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Christian Delacampagne, par Alain Lacouchie

29 septembre 2007

par Alain Lacouchie

Christian Delacampagne, Où est passe l’art ? Peinture, Photographie et Politique (1839 – 2007). (Cyclo – collection dirigée par Roger Pol Droit.) Paris : Editions du Panama, 2007.

Duchamp m’a tuer !

Un tas de cailloux répandus au milieu d’une vaste salle, dans un musée ; ou un fil tendu horizontalement d’un mur à l’autre : « l’amateur d’art ordinaire », qui se trouve confronté à ce spectacle, peut présenter des réactions étranges. Il est vrai que ce sujet, « l’art contemporain », suscite les passions. Epidermiques ? Revigorantes de toutes façons.
Récemment publié, le livre du « philosophe et historien » Christian Delacampagne, intitulé Où est passé l’art ?, vient s’ajouter au débat. Pour le simplifier ?
Simplifier veut dire définir d’abord ce que recouvrent les mots. Or, Delacampagne, professeur d’université aux Etats-Unis, en Espagne, en Israël, en Egypte, etc., a le tort de ne pas préciser d’emblée ce qu’il entend par « art » ; nous avons l’impression que, pour lui, « art » rime avec « peinture » (mais pas uniquement peinture « de chevalet » – Cf. le terme « Plasticien ») et donc que, parfois plane une certaine ambiguïté dans les références et, surtout, qu’il néglige la musique, la sculpture, l’architecture, la danse, le cinéma, la couture, etc. (cela ne veut pas dire cependant que son analyse ne s’appliquerait pas, dans son approche, à ces autres moyens d’expression !) Et qu’il limite son discours à l’Occident…
L’auteur consacre donc tout un – premier – chapitre aux « heures glorieuses de la révolution »  : court historique de la peinture moderne avec les symbolistes et les Nabis, Die Brücke, les Fauves et le Cubisme, les Abstraits, les Non-figuratifs et, bien sûr, l’apparition de la photo – et toutes les ondes qu’a produites ce phénomène dans les eaux déjà tourmentées de la Peinture ; il mentionne seulement Picasso et ignore Chagall, Schiele et d’autres… Imaginons que ces grands peintres n’étaient pas utiles à sa démonstration, mais il est vital de se souvenir, à la lecture de cet ouvrage, qu’ils ont existé – et bien !
Parce que, pour sa « démonstration », Delacampagne désigne son « grand homme », celui dont il a placé sur la couverture de son ouvrage le fameux « porte-bouteilles », Marcel Duchamp : « … un provocateur de génie qui a su capter l’esprit de son temps et anticiper la plupart des évolutions artistiques ultérieures. C’est aussi, à sa manière, un philosophe. Un penseur dont la vision du monde – nihiliste, ironique, désespérée …On se tromperait également si l’on ne faisait de Duchamp qu’un dadaïste parmi d’autres… » (70) D’accord ? D’abord il me semble évident que cette vision du monde « nihiliste, ironique, désespérée », il ne devait pas être le seul à l’avoir eue au sortir de cette immonde boucherie que fut la Première Guerre mondiale (quelle serait notre réaction si une telle catastrophe se produisait aujourd’hui ?) : combien de suicides parmi les anciens soldats – ou leurs proches ? De plus, cet écoeurement devait être partagé par une grande majorité des habitants de notre pauvre Europe, par des gens qui n’avaient, eux, aucun moyen d’évacuer leurs nausées. Alors que, dans ces circonstances, soit né Dada, rien de surprenant ! L’envie, le besoin de détruire devait être indomptable ; jusqu’à l’absurde. Mais Dada n’est pas Duchamp ! Et Tristan Tzara, cet écrivain français d’origine roumaine, véritable initiateur du mouvement qui a éclos à Zurich, Berlin, Paris, New York ? Et Hugo Ball, et Hans Arp, Hans Richter, et Picabia, Man Ray, et John Heartfield, Georg Grosz, Raoul Haussmann, et même Breton, Aragon, Soupault, Éluard - avant le surréalisme… ? Duchamp, quant à lui, « est issu d’une famille bourgeoise… son père est collectionneur. »(70) Pas déterminant, mais c’est une indication. Et puis, « Le mouvement [Dada] s’éteint à peu près complètement en 1923 …Quant à l’œuvre de Duchamp,… elle n’exerce, des années 1930 à la fin des années 1950, aucune influence aux Etats Unis, non plus d’ailleurs que sur les artistes européens. » (87)
Restent Duchamp, la moustache de La Joconde, le Grand Verre et ses « ready-made » : « des objets de consommation courante que l’artiste a choisis précisément pour leur caractère prosaïque…[pour] montrer qu’il y avait autant de poésie dans la plus modeste invention de la civilisation moderne que dans les chefs-d’œuvre du passé. » (78) « Choisi » - au hasard ? Ou « choisi » comme avec le sceptre qui indique le Bien et le Mal ? L’artiste, dans ce cas, n’est pas un créateur puisqu’il ne crée rien, n’interprète ou ne transforme rien : majestueux, il désigne et, surtout, il signe ; c’est-à-dire qu’il s’approprie quelque chose qui ne lui appartient pas ! Car, cet objet quelqu’un (artisan ou ingénieur) l’a conçu, lui a donné forme et peut-être même une esthétique ! Le porte-bouteilles n’est pas sorti du néant pour être « choisi » et révélé par le divin doigt. Delacampagne pourtant, encore une fois, joue avec le sens des mots : « Il est vrai que ‘signer’ n’est autre, au fond, qu’une manière de déclarer : ‘Moi, Untel, j’ai été présent en ce lieu et à ce moment précis’. » (79) Si nous avions désigné un arrosoir ou une casserole, en quoi notre choix aurait-il été plus mauvais ? Aurais-je pu le signer ? Donc tout est art si je le décide ; donc, rien n’est art ! Le but, on l’aura compris est la provocation. Delacampagne persiste : le porte-bouteilles « n’est pas n’importe quel porte-bouteilles. La preuve : on parle de lui »…et il « vaut évidemment beaucoup plus d’argent que n’importe quel porte-bouteilles ‘normal’ » (135). L’argent ! Dans Beaux-Arts Magazine N° 278 d’août 2007, une curieuse photo d’un porte-bouteilles accompagnée de ce commentaire : « Bethan Huws Argon – 2006, tuyaux de verre avec gaz d’argon monté sur plexiglas, 55 x 50 x 50 cm, édition de 4. Galerie Tschudi, Glarus. 44 000€. La liste des descendants de Duchamp ne cesse de s’allonger à en juger par son fameux porte-bouteilles, ici revisité par la quadragénaire galloise qu vient de gagner le Biennal Award for Contemporary Art, soit 50 000€, plus une exposition personnelle au Bonnefantenmuseum de Maastricht et la publication d’une solide monographie. »
La provocation et l’argent ? Avec les « héritiers » de Duchamp, l’auteur règle ses comptes. Duchamp lui-même adopte une position bien ambiguë : « Ce qui est sûr, c’est que, si Duchamp éprouve dans les dernières années de sa vie un désaccord avec la façon dont évolue sous ses yeux la scène de l’art, il se garde bien de l’afficher publiquement. Soit que cette situation finisse, somme toute, par lui convenir, soit qu’il juge l’enjeu dérisoire et le combat inutile, il ne fait rien pour décourager ceux qui sont de plus en plus nombreux à se réclamer de lui. » (108). Citation de Duchamp : « Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation, et voilà qu’ils en admirent la beauté … » (107) Pourquoi s’indigne-t-il ? Peut-on reprocher au public – ou à des personnes plus impliquées dans l’art – une mauvaise interprétation des œuvres ? A qui appartient une œuvre d’art sinon à celui qui la regarde, la touche, la lit ou l’écoute ? Si le public ne l’a pas compris, c’est que l’artiste n’a pas trouvé le moyen de se faire comprendre !
Et pourtant le Pop Art a eu du succès ! « La figure majeure en est le Britannique Richard Hamilton, artiste formé aux techniques du dessin publicitaire et par ailleurs ami de Duchamp … » (99) Pourquoi ce dessinateur publicitaire choisit-il les USA pour se développer ? Tout le monde sait bien que le marché de l’art, est passé de Paris à New York, via Londres ; il en résulte que la vision de l’Art du « public » concerné (public très privé) n’a plus les mêmes critères que dans le Paris de l’entre-deux guerres ou même de l’après-guerre ! La culture anglo-saxonne qui domine désormais le monde, a créé un univers dans lequel le pragmatisme (né du protestantisme…) l’emporte. Cet univers des commerçants de l’Europe du nord a su, grâce à ce qui pourrait s’apparenter, en politique, au « populisme » mettre à bas toutes les théories, les rêveries, tout le plaisir de vivre qui caractérisait les peuples et la Méditerranée. L’art d’aujourd’hui est devenu un monde de chiffres et les Chagall et autres Picasso ou Tintoret n’apparaissent plus en fonction de la qualité du trait ou de la subtilité des couleurs, mais en fonction de la « cote » à Christie’s ou à la bourse de Wall Street à New York. Actuellement, l’Art, subit la loi de « la réussite immédiate pour un profit immédiat ». Ce qui fait du profit est ce dont on parle : l’effet médiatique joue à plein. Il faut donc attirer l’attention, ou, mieux, choquer, pour que l’on parle de vous, il faut provoquer. Mais, cette provocation s’inscrit, elle aussi, dans une vieille tradition anglo-saxonne, que résume bien le terme de « shocking » prononcé , depuis des siècles, avec ce sourire duplice par les membres de l’aristocratie anglaise et qui signifie : « Nous, nous sommes assez subtils pour faire la différence ! » La provocation à l’anglo-saxonne est un phénomène constant : « Nous avons accès à un univers que vous ne pouvez pas comprendre ». Le cricket, par exemple ; ou la mini-jupe ! La volonté d’être différent, le besoin d’être différent, la jouissance d’être différent, d’aller vers les extrêmes, même si dans la plupart des cas ce ne sont que des signes extérieurs d’une difficulté à exister. A comparer, dans le domaine de la mode, les approches si différentes et si caractéristiques de Lagerfeld, Lacroix et… Galliano !
La provocation et l’argent ? Même s’il reconnaît son influence, Delacampagne reste assez critique vis-à-vis de Warhol : la démarche du plasticien ne serait en aucun cas contestataire mais surtout à but lucratif ! « Les bouteilles de Coca-Cola de Warhol ne véhiculent aucune prise de position pour ou contre les multinationales… Pas plus qu’il n’y a lieu de déchiffrer, dans ses portraits de Mao-Tsé-Tong … le symptôme d’un quelconque engagement pour ou contre la révolution culturelle chinoise, ou pour ou contre le pouvoir des médias. Tout se passe, en fait, comme si le Pop Art ouvrait toutes grandes les portes d’un espace vide. Vide comme peut l’être le monde des news et de la publicité… » (110) D’ailleurs, cette tendance est confirmée, fort à propos dans un article du Monde du 26 juillet 2007, intitulé : « Objet Warholien non identifié » (sur la valeur marchande d’un objet warholien non reconnu par la fondation dépositaire des droits de l’artiste) et cette conclusion : « Le dandy à perruque blonde [Warhol] l’avait en effet prédit : « Après l’art, il y a le business art. » Avec, en écho, cette remarque de Delacampagne : « Giacometti, comme Van Gogh, est mort dans la misère … Andy Warhol et Jasper Johns, en revanche, ont eu tout le temps de voir leur activité se transformer en business, et d’apprendre à se convertir eux-mêmes en managers. » (141) No comment ! C’est bien cette culture anglo-saxonne qui s’infiltre partout : beati possidentes contrairement à carpe diem
ou même à in vino veritas  : principe de précaution oblige !
Mais, c’est donc surtout la nébuleuse qui se réclame de l’héritage de Duchamp qui irrite l’auteur du livre ! Citations : « Ces habiles jeunes gens [Koons, Barney, Hirst, Cattelan…] ont su produire et entretenir, autour de leur travail, un discours théorique ou, du moins, une apparence de discours qui rendait ce travail ‘intéressant’. »(142) ou « les provocations à la Manzoni » (auteur de Merda d’artista N°31 de 1961, dans une boite en métal et papier de 5 x 6,5 cm au centre Georges Pompidou à Paris) ; en fait, « toutes sortes d’installations conçues par des ‘plasticiens’ assoiffés de scandale. » D’où : « La plupart du temps les œuvres pop sont des œuvres en bonne et due forme, des objets dont le destin est d’être vendus à des collectionneurs ou des musées. »(107)
« Ces mêmes artistes, fêtés par le marché, encensés par les médias, en un mot parfaitement intégrés au système… » (109) : avec les mots « marché » et « médias » apparaît le mot « cote » lié (entre autres !) à Jasper Johns. Est-il concevable que ces « artistes » soient à même de changer la société alors qu’ils tirent profit de toutes ses injustices ? Leur attitude « n’implique sûrement pas de détruire le système. Ni même de vouloir le changer en profondeur. » (111) D’ailleurs, « A un plasticien, on ne demande pas ses diplômes d’artisan. On ne lui demande rien, d’ailleurs. Rien d’autre que de penser ou d’en présenter, du moins, les signes extérieurs – c’est-à-dire d’être capable de dire n’importe quoi en ayant l’air profond. Conséquence : n’importe qui peut devenir plasticien, pourvu qu’il ait en tête l’idée d’une œuvre et qu’il sache en parler… pour réussir , il vous suffit dorénavant de savoir vous vendre … car à quoi bon vous dire plasticien si personne ne vous écoute ?... Pour réussir, il vous suffit dorénavant de savoir vous vendre … » (140)
« Sous l’effet du développement du capitalisme, ces personnalités [« les mécènes d’antan »] hautes en couleur ont été peu à peu remplacées par des institutions anonymes, presque toutes contrôlées par une mafia de commissaires professionnels qui, parce qu’ils ne font plus que suivre les tendances du marché, imposent un ‘formatage’ de plus en plus rigoureux de la production artistique »… « le ‘copinage’. A nos amis et aux amis de nos amis, les commandes publiques. Aux autres, rien. » (14)
L’art doit-il être réservé à une « élite » autoproclamée, les ayatollahs du bon goût, de « leur » bon goût (autrefois – il y a encore peu de temps même ! –, il s’agissait d’une « élite intellectuelle » qui méprisait plus ou moins les grands bourgeois ; aujourd’hui les grands bourgeois se veulent être aussi des penseurs et des intellectuels (des gens sensibles, malgré tout !) : l’image du « marchand » était trop vulgaire ; il fallait effacer cette image stéréotypée du riche un peu bête enfermé dans son coffre-fort. Aujourd’hui avec l’expansion triomphale du capitalisme, pragmatisme suprême et illustration du vieil instinct de la loi du plus fort, de la « loi de la jungle », « faire de l’argent » entre dans le domaine de la « méritocratie » : si les riches sont riches, c’est qu’ils le méritent ; et inversement. S’ils ont tous ces talents c’est sans doute que Dieu l’a voulu ! Comme les rois de France ! La société est bien faite : « Dormez en paix, braves gens ! ». Là encore le divin percerait sous cette justice évidente. Lagardère, Bouygues, Arnault, Pinaud ont-ils tué Sartre, Camus et Aron ? Duchamp a-t-il tué Picasso ? Peut-on dire « Où est passé l’art ? ».
Delacampagne insiste et confirme : « C’est pourquoi l’art contemporain est construit sur une schizophrénie : les repères esthétiques de l’artiste ne coïncident plus avec ceux du public. » (146) …« car l’art authentique, comme la véritable philosophie ne peut naître que d’un étonnement, d’un révolte, d’une amertume ou d’une colère. » (171). Il dresse un bilan assez pessimiste de l’état des « arts plastiques » ( ?) aujourd’hui : « … dans l’avant-garde officielle de notre époque, y compris chez la plupart des artistes que le marché porte actuellement aux nues, je n’ai précisément rien trouvé de nouveau. Rien d’autre qu’un incroyable mauvais goût doublé d’une platitude aux limites de la vulgarité (deux choses vieilles comme le monde). Et ce n’est pas non plus que je sois jaloux, ou que j’en veuille à qui que ce soit – surtout pas à Duchamp ou Warhol. Ces deux-là, en particulier, ont joué un rôle fort nécessaire : le leur. Il fallait bien, à un moment donné, désacraliser l’œuvre d’art : Duchamp l’a fait de la manière la plus ironique, autrement dit la plus subtile qui soit. Il fallait bien, cinquante ans plus tard, qu’une société littéralement obsédée par la consommation, comme l’était au début des années 60 la société américaine, comprenne la vacuité profonde du désir de consommation … Mais ce qu’il fallait faire à ce moment-là a été fait : il n’y adonc pas lieu de le refaire… il n’y a pas lieu de pasticher indéfiniment – comme s’y emploient depuis trois ou quatre décennies des milliers de néo-dadaïstes qui n’ont ni l’humour ni la culture de leurs prédécesseurs – des gestes qui n’avaient de sens qu’à être accomplis une fois et une seule. » (172) Et puis : « On me dira qu’il est plus ardu et, en un sens, plus éprouvant de s’intéresser au monde que de regarder son propre nombril. » …« Peut-être l’un des effets les plus néfastes du futile et cruel XX° siècle a-t-il été de nous faire perdre de vue la réalité de ce fardeau, le sérieux de ces exigences. Autrement dit, de nous faire croire que tout était facile, la créativité comme le reste – et qu’il suffisait de se laisser porter. » (174)

Voilà : c’est dit ! En tous cas, résumer un tel ouvrage est une gageure à cause de toutes les mines intellectuelles ou culturelles, (passionnelles ?) que l’auteur a posées tout au long des pages ; des réactions de bonheur ou de colère, d’indignation, éclatent alors à chaque instant chez tous ceux qui s’intéressent à l’art moderne / contemporain et qui lisent ces lignes.
Comme je ne suis pas loin de partager toutes ses idées, je ne peux que recommander la lecture de cet ouvrage, une lecture vivante !


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