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Choix de textes

9 mars 2007

par temporel

Apollonios de Rhodes | E.A. Poe | Edmund Spenser | W. Wordsworth | Coleridge| Baudelaire & Mallarmé | Hopkins|Rimbaud & Noël Lee | M. Fardoulis-Lagrange

Apollonios de Rhodes (environ 295-215 avant notre ère),
Les Argonautiques (entre 275 et 245 avant notre ère) :

CHANT I

C’est en commençant par toi, Phoibos, que je rappellerai les exploits de ces héros d’autrefois qui, par la bouche du Pont et à travers les Roches Kyanées, sur l’ordre du roi Pélias, menèrent vers la toison d’or la solide nef Argô. Telle était en effet la prédiction entendue par Pélias : l’avenir lui réservait un sort affreux ; car l’homme issu de son peuple qu’il verrait venir avec une seule sandale le ferait périr par ses complots. Or, peu
de temps après, suivant ta prophétie, Jason, en traversant à pied le cours de l’Anauros grossi par l’hiver, sauva de la boue l’une de ses sandales, mais laissa l’autre au fond, prise dans le courant. Il se rendit aussitôt chez Pélias afin de prendre part au festin que le roi offrait à son père Poséidon et aux autres dieux, sauf à Héra Pélasgienne dont il n’avait cure. Dès qu’il vit Jason, il comprit et lui prépara le travail d’une navigation périlleuse afin de lui faire perdre, sur mer ou en pays étranger, toute chance de retour. […]

Texte établi et commenté par Francis Vian et traduit par Emile Delage.
Paris : Belles Lettres, 1976, pp. 50-51

CHANT II

[…] Alors le courant prenait le navire dans son tourbillon. Les roches coupèrent le bout des plumes de la queue de la colombe ; mais celle-ci s’échappa sans dommage et
les rameurs s’exclamèrent de joie. Tiphys lui-même leur cria de faire force de rames, car de nouveau les roches s’ouvraient en s’écartant. Ils ramèrent tout tremblants,
jusqu’au moment où, de lui-même, le reflux à son retour entraîna le navire au milieu des rochers. Alors la plus terrible des épouvantes les saisit tous ; car, sur
leur tête, inévitable, était la mort. Déjà, à droite et à gauche, apparaissait le Pont dans toute sa largeur, quand, à l’improviste, une énorme lame à la crête
recourbée se dressa devant eux, pareille à un pic abrupt. A cette vue, ils se détournèrent en baissant la tête, car elle semblait devoir écraser le navire et le couvrir
tout entier ; mais Tiphys la devança en donnant du répit au vaisseau alourdi par le mouvement des rames et le gros de la lame roula sous la coque. Elle tira
néanmoins le navire par la poupe, le ramenant loin des roches, et longtemps il demeura porté sur la crête de la vague. Euphémos, allant d’un compagnon à l’autre,
leur criait de tirer sur les rames de toutes leurs forces et ils frappaient l’eau à grands cris. Mais le flot rejeta le navire deux fois plus loin qu’il n’aurait dû avancer
sous la poussée des hommes ; les rames pliaient comme des arcs recourbés, tant les héros y mettaient de vigueur. Puis soudain une vague venant en sens inverse s’élança ; le navire aussitôt, comme un rondin, se mettait à courir de l’avant, dans un élan impétueux, porté par la puissante vague qui creusait la mer. Mais, au milieu des Plégades, les tourbillons du courant l’arrêtaient : tandis que, des deux côtés, les roches s’ébranlaient en mugissant, les bois de la nef restaient prisonniers. Alors Athéna s’arc-bouta de la main gauche contre un solide rocher et, de la main droite, poussa le navire pour lui faire franchir complètement le passage. Celui-ci, pareil à une flèche ailée, s’élança dans les airs ; cependant les ornements de l’extrémité de son aplustre furent fauchés par les roches, au moment où elles s’entrechoquaient avec force. […]
Les héros devaient bien respirer, après la terreur qui les avait glacés, en portant leurs regards vers le ciel et le grand large qui s’ouvrait à perte de vue : ils se disaient sûrement qu’ils s’étaient sauvés de l’Hadès.

Id., Chant II, pp. 204-5.

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Ce passage initiatique peut se comparer à celui que décrit Poe (1809-1849) dans « Une descente dans le Maelstrom » (1841) :


Notre première glissade dans l’abîme, à partir de la ceinture d’écume, nous avait portés à une grande distance sur la pente ; mais postérieurement notre descente ne s’effectua pas aussi rapidement, à beaucoup près. Nous filions toujours, toujours circulairement, non plus avec un mouvement uniforme, mais avec des élans et des secousses étourdissantes qui parfois ne nous projetaient qu’à une centaine de yards, et d’autres fois nous faisaient accomplir une évolution complète autour du tourbillon. A chaque tour, nous nous rapprochions du gouffre, lentement, il est vrai, mais d’une manière très sensible.
Je regardai au large sur le vaste désert d’ébène qui nous portait, et je m’aperçus que notre barque n’était pas le seul objet qui fût tombé dans l’étreinte du tourbillon. Au-dessus et au-dessous de nous, on voyait des débris de navires, de gros morceaux de charpente, des troncs d’arbres, ainsi que bon nombre d’articles plus petits, tels que des pièces de mobilier, des malles brisées, des barils et des douves. J’ai déjà décrit la curiosité surnaturelle qui s’était substituée à mes primitives terreurs. Il me sembla qu’elle augmentait à mesure que je me rapprochais de mon épouvantable destinée. Je commençai alors à épier avec un étrange intérêt les nombreux objets qui flottaient en notre compagnie. Il fallait que j’eusse le délire, – car je trouvais même une sorte d’amusement à calculer les vitesses relatives de leur descente vers le tourbillon d’écume.
– Ce sapin, – me surpris-je une fois à dire, – sera certainement la première chose qui fera le terrible plongeon et qui disparaîtra ; - et je fus fort désappointé de voir qu’un bâtiment de commerce hollandais avait pris les devants et s’était engouffré le premier. A la longue, après avoir fait quelques conjectures de cette nature, et m’être toujours trompé, - ce fait, - le fait de mon invariable mécompte, - me jeta dans un ordre de réflexions qui firent de nouveau trembler mes membres et battre mon coeur encore plus lourdement.
Ce n’était pas une nouvelle terreur qui m’affectait ainsi, dans le Maelstrom mais l’aube d’une espérance bien plus émouvante. Cette espérance surgissait en partie de la mémoire, en partie de l’observation présente. Je me rappelai l’immense variété d’épaves qui jonchaient la côte de Lofoden, et qui avaient toutes été absorbées et revomies par le Moskoe-Strom. Ces articles, pour la plus grande partie, étaient déchirés de la manière la plus extraordinaire, – éraillés, écorchés, au point qu’ils avaient l’air d’être tout garnis de pointes et d’esquilles. – Mais je me rappelais distinctement alors qu’il y en avait quelques-uns qui n’étaient pas défigurés du tout. Je ne pouvais maintenant me rendre compte de cette différence qu’en supposant que les fragments écorchés fussent les seuls qui eussent été complètement absorbés, – les autres étant entrés dans le tourbillon à une période assez avancée de la marée, ou, après y être entrés, étant, par une raison ou par une autre, descendus assez lentement pour ne pas atteindre le fond avant le retour du flux ou du reflux, – suivant le cas. Je concevais qu’il était possible, dans les deux cas, qu’ils eussent remonté, en tourbillonnant de nouveau, jusqu’au niveau de l’Océan, sans subir le sort de ceux qui avaient été entraînés de meilleure heure ou absorbés plus rapidement.

Poe, Histoires extraordinaires.
Préface de Julio Cortázar.
Traduit par Baudelaire.
Paris : Folio Gallimard, 2002.

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Edmund Spenser : « Mais les Temps s’altèrent et remuent sans cesse ».

Ces deux strophes se trouvent dans le second Chant de la Mutabilité, à la fin du poème de Spenser, La reine des fées (1591-99). Du Canto VII ne subsiste qu’un fragment. La procession des éléments du temps vient d’être décrite.
Pour l’écriture de ce long poème, Spenser avait en tête les modèles italiens, l’Arioste et le Tasse, mais à l’ottava rima (strophe de huit vers aux rimes alternées pour les six premiers jusqu’au distique final), il substitue cette strophe de neuf vers qui suit le schéma suivant : ababbcbcc. Le dernier vers est plus long que les précédents. Le rythme du poème, celui de la procession, est lent et majestueux.

46

And after all came Life, and lastly Death ;
Death with most grim and grisly visage seene,
Yet is he nought but parting of the breath ;
Ne ought to see, but like a shade to weene,
Unbodied, unsoul’d, un heard, unseene.
But Life was like a fair young lusty boy,
Such as they faine Dan Cupid to have beene,
Full of delightfull health and liuely ioy,
Deckt all with flowres, and wings of gold fit to employ.

47

When these were past, thus gan the Titanesse ;
Lo, mighty mother, now be iudge and say,
Whether in all thy creatures more or lesse
CHANGE doth not raign and beare the greatest sway :
For, who sees not, that Time on all doth pray ?
But Times do change and moue continually.
So nothing here long standeth in one stay :
Wherefore, this lower world who can deny
But to be subiect to Mutabilitie ?

The Faerie Queene, Canto VII,
The Works of Edmund Spenser, with an Introduction and Bibliography by Tim Cook.
Ware, Hertfordshire : Wordsworth Editions, 1995, p. 404.

Et à la fin du cortège apparut la Vie, puis la Mort toute dernière ;
La Mort au visage sombre et sinistre, se dit-on,
Mais il ne s’agit que de renoncer au souffle ;
Ne rien voir, mais comme une ombre penser,
Sans corps, sans âme, sans qu’on vous entende ou vous voie.
Pourtant la Vie ressemblait à un beau garçon, jeune et vigoureux,
Comme on se réjouit que l’ait été Maître Cupidon,
Plein de ravissante santé et de joie vive,
Tout paré de fleurs, et d’ailes d’or disposées à l’envol.

Quand tous ceux-ci furent passés, ce Titan féminin de la sorte se mit à parler :
Regarde, puissante mère, juge maintenant et dis
Si dans toutes ces créatures plus ou moins
Le Changement ne règne pas, prépondérant :
Car, qui ne voit pas que le Temps de toute chose fait sa proie ?
Mais les Temps s’altèrent et remuent sans cesse.
C’est ainsi que rien ici-bas ne demeure en l’état :
En conséquence, qui peut nier que ce monde inférieur
Soit malgré tout sujet à la Mutabilité ?

Traduction A.M.

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William Wordsworth :

I love a public road : few sights there are
That please me more ; such object hath had power
O’er my imagination since the dawn
Of childhood, when its disappearing line,
Seen daily afar off, on one bare steep
Beyond the limits which my feet had trod,
Was like a guide into eternity,
At least to things unknown and without bound.
Even something of the grandeur which invests
The mariner who sails the roaring sea
Through storm and darkness, early in my mind
Surrounded, too, the wanderers of the earth ;
Grandeur as much, and loveliness far more.
Awed have I been by strolling Bedlamites ;
From many other uncouth vagrants (passed
In fear) have walked with quicker step ; but why
Take note of this ? When I began to enquire,
To watch and question those I met, and held
Familiar talk with them, the lonely roads
Were schools to me in which I daily read
With most delight the passions of mankind,
There saw into the depth of human souls,
Souls that appear to have no depth at all
To vulgar eyes. And - now convinced at heart
How little that to which alone we give
The name of Education, hath to do
With real feeling and just sense ; how vain
A correspondence with the talking world
Proves to the most ; and called to make good search
If man’s estate, by doom of Nature yoked
With toil, is therefore yoked with ignorance ;
If virtue be indeed so hard to rear,
And intellectual strength so rare a boon –
I prized such walks still more, for there I found
Hope to my hope, and to my pleasure peace
And steadiness, and healing and repose
To every angry passion. There I heard,
From mouths of lowly men and of obscure,
A tale of honour ; sounds in unison
With loftiest promises of good and fair.

The Prelude (1805-6),
Book XII, “Imagination”, 142-185.
Edited by J.C. Maxwell. London : Penguin, 1978.

J’aime les routes nationales : peu de spectacles
Me plaisent davantage ; un tel objet exerce un empire
Sur mon imagination depuis l’aube
De mon enfance, à ces instants où son estompe
Que chaque jour j’apercevais au loin, sur un raidillon nu
Par-delà les limites de ce que mes pieds avaient foulé,
Me semblait un guide pour accéder à l’éternité,
A l’inconnu au moins, et à l’illimité.
Un peu de la grandeur même qui élève
Le marin voguant sur la mer rugissante
Par ténèbres et tempêtes, entoura de même,
Tôt dans mon esprit, les vagabonds de la terre ;
Egale grandeur, charme bien supérieur.
Terrifié, je l’ai été, par d’errants aliénés,
De tant d’autres grossiers chemineaux (croisés
Avec effroi) j’ai pris mes distances d’un pas rapide ; mais pourquoi
Prendre note de ceci ? Quand je me mis à m’enquérir,
A observer et à questionner les gens que je rencontrais, tenant
Avec eux conversation familière, les routes solitaires
Me furent des écoles où lire chaque jour
Avec le plus grand délice les passions du genre humain,
Où je vis dans les profondeurs de l’âme humaine,
Ame qui paraît n’en avoir aucune
Aux yeux du vulgaire. Et – désormais intimement convaincu
Que ce que nous nommons exclusivement
Instruction, a peu à voir
Avec le sentiment réel et le discernement, que
L’entretien avec l’univers de parole
Apparaît vain au plus grand nombre ; appelé aussi à rechercher précisément
Si la condition de l’homme, par la loi de la nature attelé
Au labeur, l’est en conséquence à l’ignorance,
Si la vertu est vraiment si difficile à susciter
Et la vigueur intellectuelle si rare faveur –
Je donnai encore plus de prix à de telles randonnées, car j’y trouvai
L’espoir pour mon espoir et pour mon plaisir la paix
Et la stabilité ainsi que cure et repos
Pour tout accès de colère. Là j’entendis,
De la bouche d’hommes humbles et obscurs,
Ce que contait l’honneur ; la rumeur à l’unisson
Des plus hautes promesses de bonté et de justice.

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Samuel Taylor Coleridge : « Je passe, comme la nuit, de pays en pays ».

En 1798, Coleridge devait écrire, de concert avec Wordsworth, The Wanderings of Cain (Les errances de Caïn) « et le Vieux Marin fut écrit à la place » (Coleridge, p. 129), et par lui seul, même si Wordsworth a pu, grâce à ses lectures, lui inspirer quelques idées.

Caïn, dans ses errances, guidé par son fils Enos, rencontre le spectre de son frère Abel, qu’il a tué. « And Cain stood like one who struggles in his sleep because of the exceeding terribleness of a dream. » (117-18, Coleridge, p. 132. Et Caïn se faisait l’effet de lutter dans son sommeil en raison de l’excès de terreur cause par un rêve.) Il prie Abel de lui faire connaître ce dieu des morts qui ne veut pas l’accueillir, car il était, lui, Abel, chéri du Dieu des vivants. On remarquera l’analogie entre « la passe entre les rochers » et les Symplégades, ou roches tremblantes des Argonautes.
« The Shape arose and answered, ‘O that thou hadst had pity on me as I will have pity on thee. Follow me, Son of Adam ! and bring thy child with thee !’
And they three passed over the white sands between the rocks, silent as the shadows. » (179-83, id., p. 134)

(Le Spectre se leva et répondit : « Oh si tu m’avais pris en pitié comme moi, je vais te prendre en pitié. Suis-moi, Fils d’Adam ! et emmène avec toi ton enfant. »
Et, ayant traversé les sables blancs, ils franchirent la passe entre les rochers, du silence des ombres.)

Dans The Rime of the Ancient Mariner (Le Dit du vieux marin), le meurtre d’Abel devient crime contre la vie, représenté par la mise à mort de l’albatros. Il s’agit d’une atteinte au créateur de cette vie et à l’harmonie de la création. Le navire, dont l’équipage se compose de marins morts, dérive et le vieux marin se compare à un homme qui marche. On verra qu’à l’inverse, Wordsworth marchant dans le Prélude songe à un marin sur les flots.

« Like one, that on a lonesome road
Doth walk in fear and dread,
And having once turned round walks on,
And turns no more his head ;
Because he knows, a frightful fiend
Doth close behind him tread. » (446-51, id., p. 185)

(Comme celui qui sur une route solitaire
Marche empli de crainte et d’effroi,
Et s’étant une fois retourné poursuit son chemin
Sans plus tourner la tête ;
Car il sait qu’un effroyable démon
Marche sur ses talons.)

L’absolution se trouve dans le récit lui-même de la faute. L’errance devient errance de la parole.

« I pass like night, from land to land ;
I have strange power of speech ;
That moment that his face I see,
I know the man that must hear me :
To him my tale I teach. » (587-90, id., p. 188)
(Je passe, comme la nuit, de pays en pays ;
Je dispose de l’étrange pouvoir de dire ;
Au moment où je vois son visage,
Je reconnais l’homme qui doit m’entendre :
Et je l’instruis de mon récit.)

Ce poème, qui puise aussi ses racines dans la légende chrétienne du Juif errant, aura une influence certaine sur Poe.

Traduction A.M.

Ouvrage cité :

Coleridge, Poems. Edited by John Beer. London : Everyman, 1983.

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De Baudelaire (1821-1867) à Mallarmé (1842-1898)…

XV

Fusées

Je crois que le charme infini et mystérieux qui gît dans la contemplation d’un navire, et surtout d’un navire en mouvement, tient, dans le premier cas, à la régularité et à la symétrie qui sont un des besoins primordiaux de l’esprit humain, au même degré que la complication et l’harmonie, - et, dans le second cas, à la multiplication successive et à la génération de toutes les courbes et figures imaginaires opérées dans l’espace par les éléments réels de l’objet.
L’idée poétique qui se dégage de cette opération du mouvement dans les lignes est l’hypothèse d’un être vaste, immense, compliqué, mais eurythmique, d’un animal plein de génie, souffrant et soupirant tous les soupirs et toutes les ambitions humaines.

Charles Baudelaire,Œuvres complètes.
Préface de Claude Roy.
Notice et notes de Michel Jamet.
Paris : Laffont Bouquins, 1980, pp. 397-98.

VI
Chacun sa chimère

Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.
Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.
Et le cortège passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.

Charles Baudelaire,
Petits poèmes en prose.
Id., p. 165.

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Salut

Rien, cette écume, vierge vers
A ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

Stéphane Mallarmé,
Poésies.
Préface de Jean-Paul Sartre.
Paris : Poésie Gallimard, 1975, p. 19.

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Gerard Manley Hopkins (1844-1889).

Hurrahing in Harvest

SUMMER ends now ; now, barbarous in beauty, the stooks rise
Around ; up above, what wind-walks ! what lovely behaviour
Of silk-sack clouds ! has wilder, wilful-wavier
Meal-drift moulded ever and melted across skies ?

I walk, I lift up, I lift up heart, eyes,
Down all that glory in the heavens to glean our Saviour ;
And, éyes, heárt, what looks, what lips yet gave you a
Rapturous love’s greeting of realer, of rounder replies ?

And the azurous bang bills are his world-wielding shoulder
Majestic – as a stallion stalwart, very-violet-sweet ! –
These things, these things were here and but the beholder
Wanting ; which two when they once meet,
The heart rears wings bold and bolder
And hurls for him, O half hurls earth for him off under his feet.

Poem 38
The Poems of Gerard Manley Hopkins
Fourth Edition, revised and enlarged
Edited by W.H. Gardner and N.H. Mackenzie.
Oxford, New York : Oxford University Press, 1970.

Célébration en la moisson

Voici la fin de l’été ; voici barbares en leur beauté, les gerbées
Dressées, éparses ; par-dessus nos têtes, quelles virées de vent ! quel joli comportement
De nuages balles de soie ! plus folle plus obstinément ondoyante
Farine à la dérive, façonnée, fondue a-t-elle jamais sillonné le ciel ?

Je marche, je m’exalte, le cœur s’élève, le regard,
Tout au long de ce triomphe aux cieux pour glaner notre Sauveur ;
Et, regard, cœur, quels yeux, quelles lèvres vous ont donné malgré tout
Cet accueil d’amour ravi de réponses plus réelles, plus rondes ?

Et les collines d’azur suspendues forment son épaule maniant le monde,
Majestueuse – comme un étalon robuste, d’une infinie douceur de violette ! –
Ces choses, ces choses étaient ici, n’en manquait
Que le témoin ; et ces deux pôles, au moment où ils se joignent,
Le cœur se voit pousser des ailes intrépides, toujours plus,
Et s’élance vers lui, ô entraîne vers lui la moitié de la terre sous son pied.

Traduction A.M.

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Rimbaud : MOUVEMENT

par Noël Lee


MP3 - 2.5 Mo

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l’étambot,
La célérité de la rampe,
L’énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le confort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l’éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce vaisseau
Repos et vertige
A la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d’étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux,
Des comptes agités à ce bord fuyard,
– On voit, roulant comme une digue au delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s’éclairant sans fin, – leur stock d’études ;
Eux chassés dans l’extase harmonique,
Et l’héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,
Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche,
– Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? –
Et chante et se poste.

Juin 1886
Les Illuminations, XXXIII

Noël Lee a mis en musique la première strophe de ce poème, dans un cycle, dénommé Azurs, sur quatre textes d’Arthur Rimbaud : « Marine », « Phrase », « L’Eternité » et « Mouvement » (2’36). « Marine » a été composé en 1986, « Mouvement » l’année suivante.

Extrait de : Noël Lee, Chants et Ballades. Marie-Thérèse Keller, mezzo-soprano. Jeff Cohen et Noël Lee, piano.
REM 311310 XCD Durée 66’18
20, avenue Paul Doumer – 69160 La Demi-Lune (France)

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Michel Fardoulis-Lagrange : « il s’avançait dans un paysage qui prenait racine en lui ».

L’œuvre de Michel Fardoulis-Lagrange est une longue variation sur le thème de la marche (voir La parole obscure). Dans son dernier ouvrage, L’Inachèvement, se conjuguent la dialectique de la mémoire et de l’oubli, la procession du groupe et celle du temps, le rapport de l’intériorité et de l’extériorité, le rythme de la lecture et celui de la marche. Une troisième personne se détache du groupe, le précédant, à la façon de cette figure inconnue qui va devant sur la route dans La Terre vaine de T.S. Eliot.

Souvent aussi nous nous adonnions à la science du nombre pour parvenir à retrouver la somme disparue des graffiti. Nous y passions des heures entières dans le recueillement, en écho aux lacunes du Texte apte à nous rendre un jour sa version intégrale.
Le séjour dans cette salle avait des velléités d’éternité, il est vrai, des récréations dominicales, et en sortant notre groupe s’engageait dans les plus amples aspirations du savoir.
Plusieurs rues convergeaient vers la librairie dont la porte restait entrebâillée le dimanche pour ceux qui voudraient y revenir, persévérant dans leurs études mais en quête du secret de leurs propres facultés.
Les autres, dehors toute la journée, tentaient également de pallier par le jeu de leur mémoire les ruptures des inscriptions murales. Et l’absence de la librairie s’associait bizarrement aux lacunes des graffiti, perpétuait les conjonctures éclatées. Cela pourtant ne suffisait pas à dissimuler un défaut de discipline dans une lecture continue qui devait être assumée même un dimanche.
En ce qui nous concernait, hors de la librairie se déroulaient d’autres phénomènes importants, le dévoilement des heures où rien n’arrivait à terme, ni les migrations des vents ni notre élection, et à travers ombres et lumières nous avons vu un membre de notre groupe prendre les devants et s’évanouir au loin. Son retour était aussitôt condamné, la mobilité des apparences l’entraînant plus rapidement à leur suite irréversible.
Ainsi à l’aube quelqu’un nous précéda, se livrant seul aux dépenses que lui prescrivait le dimanche ; il s’avançait dans un paysage qui prenait racine en lui. Peut-être le vide qu’il laissait parmi nous se conformait-il aux plans que nous élaborions afin de déambuler à notre tour loin des lieux exigus, ayant en tête une carrière prodigue. »

L’Inachèvement, pp. 8-9

La lecture elle-même constitue un rapport :

« De même, la lecture d’un texte sous nos yeux exige une audition infinie sous forme de versets identiques. Le récit ne prend d’envergure que dans la mesure où il s’enroule autour de son écho. » (Id., p. 64)

On peut aussi se reporter à Théodicée (1984) et à la « théorie des Hyperboréens ». Michel Fardoulis-Lagrange était un grand lecteur de Nietzsche. Il lisait aussi Heidegger le soir avant de s’endormir, me disait son épouse Francine, mais pas longtemps, ajoutait-elle alors avec malice.

« La théorie des Hyperboréens se prolongeait ainsi, amnésique, rejoignant des dispositions éternellement latentes. Aucun désir n’appelait de compensation. Seul survivait l’ondoiement que propageait la théorie par son anonymat. Et le grand principe continuait à produire l’écho de sa ritualité sans cependant se livrer lui-même. » (Théodicée, p. 161)

Dans le contexte nietzschéen, mais aussi dans un mouvement plus personnel de retour aux sources grecques de son auteur, l’ouvrage évoque les Argonautes. D’ailleurs, Michel Fardoulis-Lagrange a également écrit une Apologie de Médée (1989).

« Le papier sur le mur avait une teinte délavée, passée au soleil, neutre à l’égard des affections vigilantes. Les coulées de son paysage combinaient seules leur trame de sorte qu’elles formaient des auréoles dans une perspective d’éloignement définitif.

Et voici que fend les flots le navire à la proue prophétique de bois de Dodone. Dodone, nom à consonance béante par le nombre (de ses voyelles, de ces occasions fortunées où la lumière du jour ne faiblit pas. Proue sculptée face aux variations des vents et à leur oraison. Nul n’a pu soupçonner auparavant à quel canon obéirait son apparition émanant de contrées repliées et devenant petit à petit translucide pour faire valoir un profil emphatique. Il eût fallu qu’elle se redressât au sein de l’élément qui la veillait en toute quiétude pour qu’elle se montrât solennelle et nostalgique encore à l’égard de ce qu’elle aurait à taire.

Danse enivrante que celle du navire devant les rochers qui se referment et parviennent à arracher des plumes à la colombe éclaireuse. Mais le passage est désormais assuré, les voyelles appellent au large et rien ne viendra, à la rencontre de leur tonalité, créer de nouveaux écueils. L’épreuve est déjà vécue et les migrants se préparent aux grands offices ; la colombe endommagée n’a-t-elle pas les ailes dorées par le soleil ? La mer renvoie l’aveuglante lumière du jour de sorte que les pôles recherchés sont par elle anéantis.

Voyage donc auquel sied l’immobilité au coeur des images incendiées ; la proue, de sa voix impérative, répartit les contiguïtés, les transferts, sur des voies d’égalité. Alluvions et aurores polaires constituent un interrègne, une carence dans la carrière des Argonautes et de leurs épiphanies. La navigation est célébrée par un voilement au plus vif de l’acuité méridienne. Et dormeuses, elles le sont, les vestales de ces palingénésies. » (Id., pp. 14-15)

On remarquera cette sorte d’étirement vers l’abstrait de cette prose qui vise à une sublimation de la douleur dans une extériorité lumineuse.

Ouvrages cités :

Michel Fardoulis-Lagrange, Théodicée. Quimper : Calligrammes, 1984.
Apologie de Médée. Quimper : Calligrammes, 1989. Réédition Paris : Corti, 1999.
L’Inachèvement. Paris : Corti, 1992.

Anne Mounic, La parole obscure : Recours au mythe et défi à l’interprétation dans l’œuvre de Michel Fardoulis-Lagrange. Paris : L’Harmattan, 2001.

On trouvera aussi un chapitre sur « Michel Fardoulis-Lagrange : Miroir ou ouverture, subjectivité ou extase », dans Anne Mounic, Poésie, mobilité de l’esprit : Portes, passages, rythmes et métamorphoses. Paris : L’Harmattan, 2003, pp. 193-214.

La longue marche


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