux nuages, blanc de grêle, tandis que la foudre en labourait le sol. Nuit d’encre et de tonnerre, moi blotti contre la coulée de lave, tapi dans le troupeau comme les compagnons d’Ulysse dans la caverne du Cyclope. Ce matin, avant de redescendre vers Font d’Alagnon, j’ai éprouvé le besoin de retourner une dernière fois sur le lieu de la dispersion. Lointains clairs vers le Puy Mary, bise glaciale des lendemains d’orage. Je n’ai rien retrouvé des urnes, si ce n’est une larme de bronze prise au roc. J’avais commis un acte archaïque, un acte qui rejoignait ceux des hommes de l’Antiquité. Et c’est comme eux, couvert de mon manteau chamanique de papillons, que j’avais franchi la frontière, fait un pas vers l’au-delà interdit aux vivants, et m’en étais revenu. La réminiscence de ce départ, cendres et papillons mêlés, comment ne ferait-elle pas songer aux jours incertains où un autre, à son tour, conduirait mes cendres jusqu’à cette même frontière ? Et comment ne susciterait-elle pas l’éternelle question : l’âme revient-elle jamais prendre sa place au pays des vivants ? Cette présomption de retour constitue, depuis l’aube des temps, la conviction la plus répandue. Pour nombre de peuples, aujourd’hui encore, vienne ce cycle à s’interrompre, l’humanité disparaîtrait. Je ne puis me retenir de penser une fois encore à ces chasseurs de la taïga sibérienne, cette poignée d’humains dispersés sur d’immenses territoires et soumis à une précarité extrême. Chez eux, l’existence humaine est ressentie comme une libéralité de la nature, autant dire comme une exception. De là qu’ils doivent sans cesse demander à leurs dieux que soit reconduit le don de vie consenti à leur égard, des vies que le Grand Esprit doit prendre sur la part revenant de droit aux autres règnes. Aussi le chasseur iakoute s’efforce-t-il de ne prélever sur la nature que le strict nécessaire, de ne lui nuire en rien, de peur que, jugée nocive, la race humaine ne soit éteinte par les dieux. Une telle croyance témoigne de façon bouleversante d’un moment où l’homme se sentait encore étranger sur la terre, à peine toléré. Aussi archaïque qu’elle puisse nous paraître cependant, il n’en reste pas moins que son humilité pourrait donner à réfléchir aux gens arrogants que nous sommes devenus. Si aujourd’hui le Grand Esprit avait à proroger le bail accordé à la race des humains, quelle décision prendrait-il ? Accorderait-il le renouvellement de leur vie à ceux qui le pillent sans remord ? Accorderait-il encore aux papillons de ramener les âmes qu’ils ont conduites au pays des Hyperboréens ? J’aime à imaginer notre colonie attendant ces âmes à la porte du grand retour, une porte qu’elles franchissent pour revenir au monde et que les ancêtres s’efforcent, par leur intercession, de maintenir ouverte. Quant au nouveau monachisme, celui que j’ai évoqué plus haut, il ne peut demeurer indifférent à cette urgence de l’intercession pour l’époque que nous traversons, une époque particulièrement critique.

Dimanche 12 juillet : Voilà presque une semaine que j’ai quitté Font d’Alagnon, et pourtant je ne serai pas de retour au domaine avant demain soir au plus tôt. Trop de choses se heurtaient dans mon esprit pour pouvoir rentrer d’une traite, trop de dilemmes. Ceci étant, j’ai eu beau allonger le parcours et m’appesantir, je suis demeuré incapable de rien conclure. Chaque fois j’en suis revenu aux carnets de dessins de ma mère, comme s’ils me cachaient je ne sais quel élément essentiel. Curieusement, par leur tension dramatique autant que par le nombre d’années qu’ils couvrent, ils me rappellent les esquisses du Serment du Jeu de Paume, cette fresque de David dont la toile inachevé, crevée par les baïonnettes, débitée par des recéleurs indélicats, recousue enfin, laisse errer l’esprit entre délire et terreur. Portés par une tension extrême, ses personnages produisent un sentiment d’urgence et de fin de règne, un sentiment que je crois retrouver dans les derniers carnets maternels. Chez l’un comme chez l’autre, la série des esquisses finit à la longue par déployer un monde dont le caractère inachevé et incertain laisse le spectateur débordé par sa vision — débordé et, plus encore, dévasté.

Lundi 13 juillet : À force de réfléchir à mon avenir, j’avoue ne plus savoir où j’en suis. De guerre lasse, j’ai même songé hier soir à simplement rentrer dans le silence et la clôture du domaine, et à n’en plus sortir qu’en vue d’accompagner la migration. Ce genre de vie contemplative pourrait sembler presque parfait si, en ce qui me concerne du moins, n’y manquait une dimension, la plus urgente sans doute. Pour la cerner, il me faut d’abord revenir sur un sujet que je n’ai fait qu’effleurer : l’écriture. Plus exactement, il me faut tenter d’identifier le véritable pouvoir du texte, et le redéfinir à la lumière de ce que m’ont légué les papillons. De fait, la métamorphose de la chenille, ordonnée par l’imago en puissance, éclaire d’un jour nouveau celle que subit le texte sous la pression du sens. Et plus encore dirais-je, de même que l’imago prend forme dès la chenille, le texte mûrit en celui qui est appelé à l’accomplir, jusqu’à ce que, dans le meilleur des cas, ce dernier ne soit plus autre chose que le texte même, parvenu à maturité. Du moins est-ce vers cela qu’il se doit de tendre. Voilà certes de bien fières formules, mais s’agissant du texte plus précisément, à quoi équivaut la faculté de voler qu’acquiert l’imago : quel envol ? Sans doute faut-il reconnaître cet envol dans la survenue d’un sens plus vaste, un sens qui déborde largement la signifiance première et la transcende. Livrer passage à un tel sens, assurément, c’est conférer au texte ce qui constitue l’essence même de l’imago, donner à voir la vie elle-même. Mais ce vol, en quoi importerait-il donc si, pour finir, il n’était rien de plus qu’un bel objet ? S’il importe, au demeurant, c’est parce qu’il devient l’instrument d’une migration du sens, qu’il conduit vers une prise de conscience et une initiation. Somme toute, sans renier cette idée première de me vouer au service des Vulcains, il m’apparaît à présent que je me dois avant tout d’agir par une écriture qui emprunte leur vol, une écriture qui place chacun devant un soi plus ample, qui fasse entendre le grondement du monde. Qu’en chaque être préexiste un appel vers une plus large conscience, nul n’en doute, si ce n’est qu’aujourd’hui cet appel reste étouffé. Que l’écriture se veuille attention à ces instants d’esprit, bientôt elle acquiert le pouvoir de rendre attentif, elle ouvre une brèche dans la surdité commune. Si je redeviens capable d’entendre ce qu’enfant j’entendais, le battement des ailes de l’insecte enfermé entre mes mains, alors, peut-être saurai-je, si peu que ce soit, le faire entendre aux autres. Bien entendu, je ne suis pas le seul à m’engager dans cette voie. Déjà, ici et là, apparaît une nouvelle écriture, plus consciente du sens neuf que doit prendre le monde. Mais, curieusement, et pour en revenir à l’inquiétude qui partout se fait jour en matière de biodiversité, une chose me paraît cependant primer sur le sort des espèces menacées : sans savoir l’expliquer, j’ai le sentiment qu’aujourd’hui, plus encore que telle espèce, c’est l’humain lui-même qu’il importe de sauver.

Mercredi 15 juillet, Moissac : Pendant mon absence, une rose trémière a poussé en travers du portail. Sa hampe atteint presque mon visage. Quant aux buddleias, j’ignore depuis combien de temps ils sont défleuris. Brûlés par le soleil, leurs cônes laissent une poussière brune dans la main. Pour autant, de nombreux Vulcains sont encore visibles sur le domaine. Leurs nuées s’activent autour des haies de ronces, friands qu’ils sont du jus des mûres. Quant à la serre, je l’ai retrouvée dans l’état où je l’avais laissée, dans le plus grand désordre, un désordre qui n’aurait rien d’alarmant à vrai dire s’il ne me rappelait dangereusement à l’état de dérèglement dans lequel je me trouvais avant le départ. Et, comme s’il fallait décidément que j’y replonge, sous le manteau de voyage de ma mère, demeuré sur le banc, je viens de trouver son dernier carnet. Tracés à la sanguine et au fusain, dans les couleurs propres au Vulcain, s’y déploient au fil des pages ces tourbillons de corps qui, dans les carnets précédents, n’étaient qu’esquissés. Autour de ces cohortes passant la porte de la mort, s’arrondissent à l’infini des hémicycles de vieillards disputant dans la plus grande exaltation. On croirait entendre les explosions de cris, les hurlements, les clameurs qui s’enflent et les mugissements. Quant au dernier dessin, il montre cette toujours même assemblée, sa fièvre retombée comme si la cause était entendue, et tout au fond, dans des nuées de papillons plus nombreuses que les étoiles, une main immense s’apprêtant à fermer la porte du grand retour.


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