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Christian Lippinois : prose

25 avril 2009

par Christian Lippinois

Un souffle sur les eaux

Le fleuve parfois dépose sur l’île la plume d’un vautour, un rameau de myrtille, des paillettes de mica, autant de signes du haut-pays dont la pâleur des cimes évoque l’élévation de l’âme : excessive, elle mine le corps, en cela semblable au deuil qui se prolonge.

Dans la clarté de la veilleuse trop d’objets rappellent le défunt, ravivent le chagrin : une médaille ciselée dans la valve d’un coquillage, un scapulaire de crins, la vertèbre d’un dauphin polie par les sables.

Les pleurs des endeuillés retardent le trépassé dans son périple, le désorientent. Il devine à leur déraison le vide que signifie pour eux la mort. Ma prière délie l’errant. Je le soulage de ce qui pèse en lui d’un monde que son décès récuse.

Toute pensée qui dénote et insiste procède du mort, elle exige écoute et respect. J’entoure d’égards l’ancêtre dont le désir sans cela s’exaspère. Le maître de hache incrustera dans la quille un fragment de son corps : une phalange, le sternum dont l’écu crénelé se prête à la gravure d’un cœur hampé d’une croix. La barque devient un reliquaire.

Car les morts gouvernent le monde. C’est eux qui héritent les vivants. Tout naissant est une terre vierge qu’ils marquent de leur sceau et en laquelle s’insinue l’âme. Les vieillards près de l’âtre préfigurent la constance de l’au-delà. J’assure à leur demande un culte. Ma veille, accompagnant la flamme des cierges, entretient l’alliance avec l’immémorial. Les figurines que je pétris dans le limon incarnent les représentations de l’âme et de sa migration. Quant à ceux qui cheminent ici-bas, ils attendent tout du ciel, comptant pour peu la rude vie du fleuve. Je m’en tiens à leur ligne, un souffle sur les eaux.

Le corps, l’âme exhalée, n’est qu’une coque. Du péri ne restent que ce pollen livré au vent, ce limon que les courants charrient. J’accueille ces hôtes de passage qui suivent la route du fleuve. Comme les vivants, les trépassés endurent le froid, la faim. Je les nourris de ma prière. Je les couvre de ma tendresse, ceux-là qui n’ont connu que la rigueur. Aux jours rituels, j’apporte des offrandes à la rivière pour qu’elle les guide. Je fais aumône de nourriture aux animaux ou don de vie en relâchant le poisson pris dans mes filets. Aux mouettes j’offre un repas communiel de patelles récoltées dans les vasques de Meschers. J’y joins une pincée de chevrettes, ces crevettes blanches que je capture dans mes balances et cuis à la mode des pêcheurs dans une décoction de fenouil et de laurier.

Je visite les tombes délaissées, j’y ranime la flamme – un fond d’huile dans une écale d’huître. J’y dépose des fruits secs que grignotera le campagnol dont l’action de grâce est bénéfique. J’orne les couronnes votives de coquillages, de drupes colorées que les grives oublient sur la grève, de graines de passeroses qui s’ouvrent comme des pupilles, de tiges d’orpin. L’érection d’une pierre passe pour une œuvre pie, d’une stèle de bois flotté qu’évidera le vent de sable. Si la présence du mort est avérée, j’effiloche la frange de ma vareuse, en noue une bribe sur le tombeau.

Modèle de sagesse, la crue efface les sépultures creusées sur le rivage. J’y prélève des tessons, une fibule, les nacres d’une robe de baptême, des éclats de calcite pris aux grottes saintes. J’enfouis ces reliques dans le limon de l’île, égrène un psaume en les couvrant de cendres.

Une veuve parfois dépose son obole sur la rive : c’est un galet gravé de runes, une bannière piquée sur un échalas, un ruban de fidélité couché sur un rinceau d’arbousier. L’île incorpore ces dons. Cette piété lui est assise plus solide que le roc.

Ceux qui habitent ces contrées partagent avec la rivière les joies et les peines, l’anneau des saisons et des labeurs. Les femmes en couche, celles dont l’enfant dans le sein s’exaspère, font porter leur ceinture à la rivière. Par cette instante prière, la douleur entre dans son décours. Les eaux emportant ce cordon lient l’enfant au giron de la mer. La rivière, ossuaire vénéré, est un placenta de surcroît.

Les vierges espérant un époux confient au fleuve une boucle de leurs cheveux. Les noces consommées, pressées de concevoir, elles redoublent l’offrande, invitant les ancêtres à doter le naissant d’une parcelle d’âme. Car sous le linceul des eaux ils gisent à peine assoupis. Les femmes, à force d’incantations, enracinent par eux les lignées dans le fleuve.

En cette contrée de haut mouvement, toute relique tombe en charpie, mâchée par le sable et le sel. Les pèlerins, passant l’estuaire dans la barque des ermites de Mortagne, emplissent de cette poussière le sachet qu’ils portent au cou. Elle cuira au musc de leur marche sous le soleil de Compostelle.

En toutes choses, le fleuve est cette voie qu’emprunte le mystère. Ma parole est de sable pâle, comme ces plages où courent les gravelots sous la brisée des vagues.

***

Marcher de travers

Qui ne connaît l’Ugetsu Monogatari, ce recueil de contes que fit paraître en 1776 l’écrivain japonais Ueda Akinari ? Dans le train qui me ramenait de Port-Royal, j’avais sorti ce recueil de ma poche. Mais je différai de l’ouvrir, songeant à cet ami d’enfance dont je venais de prendre congé et que je n’ai jamais revu. C’était en 1995, aux derniers jours d’avril, quand les vents d’ouest poussent sur Paris un printemps lourd de pluie. De part et d’autre du convoi, des brumes voilaient les prés ; partout les fossés débordaient sur la voie.

Ueda Akinari exerçait encore la médecine en 1776, lorsqu’il publia pour la première fois son recueil. La traduction qu’en a établie René Sieffert pour l’éditeur Gallimard en 1956, s’intitule Contes de la pluie et de la lune. J’avais lu son avant-propos vingt fois : cependant je sentis qu’il me fallait le lire une fois encore, comme par-dessus l’épaule de cet ami absent. Cette lecture partagée, voilà sans doute l’épreuve qui, changeant mon regard, me fit alors buter sur le paragraphe que voici : « En 1788, mourut à la suite d’une erreur de diagnostic, une fillette confiée à ses soins. Le père qui ignorait la cause du décès, continua pourtant à témoigner au médecin confiance et amitié. C’en était trop. Akinari décida d’abandonner définitivement la médecine pour se consacrer entièrement aux travaux littéraires. » — Ah vraiment, une telle attitude contient tout Akinari !

Touché, profondément touché, résolu à me saisir de chaque minute que m’offrirait le trajet comme si dût en dépendre ma vie, je décidai d’engager sur le champ une nouvelle lecture de ce recueil, une lecture plus rigoureuse, espérant y trouver une vérité qui pût m’aider à refonder ma vie. Et pour marquer la gravité de mon dessein, je voulus sans attendre laisser sur mon cahier des traces de l’évènement que constituaient tout ensemble et l’adieu à l’ami, et l’émotion où m’avait plongé ce paragraphe.

A la station suivante une femme du pays, très brune et très menue, monta dans le wagon presque vide à cette heure de la matinée. Tout le temps du trajet, adossée à la portière et se balançant d’une jambe sur l’autre, elle ne cessa de fixer mon visage. Croyait-elle y lire un signe effrayant ? Chaque fois que mes yeux quittaient le livre, ils se heurtaient à son regard idiot. Une telle impudence finit par ouvrir dans mon esprit déjà bouleversé une brèche où se montra soudain quelque chose — une ombre — qui, surgissant de la profondeur, franchit la clairière de conscience où je m’efforçais de demeurer, puis disparut à nouveau sous le couvert. A peu de là, j’engageai auprès de l’institut qui m’employait les démarches préalables à ma radiation, et bientôt, me retirant sur un modeste bateau, je me consacrai à l’errance et à l’écriture. J’allais avoir cinquante ans.

Au même âge, Ueda Akinari avait depuis longtemps écrit l’Ugetsu dont une première préface est datée de 1768 ; il avait alors 34 ans. Il semblerait donc qu’il ait mis huit ans pour parfaire son recueil, puis exercé la médecine douze années encore jusqu’à la terrible épreuve que constitue le décès de la fillette. Assurément de tels revirements ne surviennent jamais sans s’être longuement apprêtés sous la surface, inscrits qu’ils sont dans la structure même d’une vie. Il est probable que dès 1768 écrire n’était plus pour lui un exercice de style, mais une quête qui commençait à l’éprouver. Lorsqu’il mourut, en 1809, avait-il enfin trouvé sa voix ? Réfugié à Kyôto où personne ne le connaissait, il avait tout renié, n’épargnant que son art et son goût pour les pseudonymes. Que dire de celui qu’on grava sur sa stèle : Muchô Koji – le Crabe ? Car affirmait-il, « les gens marchent droit, moi je vais de travers ».

Faute d’indices qu’aurait laissés Akinari, il est hasardeux d’imaginer quelle figure prit l’évidence qui le jeta sur ces chemins de traverse. Au refus de perpétuer le malentendu que constituait l’exercice de la médecine, se mêlaient sans doute des conjectures plus accablantes : le sentiment qu’il est impossible d’atteindre à l’acte juste pour quiconque suit une voie qui n’est pas sienne ; la conviction que ce manque de justesse peut tuer, qu’il tue immanquablement un jour ou l’autre, et cela qu’il s’agisse de la médecine ou, comme il le pressent déjà, de l’écriture.

Certes, l’écriture, Akinari la pratiquait avant le drame, mais sans doute usait-il d’un style qui n’était pas le sien. Gagnant sa vie autrement, n’écrivant qu’à ses heures de loisir, comment se serait-il senti profondément engagé par son art ? La mort de la fillette lui fit brutalement entrevoir par contraste la puissance de l’acte juste, puissance qui fait de l’écriture une parole de vérité, et change qui l’écrit comme qui la lit. De là pour l’auteur la nécessité de se vouer corps et âme à son art, seule une vie d’abnégation pouvant lui ouvrir une voie vers sa propre parole. Peut-être Akinari pensait-il parvenir de la sorte à ce pouvoir de relèvement dont l’éclat lui avait fait à tort embrasser la carrière médicale.

Quant à moi, privé de l’appui que procure un métier estimable, je connus l’errance et la nécessité de réduire mon bagage. À la veille d’embarquer, j’avais sans fléchir distribué meubles et livres, y compris l’Ugetsu Monogatari. Qu’aurait encore pu m’apprendre ce recueil ? C’était à moi d’agir à présent. Et vite. Pour finir je brûlais sans remord mes derniers effets. Mais à l’instant de livrer mon cahier au feu, une force irréfléchie m’obligea d’en arracher ces notes sur Akinari. Je les fourrai dans mon sac de marin sans plus y songer.

Pendant les années qui suivirent, tandis que l’écriture, qui d’abord s’était offerte, commençait à se refuser, l’errance se fit plus aride. Le bagage ne cessa de se réduire. Certains hivers, l’entretien du bateau m’obligeait à le désarmer : il fallait vivre sur le quai, entre les sacs et sous la bâche. À plusieurs reprises, l’humidité, la boue, le sel, m’obligèrent à jeter mes papiers rongés par la moisissure. Combien de travaux ébauchés disparurent ainsi ! Chaque fois cependant, ces notes sur Akinari, je les épargnais, sans les relire d’ailleurs, croyant parfaitement savoir de quoi il s’agissait, ne le sachant que trop en vérité.

Un hiver, la dernière usure du papier me contraignit à retranscrire ces notes sur un carnet où le hasard voulut qu’elles voisinent avec ces mots du critique américain Clément Greenberg à propos du poète T.S. Eliot : « L’essentiel d’une œuvre littéraire n’est pas ce quelle veut dire, mais ce qu’elle fait, comment elle fonctionne en tant qu’œuvre d’art, comment en tant qu’œuvre d’art elle réussit. »

Pour Clément Greenberg en quelque sorte, l’œuvre n’est nullement l’œuvre, mais plutôt sa puissance à saisir qui s’y aventure, et à le jeter dans le changement. Dans mon cas, ce ne fut pas tant de précipiter une décision que je n’avais que trop tardé à prendre ni de me dissuader de relire mes notes jusqu’à ce que me soit rendue une lucidité que j’avais perdue, mais plus subtilement peut-être de me conduire jusqu’à l’incapacité d’écrire, comme si là était le seuil indubitable de l’écriture. Car à une époque, la nôtre, où chacun publie, soutenu par des manuels techniques et des ateliers collectifs, l’écrivain n’est plus celui qui écrit, mais celui dont l’échec initie l’acte d’écrire. Contrairement à l’opinion commune en effet, écrire n’est aucunement maîtriser l’écriture, mais plutôt le parti-pris — éminemment risqué — de se dépouiller de tout ce qui ne sert pas l’écriture, et cela inévitablement jusqu’à perdre l’écriture même, confondu par la fascination de ce qui se tient derrière elle.

Ce mystère toutefois, j’étais loin d’en mesurer la force encore quand, cinq années plus tard, l’âge me contraignit à quitter mon bateau. Blessé de n’avoir rien écrit qui vaille, résolu à n’écrire plus jamais, je brûlai mes derniers papiers. Sans attendre. Sur le quai. Dansant d’une jambe sur l’autre sous l’averse de neige, tendant mes paumes à la flamme et pleurant de dépit, je vis nettement dans le tremblement des flammes le regard idiot et cruel de cette paysanne. Effrayé, je m’obligeai cette fois encore à sauver du feu les terribles notes sur Akinari. Je fourrai le carnet dans une poche.

Un ou deux ans plus tard, retrouvant ce carnet, je me mis à rire. Pourquoi, en quittant mon bateau, n’avoir pas brûlé ces notes avec tout le reste ? À l’époque déjà, plus rien de cela ne m’appartenait. S’agissant d’Akinari, ne l’avais-je pas assumé jusqu’au bout, et transmis ? Soit. Mais pour autant, brûler ces notes, cela m’eût-il vraiment libéré ? J’en doute. Il se pourrait que la chose se terre à une profondeur autre. N’aurais-je pas dû plutôt graver un crabe sur un galet et le jeter au fleuve, comme un assentiment enfin à cette puissance de l’écriture qui fait marcher de travers ?


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