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Charles Wright, par Michèle Duclos

30 septembre 2009

par Michèle Duclos

Charles Wright Les Appalaches (Appalachia). Traduit de l’anglais (américain) par Alice-Catherine Carls. Soisy-sur-Seine : Edinter Collection Poésie/bilingue, 2009.

Nous sommes en présence d’une poésie inhabituelle dans sa forme mais plus courante dans son contenu : dans une langue assez prosaïque par le choix des mots, souvent des plurisyllabes abstraits conceptuellement assez flous, un vocabulaire assez familier, un vers libre qui ignore toute contrainte rythmique et rimique mais présente des images et des métaphores surprenantes, cette poésie développe le thème du mal-être existentiel vécu par un lettré (Wright est universitaire et a reçu plusieurs Prix pour ses nombreux volumes ; ses poèmes font allusion à nombre d’auteurs internationaux : Daniel Defoe, Virginia Woolf, Hopkins, Tchekhov, Flaubert, Robert Graves, Héraclite, Meng Chiao, Wang Wei et le T’ao Ch’ing) pris entre l’amour de la terre dans sa multiplicité végétale, une certaine impatience de son existence dans un décor « bourgeois, banlieusard », alors que « dans une autre vie, le soleil brille et les nuages sont immobiles » (p.21) d’une part, et une aspiration insatisfaite à un au-delà évoqué à travers de nombreux mystiques eux aussi mentionnés dans les poèmes : Simone Weill, Saint Augustin, St Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila, Saint Thomas d’Aquin, Thomas Merton, Eckhart, Plotin…
« Nous vivons dans deux mondes, aurait pu dire Saint Augustin,
L’un éternel et divin,

Et l’autre, le jardin » p.59…

De toute évidence c’est au jardin que Wright se sent à l’aise.
Dans le poème au titre curieux (comme beaucoup d’autres dans ce volume) et non référencé : « ‘L’Esprit Saint nous réclame avec lamentations et pleurs indicibles’ » (p.103 ) , après les« roses dans leurs robes dorées et leurs cilices », le « rhododendron rose et blanc », le « sombre cannelier » également « rose et blanc » viennent les
« Azalées s’ouvrant dans leur profond sommeil. Le nôtre aussi.
Bordure de tulipes en après-rupture, et

Blanche lumière dans la verdure.
Ni vu, ni écouté, tacite.

Le salut. »

Et pourtant :
« Toute ma vie j’ai cherché cette lente lumière, cette lueur
Qui commence sa diffusion, bleu cuivré,
En haut à droite, à partir du coin des choses,
Descendant à travers les arbres et sourdant du jardin
Ascendante et descendante à la fois, ascendante et descendante,
Dans le lapis-lazuli de fin d’après midi » (« Opus posthume III » p.129).

Le bleu, soulignons-le, revient comme un leit-motiv à travers le recueil, suscité peut-être au départ par la chaine de montagne « Blue Ridge à l’échine serpentine » (p.73) qui est l’un des rares toponymes nommés malgré tout l’attachement du poète à son paysage quotidien. Comme nombre d’autres concepts liés par le poète de manière inattendue à des images sensorielles, le bleu est invoqué en des associations parfois éloignées de l’idée de couleur, d’une manière que l’on pourrait qualifier de surréaliste dans la mesure où, associant des notions apparemment étrangères entre elles, elles révèlent une vérité inattendue profonde. On évoque aussi un poète métaphysique tel que John Donne, en moins intellectuel :

« Je me demande ce que les poètes espagnols diraient de cet
Exsangue midi de mi-août,
De cet après-midi en carapace d’insecte vidée, transparente,
Diffuse et dure au toucher.
Quelque chose sur une labiale, probablement,
quelque chose sur le bleu. » (Bleu cigale, p.39)

Il y a contraste entre une certaine bonhomie de la forme et l’inquiétude latente : « aujourd’hui le monde métaphysique n’a pas de sens,/ Le vent du sud ressasse son autobiographie/ à l’infini/ a travers les pins blancs, chuintements et susurrements, chut, chut… » (« Automne sidéral, boulet et chaîne de novembre » p.61)

« ‘L’Esprit Saint nous réclame avec lamentations et pleurs indicibles’ » (Wright ne donne pas l’origine de la citation qui sert de titre à son poème). Or
« La religion est en ruine depuis plus de mille ans - » (p.113). En conséquence :

« Nos vies ressemblent à celles des oiseaux, ballottées, chassées.
Nous sommes passés et jetés et portés à travers le ciel,
Noyés dans le bleu de l’infini,
Tache flou blanche et dérive. » (« Bourdon et ostinato » p.73)

Intellectuellement et spirituellement et même langagièrement le poète est en pleine confusion :

« La lumière est, la lumière n’est pas, la lumière est –
Sous quel angle qu’on le voie, le ciel des contemplatifs est un fichu numéro » (p.104)

Alors, « Sur quoi écris-tu, D’où te viennent tes idées ? » (titre du poème). Réponse :
« Du paysage, bien sûr, du concept de Dieu et du langage/En soi, pure grâce/ invisible, sûre et claire » (p.49)

Mais le cosmos reste opaque : le comprendre est la tâche du poète :

« Donnez-moi le nom des choses, rien que leurs vrais noms,/ pas ceux que nous leur donnons, mais ceux /dont elles se nomment quand personne n’écoute - » (« La vie écrivante » p.63)

Cette poésie, originale, attachante et excellemment rendue dans la version française, surprend au départ par une fausse simplicité que viennent rapidement contredire les métaphores qui tentent une difficile rencontre entre un amour spontané de la nature et une spiritualité inquiète.


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