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Chaque réponse est une question, par H. Meschonnic

9 mars 2007

par Henri Meschonnic

[Henri Meschonnic nous a confié ce texte en réponse à une série de questions concernant sa poésie, sa poétique, son activité critique et son œuvre de traducteur de la Bible. Les questions se laissant deviner à travers les réponses, nous ne les reproduisons pas ici.]

Il y a une amitié dans les questions qu’on pose, parce qu’il y a du dialogue dans les questions. Et comme ce sont des questions non sur la poésie en général ou la traduction en général, mais sur ma pratique, mon expérience du poème, du langage, du traduire, il est inévitable que mes réponses mêmes ne peuvent être que ma prise sur ces questions, où penser et vivre deviennent synonymes entièrement.
Ainsi viendrait le piège de la définition, de la définition comme piège, pour la poésie. Dont le cliché, je veux dire l’idée reçue, est qu’elle est indéfinissable. Je me serais donc surtout complu, dans Célébration de la poésie en particulier, à dire ce que la poésie n’est pas. De crainte de m’enfermer, comme tout le monde, dans un dogme. Mais il y a bien un défi. C’est pourquoi Vivre poème continue Célébration de la poésie. Là, je critiquais autant les définitions formalistes par le vers, la métrique, autant l’essentialisation de la poésie, qui conduit à prendre l’amour de la poésie pour la poésie, et qui fait donc de l’amour de la poésie la mort de la poésie. J’y opposais un sens indiscutable du terme de poésie, ce que j’ai appelé « le stock » : la poésie espagnole, française, italienne, etc. ; la poésie du seizième siècle, du vingtième, etc ; la poésie de Nerval, de Hugo, etc.
D’où il ressort que je définis, oui, je définis la poésie comme l’activité des poèmes, une activité qui s’oppose à la notion de produit culturel, au sens que chaque poème est un poème quand il transforme la poésie au sens du stock. Ainsi, paradoxalement, à la fois se tiennent et s’opposent le poème et la poésie. Comment ? Quand un poème est la transformation d’une forme de langage par une forme de vie et la transformation d’une forme de vie par une forme de langage. Ce n’est plus un défi à la définition, c’est un défi aux clichés du culturel, tels que l’opposition entre les vers et la prose, ou entre la poésie et la prose, ou entre le langage poétique et le langage ordinaire. Choses à mettre un jour aux poubelles de l’histoire. Et précisément c’est à partir du poème et de la pensée du poème qu’il y a, et cela c’est le déplacement du défi, à transformer toute la pensée du langage, ce qui ne se limite plus à la spécialité pour linguistes, mais s’étend à toute la société, à l’éthique et au politique. Oui, une révolution culturelle.
C’est là que l’expérience du traduire s’inverse, socialement, de rôle ancillaire en activité transformatrice majeure des rapports entre identité et altérité, et ainsi en pratique transformatrice de la pratique et de la théorie du langage.
Et que la Bible y joue un rôle de parabole, par son mode rythmique tel qu’il n’y a ni vers ni prose, mais qu’elle est tout entière rythme, et que son irréductibilité au modèle grec de pensée du langage qui est le nôtre, depuis Platon, en même temps que le rejet chrétien et rhétorique de cette irréductibilité en font un cas qui n’est plus un cas particulier mais un cas exemplaire pour tout repenser et tout transformer des pratiques culturelles du traduire, de tout traduire.
Alors, oui, mon travail de traduction de la Bible est une démarche éthique et politique, et c’est en quoi elle est poétique, et elle est plutôt anti-philosophique au sens où la masse culturelle de la pensée européenne est complice et bénéficiaire de la pensée traditionnelle du langage, c’est-à-dire du signe. Et que j’oppose le continu du rythme au discontinu du signe.
Comment j’y suis venu, c’est mon histoire. Autant dire que c’est trop compliqué à expliquer et que je n’en ai pas envie. Mais ce n’est certainement pas une démarche religieuse. C’est paradoxal, pour un texte religieux, mais c’est ainsi.
Le poème est un acte éthique d’abord, en ce qu’il transforme le sujet, parce que c’est le poème qui découvre l’inconnu que nous sommes à nous-même, et le poème n’est cet énonciateur dont parle Mallarmé que s’il est cette transformation réciproque dont je parlais entre un langage et une vie : c’est le poème qui fait le poète, pas le poète qui fait le poème. Et si le poème transforme le sujet qui s’y écrit, il transforme aussi le sujet qui le lit. Par quoi le sujet du poème n’est pas l’auteur, mais la subjectivation maximale d’un système de discours. Comme dit Péguy : tout est signé.
En cela le sujet du poème est nécessaire et indispensable à penser pour tous les autres sujets que nous avons en nous, le sujet philosophique, le sujet psychologique, le sujet de la connaissance, le sujet de l’histoire, le sujet du droit, le sujet du discours, et le sujet freudien. Entre autres. A quoi, à ce petit dernier, le cliché culturel semble réduire la-question-du-sujet.
Alors, si le poème est un acte éthique d’abord, pour être un acte poétique, il est aussi nécessairement un acte politique, parce que l’ensemble des sujets que nous sommes est intégralement social et politique.
Ce n’est pas par hasard que ce soit Mandelstam en 1920, dans son article « L’Etat et le rythme », qui annonce que si on ne pense pas l’individu il y aura le collectivisme sans collectivité.

En liant comme je fais l’éthique au poème, je laisse aux lecteurs pressés, qui préfèrent leurs idées arrêtées, toute ressemblance avec l’éthique chez Levinas. Le visage chez Levinas a de beaux yeux, mais il n’a pas de bouche : il n’y a pas de théorie du langage et du poème chez lui, pas plus que dans l’éthique en général comme discipline philosophique autonome, pour ne pas dire scolaire.
Ce qui permet aussi de voir que ce qu’on appelle l’esthétique est comme les autres scolarismes une discipline régionale, traditionnelle au sens de Horkheimer, au lieu que la poétique au sens où je la travaille, comme une poétique de la société, est une théorie d’ensemble, et en ce sens une théorie critique.
Ce qui me permet de situer là où elle le mérite la confusion entre critique et polémique : je fais de la critique, pas de la polémique. Les petites guerres pour le pouvoir sur l’opinion. Je laisse cette confusion précisément à ceux qui ne font que de la polémique, c’est-à-dire qui font silence sur la critique.
Alors, pour avancer la marche, je dirais que cette prise du poème comme vivre-poème, comme continu du corps au langage et du langage à la vie, est, contre le théologico-politique qui règne sous des formes variées, et qui est l’ennemi majeur de la vie, un humanisme radicalement historique. Ce qui fait de tout poème une histoire qui arrive à une voix, et de ce qu’il y a de plus fragile dans le langage une défense contre les formes de la mort.


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