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Charles Tomlinson

30 septembre 2009

par Anne Mounic

Charles Tomlinson, Comme un rire de lumière. Poèmes traduits de l’anglais par Michèle Duclos. Préface de Michael Edwards. Dessins de Charles Tomlinson. Edition bilingue. Paris : Caractères, 2009.

Pour Charles Tomlinson, né en 1927 et vivant depuis une cinquantaine d’années dans les Cotswolds, au Sud de Stratford-upon-Avon, la ville natale de Shakespeare, et au Nord de Bath, la poésie est transfiguration. « Je n’ai placé mon espoir en nul autre dieu que toi, / Esprit de transfiguration de la poésie », écrit-il dans « Spem in Alium », poème reprenant le titre du célèbre motet de Tallis et publié en 2003 dans Skywriting. Pour le peintre qu’il est, regard et langage s’unissent pour déceler dans l’ordinaire les traces de l’Eden que le vers fait ressurgir : « Eden à son tour revient », remarque-t-il dans un poème de 1958, « Grain de verre ». Et si l’on considère les vers suivants de « Spem in Alium », comme le note Michael Edwards dans sa préface, on ne peut se retenir de penser aux développements de Maurice Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception, puis dans L’Œil et l’Esprit :

« Tandis que la vue est consciente de ce qui, lui échappant, demeure
Dissimulé derrière un premier plan et une signification
Qui ne peut se réduire à la chose
Dépouillée des espaces qui environnent son être. »

La vision, chez ce poète, recherche les profondeurs existentielles que l’œil éclaire plutôt que l’éclat extérieur :

« Nos images liquides se multiplient hors
De toute limite pour se noyer dans l’éblouissement
Comme un rire de lumière court et remonte par échos des profondeurs. » (p. 85)

C’est dans la « plénitude du temps », expression de Paul dans son Epître aux Galates (4,4), reprise par Kierkegaard dans Crainte et tremblement, que surgit la révélation :
« Dis-nous, aussi, comment
Le temps, dans sa plénitude nous emplit
En s’écoulant » (p. 43)

Et chaque moment, en l’œuvre messianique du poème – recherche d’une temporalité créatrice, et donc pleine –, est un seuil qui rend possible l’émerveillement :
« l’avenir
De notre invitation nous attendait là
Où étaient les premiers wagons. »

Comme l’affirme Maurice Merleau-Ponty dans L’Œil et l’Esprit, « le peintre vit dans la fascination. […] Entre lui et le visible, les rôles inévitablement s’inversent. C’est pourquoi tant de peintres ont dit que les choses les regardent ». Pour le poète, le rayon lumineux, en son éclat, se faufilant dans son monde, suscite l’imagination, qui enlumine la réalité. C’est le cas sur ce seuil qu’est « La porte dans le mur » :
« Sous la porte dans le mur
la fente de soleil
déverse sur le seuil
une telle illumination,

que l’on se prend à imaginer
le jardin au-dedans
qui rend la marche ridée
ombreuse et nue ;

mais à l’intérieur des ombres
un monde sous le pied suscite
ses points de lumière
ses facettes de valeur » (p. 91)

Quand le sens jaillit à l’intersection de l’objet et de la subjectivité, il n’existe pas de rupture entre intériorité et extériorité, mais une communion, sans cesse, dans la jouissance du monde, et chaque chose devient « Don gracieux ». Je cite le poème en son entier, original et traduction, pour donner une idée de celle-ci, fidèle et soignée :

A Given Grace
 
Two cups,
a given grace,
float and white
on the mahogany pool
of table. They unclench
the mind, filling it
with themselves.
Though common ware,
these rare reflections,
coolness of brown
so strengthens and refines
the burning of their white,
you would not wish
them other than they are –
you, who are challenged
and replenished by
those empty vessels.
Don gracieux
 
Deux tasses
don gracieux,
flottantes et blanches
sur le bassin d’acajou
de la table. Elles desserrent
l’esprit, le remplissant
d’elles-mêmes.
Bien que de vaisselle ordinaire
ces reflets rares,
une fraîcheur du brun
renforce et raffine si bien
la brûlure de leur blancheur,
que tu ne les voudrais pas
autres qu’elles ne sont –
toi, défié
et rempli par
ces vaisseaux vides.

Comme l’énonce Michael Edwards, « une des joies de lire Tomlinson est de se déplacer ainsi dans une phénoménologie portée à ses limites par l’imagination, dans une poésie qui se ressource chez Wordsworth, Hopkins, Ruskin, mais qui se cherche et s’exprime de manière moderne et originale, qui nous invite dans le devenir du réel et laisse à l’orée de l’inconnu des questions à méditer ». (p.16)
Nous devons cette très belle édition, agrémentée de dessins du poète et peintre, à Michèle Duclos, qui a traduit et choisi les poèmes, et à Nicole Gdalia, qui les a publiés avec grand soin.


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