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Cette fidélité radicale dont le silence spirituel est le lieu ; Pierre Emmanuel

26 septembre 2010

par Anne Simonnet

Flash Video - 6.2 Mo
Bolsena. G.Braun

« Cette fidélité radicale dont le silence spirituel est le lieu » ; réflexion sur les dramaturgies de Pierre Emmanuel

Le théâtre de Pierre Emmanuel demeure inconnu du public, car son auteur ne l’a jamais publié, bien qu’une pièce ait été jouée grâce à la Radiodiffusion française le mardi 24 septembre 1946 au Théâtre Pigalle, à Paris, qu’une autre ait intéressé Barrault et José Javorsek, qui envisageait de la jouer en Yougoslavie. Trois pièces seulement sont terminées : L’honneur de Dieu, Les Psaumes de la nuit, L’entremetteur par plaisir. Toutes trois sont composées entre 1940 et 1955, donc sur une période à la fois relativement étroite de la production emmanuellienne et riche en événements historiques, qui pèsent sur la production littéraire sans néanmoins l’imposer. Chacune de ces dramaturgies présente un conflit entre des personnages qui offrent à Dieu leur confiance et leur vie et d’autres qui le refusent avec une terrible énergie. Chaque fois est en cause la fidélité de chacun à soi-même, à ses engagements et à autrui. Elles posent ainsi une question essentielle de la quête de l’Être qui habite le poète tout au long de sa vie, et auxquelles il donne ici une réponse à la fois particulière et révélatrice de toute sa pensée.

Présentons rapidement chacune des pièces, pour apprécier ensuite davantage la réflexion de Pierre Emmanuel.

L’honneur de Dieu s’inspire d’une histoire vraie, celle de Chiara Gambacorta, jeune dominicaine née en 1362 d’une famille seigneuriale de Pise, morte en 1419. « Réformatrice de la clôture de son ordre », explique Pierre Emmanuel, « [elle] refusa l’asile à son frère, qui, poursuivi par des assassins, fut tué sur le seuil du couvent ». Tel quel, l’argument semble inhumain. En fait, naturellement, la situation est plus complexe : le père et le frère de Chiara étaient en conflit, le fils désirant la mort du père pour recueillir l’héritage. Poursuivi, il demanda asile à sa sœur, qui le lui refusa car cela signifiait pour elle exposer la communauté dont elle était responsable à la vindicte et à la brutalité de la soldatesque. Le conflit était cornélien, et Chiara mit très longtemps à s’en remettre. Pierre Emmanuel transforme l’histoire, en sorte que l’essentiel du drame soit la fidélité de Claire – l’auteur francise son nom – à sa vocation première, et à « l’honneur », non tel que le conçoit son père (être fidèle à la famille) mais tel que l’imposent ses vœux : en permettant à Dieu de manifester sa puissance. La pièce fut jouée sous le titre Le Lépreux, mais Pierre Emmanuel n’a pas conservé ce texte ; c’est donc à L’honneur de Dieu, sans doute plus achevé sur le plan poétique même s’il l’était moins sur le plan théâtral, que nous nous référerons.

Mausoleo di Galla Placidia, Ravenne. Photographie de Guy Braun.

Les Psaumes de la nuit sont plus sombres encore que L’honneur de Dieu. L’atmosphère de la montée des dictatures à l’Est permet au poète de revisiter le mythe de Perceval. Le Roi pêcheur devient un émule des grandes figures tyranniques du XXe siècle, qui ne cherchent pas seulement à démolir les corps mais l’esprit, en sorte que nul ne puisse s’opposer à la « pensée unique » imposée par le régime. La pièce raconte l’invasion d’un pays et sa mise au pas sous la férule du dictateur, avec les problèmes de fidélité, de résistance et de complicité qu’elles soulèvent. Perceval, jeune étudiant qui a choisi d’aider chacun après avoir fait un séjour en usine, s’y pose nécessairement la question de la fidélité à soi-même, à la vocation de l’homme, au service de l’autre.
L’entremetteur par plaisir, enfin, est une étrange relecture du mythe de Don Juan. Alvare, séducteur invétéré, a tué sa femme lorsqu’il a découvert qu’elle était enceinte, refusant la responsabilité de l’engagement matrimonial et de la paternité à la fois. C’est du moins ce qu’il croit. Depuis ce jour, il séduit à tour de bras, mais seulement par la parole, jouant ensuite les voyeurs pendant que son complice-valet-compagnon, Mascagne, jouit de la possession de ses prises. Mais l’histoire le rattrape : il découvre que Songebelle, la fille du Gouverneur, qu’il doit épouser grâce à la complicité du Grand Inquisiteur dont il était le bras droit et le prince des élégances, est en réalité l’enfant qu’il croyait avoir tuée avec sa mère. Fidélité de l’homme à ses choix ? Fidélité de Dieu qui voit plus loin que l’homme ? La question se pose différemment, mais elle atteint Alvare de plein fouet.

Fidélité à l’autre, fidélité à soi-même

« Le père
Neuf semaines qu’elle est enfermée ! Huit jours qu’elle ne mange plus ! Je ne comprends pas.

Frère Bernard
C’est pourtant simple. Elle est fidèle à Dieu.

Le père
Quel air nouveau me chantez-vous ? Quand elle s’est mis cette idée en tête…

Frère Bernard
Je sais. Elle m’a semblé puérile. Je me flattais de l’en faire revenir.

Le père
Alors ?

Frère Bernard
Je ne la connaissais pas, voilà tout. Nous n’avons pas l’habitude des saints, dans la famille.

Le père
Cette gamine, une sainte ? allons donc !

Frère Bernard
Pourquoi pas elle ?

Le père
Parce que notre maison n’a pas besoin de saints. Notre devoir est de vivre sur terre. Depuis un siècle, nous régnons sur cet État. C’est un règne paisible et juste, parce que nous nous sacrifions au bien commun. Notre race tout entière est la servante de notre autorité. Nos filles se doivent à nos alliances. Quand un rival nous dispute le règne, nous le lions à nous par le sang. Claire est promise à Pierre le Borgne : à elle de tenir la parole de notre maison. »

Telles sont les premières répliques de L’honneur de Dieu. D’entrée de jeu, le problème est posé : toute décision engage par rapport à autrui. Être fidèle, c’est alors conserver cet engagement dont on est responsable pour soi et pour d’autres. Les choix de Claire, aux yeux de son père, devraient être ceux de sa famille, car « noblesse oblige ». Pourtant Claire a choisi de rompre l’engagement pris en son nom, ou plus exactement, semble-t-il, ne s’est pas sentie liée par lui : la promesse du père n’est pas la sienne, et pour être fidèle à elle-même, à l’appel qu’elle a entendu de l’Être, il lui faut accepter de paraître infidèle à sa famille. Ainsi se trouvent imbriquées, indissolublement, la fidélité à soi-même et à autrui ; mais immédiatement aussi se manifestent les conflits qui peuvent les lier, les opposer peut-être, sans pourtant que jamais l’une et l’autre ne puissent oublier qu’elles sont l’avers et le revers d’une même réalité.

Pour le père de Claire, une telle réalité est incompréhensible. Prince, il ne peut admettre que sa fille ne suive pas ses traces ; le commandement divin « Honore ton père et ta mère » passe à ses yeux par la réalisation de sa volonté, c’est-à-dire par le sacrifice de soi-même au profit de la tradition familiale et de la garantie du bien commun : la paix par l’alliance. En somme, la fidélité passe par l’obéissance à l’héritage, qu’il soit de pensée ou d’action. Il est bien possible que Pierre Emmanuel ait exprimé ici le drame de sa rupture avec son père, qui voulait le voir devenir ingénieur et gagner aisément sa vie. Mais la pièce est écrite pendant la Seconde Guerre mondiale. Derrière cette revendication du père, ne peut-on voir aussi une interrogation sur la fidélité aux convictions, aux engagements pris par chacun avant la guerre, et sur la difficulté à les ordonner lorsque les circonstances l’imposent et que naissent d’autres priorités ? Car à quoi est-on fidèle ? au passé ? à soi-même ? à autrui ? Être fidèle, est-ce demeurer le même ou changer, comme l’enfant grandit, l’homme se corrige, l’être se découvre ? La fidélité ne pose-t-elle pas la question du lien entre le passé et le futur ? N’implique-t-elle pas une manière toute particulière de se situer dans le temps, à la fois dans l’instant et dans son poids d’histoire, dans son élan vers le futur ?

La fidélité suppose en fait d’abord que l’on soit assuré de soi-même. Le père est certes assuré de son bon droit, mais toute la pièce de Pierre Emmanuel indique qu’il ne l’est pas réellement de son être. La famille, l’héritage, le poids de la tradition l’ont façonné, et le convainquent de son bon droit ; mais qu’est-il lui-même ? Est-il vraiment un « père », c’est-à-dire celui qui permet à l’enfant non seulement de grandir mais de devenir libre pour aimer ? Dans L’honneur de Dieu, comme au reste dans les deux autres dramaturgies, la figure du père est pour le moins problématique. Le Roi pêcheur est bien davantage préoccupé de ses conquêtes que de sa fille, Blanchefleur, qu’il n’hésitera pas à livrer lorsqu’elle ne répondra pas à ses attentes ; Alvare, nous l’avons dit, refuse tout net d’être père, et tue la mère enceinte pour ne pas avoir à assumer la paternité. Aucun ne voit dans l’enfant un être pour lui-même, en sorte que leurs enfants ne doivent pas les obliger à changer eux-mêmes, à modifier leurs points de vue, leurs habitudes de vie ou de pensée, mais seulement se conformer à ce que leurs parents peuvent accepter… rien parfois. Ce n’est pas de la fidélité, cela, dans l’œuvre de Pierre Emmanuel, mais de la dureté de cœur.

Nombre de personnages en sont victimes dans les dramaturgies, en particulier ceux qui ont des responsabilités importantes, comme s’il était difficile de demeurer fidèle à l’autre lorsque l’on acquiert un pouvoir. Ainsi, la première supérieure du couvent dans L’honneur de Dieu reconnaît-elle au moment de sa mort que ses œuvres – pourtant en faveur des pauvres, de l’influence du monastère etc. – sont le signe même de son infidélité profonde, dans la mesure où elles lui ont fait oublier l’essentiel : celui auquel elle avait donné sa foi. Elle a encombré son esprit, sa vie, d’éléments extérieurs, de bruit, quand elle s’était engagée au silence, « J’ai délaissé le giron de Dieu, j’ai quitté la maison de mon Père », avoue-t-elle. La maîtresse des novices, pour sa part, refuse de reconnaître qu’elle enfreint ses vœux en refusant la volonté de Dieu : lorsque Claire est nommée supérieure, jalouse, amère, elle refuse de lui obéir et agit même pour qu’elle soit démise de sa responsabilité : tout plutôt qu’accueillir la nouveauté, même lorsque celle-ci vient évidemment de l’Esprit auquel elle a pourtant livré sa vie. Dans Les Psaumes de la nuit cette dureté se manifeste d’abord par la « lassitude ». Le seul prêtre des dramaturgies, Uriel, a renoncé à sa vocation. Il explique : « Oh ! le péché de lassitude ! On implore Dieu, on L’appelle… rien ne répond. Alors on se console avec sa boue, dans le secret espoir que la colère ou la souffrance qu’on lui inflige l’incitera à jeter sur nous au moins un regard de pardon. (…) Et Dieu s’en va de votre âme. Alors on déserte une vie devenue mensonge, et on gueule contre Dieu, parce qu’on n’a pas le courage de gueuler contre soi ». Uriel pensait avoir prise sur Dieu par son sacerdoce, que la grâce lui était en quelque sorte due ; mais de fait il vit sans elle, est donc infidèle à ses engagements et se retrouve seul. Il se tourne alors vers le travail, les « camarades », mais il a bien conscience d’avoir laissé quelque chose d’essentiel en même temps que sa fidélité. Sa solitude n’est plus comblée. Comme Pierre le Christ, il reniera ensuite Perceval, qui l’a pourtant soutenu, au moment où l’on vient l’arrêter.

Perceval, au reste, qui entraînait Uriel au début de la pièce et qui, dans le monde inhumain du Roi pêcheur, semblait « un ange de paix » et de miséricorde à tous ceux qui le croisaient, finit par trahir Blanchefleur sous le coup de la jalousie et de la colère en se laissant séduire par le pouvoir et ses méthodes : devenu ministre du Roi pêcheur sans que l’on sache d’abord si c’est par choix (pour propager la résistance de l’intérieur) ou par dépit (il croit que Blanchefleur s’est enfuie avec Cristobale, l’ancien bras droit du roi), il renie son amour en acceptant les avances de Viviane, la maîtresse du Roi pêcheur, et sa foi en d’autres valeurs que la violence, en frappant le monarque qui le provoquait. Peu de fidélités résistent à la persécution dans l’œuvre de Pierre Emmanuel ; car « (…) quel amour / pour se tenir droits devant dieu il faut aux arbres » (Jour de colère, p. 81) ! Les dramaturgies héritent de la dure réalité de la guerre et de celle des totalitarismes. Le poète sait combien il est aisé de céder aux « bontés du froid spirituel » (Ibid.), combien la fatigue peut être lourde, insupportable face aux épreuves d’un quotidien contraire à toute loyauté. Certes il condamne une telle attitude, mais il la comprend aussi, et ni sa poésie, ni sa dramaturgie ne permettent d’en rester au regard négatif qu’elle impose sur les hommes qui l’adoptent. L’homme faible (chacun de nous), dont il n’est pas surprenant qu’il cède, a ainsi toujours un vis-à-vis : d’autres figures qui acceptent de porter le poids de leur fidélité.
Mausoleo di Galla Placidia, Ravenne. Photographie de Guy Braun.

Telles sont en particulier, dans les dramaturgies, les filles des hommes puissants : Claire (L’honneur de Dieu), Blanchefleur (Psaumes de la nuit) et Songebelle (L’entremetteur par plaisir), dont les noms reflètent l’âme, choisissent de s’ouvrir à l’autre, à l’inconnu, au futur. Leur fidélité s’inscrit donc dans un projet, mais surtout dans une confiance. Voilà ce qui les distingue de leurs pères : ceux-ci ne se fient qu’à eux-mêmes, à ce qu’ils connaissent ; celles-là estiment que la fidélité suppose l’abandon de soi-même à celui auquel on donne sa foi. Car, ainsi que le dit l’étymologie, la fidélité implique d’abord le don de la foi : est fidèle celui qui garde la foi promise. La question devient donc : en qui puis-je mettre ma foi ?

Il est clair, pour les trois jeunes femmes, que seul est digne de cette foi qui les aime assez pour ne rien leur imposer. Dieu dans L’honneur de Dieu et le lépreux qui en est le témoin, Perceval dans Les Psaumes de la nuit, et Mascagne, l’âme damnée d’Alvare, qui accepte d’être aidé et de prendre sur lui la faute de son compagnon, ne les contraignent en rien ; au contraire, ils reçoivent comme un don la moindre attention, le moindre geste d’affection, la moindre… fidélité. Les passages où ces hommes reconnaissent ce qu’ils doivent aux jeunes femmes sont dans les dramaturgies particulièrement lyriques, comme si l’âme s’y exprimait directement, même chez Mascagne dont le langage est pourtant plus pauvre et plus prosaïque. Tous se reconnaissent débiteurs de leur clarté, de la lumière qu’elles apportent dans leur vie, de l’amour dont elles les enveloppent, de la conversion à laquelle elles les invitent : ils reconnaissent en elles l’appel à leur croissance dans l’être.

Et il semble bien que ce soit précisément ce qui aide les jeunes filles à grandir, à acquérir leur stature d’adultes et même d’héroïnes. La fin de chaque pièce les présente en effet comme des femmes accomplies, malgré – ou à cause de – leur jeunesse, autrement dit, pour Pierre Emmanuel, de leur capacité à croire encore en un avenir sans se laisser enfermer dans leur passé et la souffrance qu’il apporta. Claire sauvera son père de lui-même en lui ouvrant l’avenir et en le rendant à la seule fidélité réellement importante : il avait juré obéissance à Dieu quand il « fu[t] armé chevalier » et l’avait oublié, il retrouve finalement ce que signifiait cet engagement et l’accepte, l’accueille. Poursuivi par son fils Galéas qui veut le tuer pour hériter plus vite, il accepte que le lépreux combatte pour lui sous les murs du couvent, et accueille la lèpre qui coule dans ses veines comme l’occasion d’un nouveau chemin. Nommée supérieure précisément parce qu’elle est la plus jeune et la plus faible des religieuses, donc celle qui aura le moins tendance à s’appuyer sur ses propres forces, elle s’impose néanmoins des sacrifices terribles pour être fidèle à ses engagements, aux responsabilités qu’elle a accepté d’assumer. Car

« Croyez-vous que la miséricorde soit toujours tendre
À celui qu’elle gratifie ?
Il arrive qu’elle jette au sol et piétine,
Il se peut qu’elle soit monstrueuse, comment l’accueillir sans terreur ? » (L’honneur de Dieu, p. 13).

Au tout début de la pièce déjà elle a dû renvoyer son père qui forçait la porte du couvent pour la reprendre. Elle se doit en effet d’être « fidèle à l’honneur de Dieu, qui n’est pas toujours le nôtre » (L’honneur de Dieu, p. 8), « lourde » qu’elle est pourtant « de la douleur de [s]on père » dont elle est dorénavant « [l]a parole devant Dieu » ; pour garder la clôture, selon la mission confiée par la supérieure, elle refuse dans l’acte II d’ouvrir les portes du couvent à ce même père qui la supplie ; elle l’expose ainsi à être assassiné par Galéas, et à désespérer de Dieu à cause de sa fille. Elle refuse aussi de céder à la pression de qui voudrait la jeter hors du couvent. Sa confiance aveugle, semble-t-il, en un Autre à qui elle a juré sa foi, lui permet de trouver toujours au dernier moment les ressources nécessaires en elle et la solution extérieure qui lui permettra de dépasser l’impossible. Elle se confie aux messagers que l’Autre lui envoie, tout particulièrement au lépreux, personnage étrange, qui porte dans son corps la faute de Galéas et la conscience du père. Elle choisit ainsi la seule solution qui peut faire fuir les soldats qui menacent sa communauté et tenir loin d’elle tous ses ennemis : l’escorte des lépreux, car nul n’osera les approcher. Sa fidélité vainc donc tous les obstacles, se fait inventive et habile, alors même que la sagesse des puissants ne voit plus de solution.

Blanchefleur, dans Les Psaumes de la nuit, se garde de même fidèle à l’amour qu’elle a juré, y compris lorsque Perceval la trahit. Elle finira par mourir sous les coups de Cristobale qui l’a enlevée pour la sauver de son père, et la contraindre ainsi à faire céder à sa passion :

« Cristobale jour et nuit la surveille, jour après jour l’exténue à panser des plaies, à soulager des misères, pour l’en dégoûter, pour la faire renoncer à la vie qu’elle aurait accepté d’aimer avec vous. Il s’efforce de la mettre à bout, usant sa résistance à sauver des déchets ; mais l’âme de la jeune fille grandit lors même que son corps l’abandonne. (…) Blanchefleur a courageusement défendu sa fidélité intérieure, Cristobale ne peut rien à cela, s’il peut encore l’empêcher de mourir ou de vous rejoindre. (…) Voilà pourquoi il la brise au travail, la condamnant à dormir comme une bête qui ne veut pas mourir dans la nuit, la condamnant à l’abrutissement pour qu’elle ne dialogue plus avec le ciel » (Les Psaumes de la nuit, p. 89).

Ainsi la souffrance est-elle présentée comme un élément interne à la fidélité, et toute fidélité se vit-elle au nom de l’autre aussi bien que de soi-même. Être fidèle, ce peut-être accepter que l’autre compte sur nous (et l’on pense à Guillaumet : « « Je me disais : Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas », Terre des hommes, Saint-Exupéry, Pléiade, p.164). Ce peut être demeurer, jusque dans la souffrance imposée par l’infidélité d’autrui, dans l’inaccessible d’une confiance bâtie au delà de toute raison, dans l’inatteignable d’un don définitif. Telle est la grandeur de l’homme auquel même la mort ne peut rien prendre. Car « la mort ne nous prend que ce qu’on n’a pas donné » (Les Psaumes de la nuit, p. 120).

Fidélité à la vocation humaine

En définitive, au delà de la particularité des situations, Pierre Emmanuel voit dans la fidélité un élément essentiel de la vocation humaine et dans ses difficultés un signe de la faiblesse inhérente à son être. Aussi est-ce sur la croissance de l’être qu’il réfléchit. Après la mort du Roi pêcheur, Perceval s’est enfui. Mais deux hommes le recherchent pour le mettre à la tête du royaume, puisqu’il a tué le tyran. Voici leur dialogue :

« 2e homme : Moi, je m’y perds avec lui. Avant-hier, chrétien prêt au martyre, hier rallié au gouvernement du Roi, aujourd’hui au pied d’une croix !

1er homme : Pourvu qu’il ne s’y perde pas lui-même, c’est tout ce qui compte. En ces temps troublés, qui peut se vanter d’être sûr de lui ? Nous voici soulagés, malgré tout. On peut bien ne plus savoir ce qu’on a dans la tête, mais au moins on peut l’avouer » (Les Psaumes de la nuit, p 110).
Paray-le-Monial, photographie de Guy Braun.

Nul ne peut se croire à l’abri de tels revirements, Pierre Emmanuel le sait bien, surtout depuis la guerre. Il revient à plusieurs reprises sur ce drame dans son œuvre : « Nous ne savons jamais de quelle monstruosité nous sommes capables », affirme-t-il ; « à notre époque d’instabilité grandissante de l’être, bien des gens deviennent des monstres par accident. (…) Parmi les victimes d’aujourd’hui, qui donc est sûr de n’être un bourreau demain ? » (Autobiographies, p. 283, 289). Comment reprocher à quelqu’un de faire un jeu qu’il réprouvait jusqu’alors quand nul n’est assuré de soi-même ? Pierre Emmanuel écrit dans Combats avec tes défenseurs  : « Notre monde / de mains sans corps, de corps sans nom, de noms pourris / où nul n’est sûr de n’être un bourreau, où mon ombre / est mon geôlier peut-être aux ordres du tyran » (p. 123). La Libération, qui fit passer certains de victime à bourreau, enseigna au poète qu’il est aisé « d’oublier sa forme humaine » : « La vanité de jouer un rôle me fit faire tout naturellement cette besogne de basse police qui m’avait tant révolté jadis, quand j’en étais, non l’instrument, mais la victime : ce petit fait me donne à réfléchir sur la relativité de la conscience morale, et l’aisance avec laquelle les persécutés d’hier se changent en persécuteurs d’aujourd’hui » (Autobiographies, p. 267). Il ne s’agit pas là seulement d’une attitude liée au conflit mondial et aux difficultés souvent presque insurmontables qu’il engendrait. Tout homme, à toute heure, se trouve confronté à la difficulté d’être fidèle à sa vocation. Pierre Emmanuel écrit dans La Face humaine  :

« À peine en venons-nous à concevoir – c’est proprement nous concevoir homme – que la vraie vie est identique à la croissance spirituelle, l’une et l’autre potentiellement illimitées, nous prenons conscience, au même instant, d’être indéfiniment manquants et comblés par pure grâce. Ce sont là des sentiments fondamentaux de toute vie intérieure. (…) Avec l’exercice de ces sentiments grandit en nous, comme le débit d’une source, l’intuition d’une générosité surabondante dont les esprits, dans leur inépuisable réciprocité, doivent étendre le réseau capillaire, à tout le genre humain. Plus un homme vit en esprit, plus il se sent, non de façon directement causale, mais par une opération mystérieuse en lui, responsable de cette irrigation perpétuelle : et plus le manque d’amour des uns, l’indigence en esprit des autres, l’inanition des multitudes, deviennent son manque, son indigence, sa famine » (p. 116).

Faut-il alors parler d’une fidélité particulière au poète ? Oui, si l’on en croit Pierre Emmanuel, puisque la fidélité du poète est d’abord liée à son amour de la parole. « Un vrai artiste est l’homme d’une parole : en sa fidélité est sa grandeur. Mais cette fidélité est parfois tragique. Pour une raison qui échappe au créateur bien qu’il la porte et parfois la sente en soi, il arrive que sa parole soit si étrangère, si aliénée, que son rapport à elle soit une frustration permanente, et qu’il en vienne, en vue de paternités douteuses, à des liaisons avec des paroles de hasard. Dans la meilleure des hypothèses, quand un artiste se destine à vivre toute sa vie avec son unique parole, il doit s’attendre à ces conflits intérieurs, à ces latences, à ces mutismes, à tous ces obstacles inconscients qui surgissent entre époux, même – et surtout – s’ils veulent demeurer des amants. À cet homme d’une seule parole, il est juste de souhaiter une progéniture attestant sa fidélité. Et cependant la conception de ses œuvres lui sera pénible comme à une femme, en son âme et son corps, au cours de ces longues genèses qui sont aussi des parturitions » (Le goût de l’Un, p. 247). Il y a véritablement une « exigence éthique inséparable de la parole », qui « passe l’homme au crible pour le fortifier, non pour l’effriter pour que, du constat de son néant, il en vienne à la découverte de son être ; pour que son verbe véridique lui révèle jusque dans ses manquements les plus ruineux une indestructible réalité. Décrire le refus et le mensonge en essayant d’aller au bout de mon mensonge et de mon refus, ce peut être parler fidèlement, selon l’exigence de la parole : aller jusqu’au bout, c’est passer outre. » (La Face humaine, p. 88). Nous ne sommes pas loin des dramaturgies. Ce genre particulier, où la parole seule donne l’être –portée qu’elle est, bien sûr, par une personne qui se donne à elle le temps de la représentation –, manifeste pleinement que toute parole engage, que toute parole est un acte dans lequel l’homme se construit ou se détruit, comme Claire, Perceval ou le Roi pêcheur.

« L’exigence de la Parole – de chaque vocable définiteur, vrai lieu commun – cette exigence me fonde : la sainteté de la parole m’abîme et me ressuscite. Comment, moi qui suis infidèle à la parole dans son exigence quotidienne, que je reconnais, lui serai-je fidèle dans sa sainteté éternelle, devant laquelle je m’abîme en tremblant ? À chaque instant je suis tenté, éprouvé, et je tombe. Mais il serait terrible, il serait affreusement dérisoire de ne pas être tenté, éprouvé, de ne jamais être en situation de manquer à la parole parce que la parole nous manquerait définitivement, et qu’il fût alors possible de parler sans arrêt, brillamment, artistement, “spirituellement” même, comme on dit, comme si la parole n’avait à jamais nulle importance. Mais que veut dire : être fidèle à la parole, être tenté, éprouvé par la parole ? Que la parole est sacrificielle, qu’elle demande à celui qui la parle non seulement de la servir, mais de s’identifier à cette parole qu’il dit. La parole est au risque de l’être, et ce peut être risque de folie : et ce peut être le risque du sang. Il faut donc que malgré sa lâcheté, et dans la conscience sans illusion qu’il en a, celui qui parle accepte comme une des éventualités de la parole d’avoir à poser sa tête sur le billot pour la réalité, au nom de la réalité, à laquelle il croit et qui fonde ce qu’il profère » (Le monde est intérieur, p. 66).

Tout homme honnête à l’égard de soi-même, fidèle au réel qui se découvre à lui, ne peut que reconnaître son infidélité radicale à une telle vocation. Pourtant le poète l’invite à espérer, à lutter pour qu’elle advienne chaque jour davantage :

« Mais le Verbe doit être entonné en des chairs
si proches du limon que dieu même s’étonne
du fidèle accomplissement de toute chair
devenue terre mais gardant le souffle tendre
aux lèvres murmurant à fleur de nuit le sang » (Jour de colère, p. 69).

« Notre infirmité radicale », écrit-il encore en 1965, « mais aussi l’aiguillon de notre art, est d’être, et de nous savoir, à chaque instant infidèles dans notre fidélité. Que nous soyons si peu à la mesure d’un tel don qui nous fait si grands, voilà qui nous jette suppliants aux pieds du Verbe, dans la récitation du Prologue de l’Évangile de Jean. Plus nous nous persuaderons que la parole est le vrai don, l’infusion de l’esprit, et que de ce don nous sommes tous indignes bien que nous ne puissions vivre sans lui, sans le louer, l’attester, implorer sur nous sa venue, plus nous serons à la fois sobres et munificents dans nos paroles. Nous nous porterons ainsi contre la tendance de l’intelligence moderne à dissocier le dire de l’être, à désincarner la parole en seul langage parlé, à faire de ce langage un réseau d’approximations plus ou moins lâches, non vouées, incapables d’épuiser ni de cerner le sens : simple outil d’une pensée pragmatique, soucieuse d’efficacité et d’ordre, d’objectivité apparente, ou d’exercice intellectuel mesuré, plutôt que de transfiguration et d’ouverture » (Le monde est intérieur, p. 267).
La fidélité est une marche, pour le poète comme pour l’homme ordinaire que ce dernier est souvent, d’ailleurs, hors de sa parole. Elle nécessite de ne pas se contenter de vivre le présent, d’en chercher l’accomplissement, d’en creuser la profondeur. Les changements qu’elle implique (qu’il s’agisse de démissionner d’une fonction ou d’assumer de nouvelles charges, de paraître soudain trop chrétien à certains, pas assez à d’autres) peuvent paraître déroutants à qui les mesure de l’extérieur ; ils sont le reflet de l’attention à l’être de qui les vit, de son désir d’unité autour de la vérité qui s’éclaire à chaque pas d’un long chemin.

Fidélité de Dieu

Dans une lettre inédite à Louis Saguer, le 21 novembre 1940, Pierre Emmanuel écrivait à propos de L’honneur de Dieu  : « Le drame (…) s’organise autour du père et de sa fille, celle-ci étant l’âme du père qui, contre la volonté de celui-ci, préserve son intégrité par tous les moyens. D’autre part, je suis arrivé à rendre tangible le double par l’introduction essentielle d’un double matériel du père, un lépreux, qui, dans les dernières scènes, après une lutte violente avec le père, s’unit à lui – sans que rien, ensuite, témoigne du miracle qui s’est produit. Le frère n’a pas, d’ailleurs, un rôle épisodique, car il est l’esprit du père, ce qui comprend, et, le fils une fois mort, le père devient fou, tout en acquérant une plénitude particulière ».
La fidélité de Claire, et plus largement des figures féminines du théâtre emmanuélien, est donc le reflet de l’invincible fidélité de l’homme à lui-même, malgré lui la plupart du temps. Ce que son esprit morcelle, au risque de se contredire et parfois de se démolir, l’âme le garde, l’unit, surmontant les contradictions de la faiblesse et des choix partiels, de la rébellion souvent. La parole de l’artiste a même vocation. L’âme et la parole vont ainsi bien au delà de ce qui est strictement raisonnable (l’esprit), et unifient l’être autour de l’essentiel, c’est-à-dire du plus profond et du plus fidèle. La fidélité de l’être, en ce cas, est comme gardée malgré l’esprit de l’homme : ce qu’il cherche à comprendre, l’âme le conçoit, dirait Pierre Emmanuel, l’enveloppe comme le ferait une mère aidant son enfant à naître, le déborde en un sens aussi.

« Et tremblant de l’excès d’unité qui concentre
en moi la force de prière et de futur
je me recrée sans cesse avec ce peu de cendre
ce peu d’âme et de ciel qui ne doit pas périr
pour que dieu ne Se fige pas en Sa colère
et qu’Il garde une image où Se ressouvenir » (Jour de colère, p. 61).

Tel est aussi, dans sa poésie, l’un des rôles de la figure du Christ que de témoigner de la grandeur de l’homme qui en lui demeure malgré tous les reniements :

« (…) contemplez la Croix ! car le vrai fruit toujours
est intact sur la haute branche de ce monde
le Christ mûrit avec lenteur tout le péché
jusqu’au jour où fondue en gloire, la chair sombre
retrouvant la saveur limpide de l’Esprit
aura changé tout l’immondice de l’histoire
(…) en un jour pur, si transparent que dieu Lui-même
S’évanouira dans l’infinie dilection
le Chant de la douleur parfaite, Corps de l’homme
promu au tout-aimant silence ! ô humble chair
justifiant enfin le Verbe dans le Père » (Combat avec tes défenseurs, p. 65).

Le Christ, omniprésent dans des dramaturgies où sa figure se confond exactement avec le nom de Dieu, est garant de la fidélité des figures féminines, de tous ceux qui acceptent de s’en remettre à lui, et au-delà de tous ceux que prennent en charge ces femmes au grand cœur. À jamais crucifié pour le monde, à jamais ressuscité, il est le témoin de l’homme devant lui-même et devant Dieu. Aussi n’est-il pas si facile, même à ceux qui le veulent de toutes leurs forces, de se renier jusqu’au désespoir absolu, en d’autres termes – ceux des dramaturgies – de choisir la damnation, la destruction définitive de soi-même, l’abandon à l’esprit qui ne comble jamais, à la raison spéculative. Lorsque les hommes de pouvoir (Galéas, le père, le Roi pêcheur, Alvare) l’opposent aux figures féminines, cherchant à tuer leur âme ou celle des êtres qui leur sont liés, allant jusqu’à se donner la mort pour interdire tout retour, toute conversion, Dieu prend la relève. Le lépreux l’affirme à la fin de L’honneur de Dieu  :

« Je connais la passion de Dieu.
Elle est jalouse de l’enfer quand un homme veut l’enfer avec rage
Quand il se damne sciemment pour les posséder plutôt que Dieu
La jalousie qui tourmente Dieu renverse l’éternelle justice
Pour priver cet élu malgré lui du plaisir de sa damnation.
Je meurs, et je demande à Dieu
Qu’il m’attende pour juger cet homme. Je veux rendre témoignage
De son ferme propos dans le mal, de son impatience du feu.
Il voulut trop se saisir de l’enfer ; il le convoite d’un tel orgueil
Que le damner serait lui complaire. Ceci,
La majesté de Dieu l’interdit, quand bien même
Sa justice l’ordonnerait. Il n’est plus libre
De son refus :
Le ciel peut essuyer sa face, il ne la cachera plus dans la boue
Vos pleurs peuvent l’attendrir, il ne peut plus la crisper de haine.
Donnez-lui vos larmes : faites-lui
Un vêtement de larmes devant Dieu
Car il est nu » (L’honneur de Dieu, p. 85).

Basilica San Vitale, Ravenne. Photographie de Guy Braun.
Car la fidélité ne vient pas en dernier ressort de l’homme, mais de Dieu, et c’est pourquoi chacun peut y compter alors même que sa vie n’en serait qu’un pâle reflet. « Athées et croyants, nous savons que cette puissance d’aimer est notre commun mystère : ce germe d’infini, c’est nous. Consentir à ce mystère, c’est en aimer le Principe, consciemment ou non. L’amour de l’athée pour le mystère sans nom soutient sa pensée du vrai et du juste. La science même est soumise au Principe d’amour, faute de quoi elle se livre d’avance à la mort : pareillement l’art, et la parole. Quelque déplaisante que puisse être l’apparence d’un savant, d’un philosophe, d’un artiste, il s’y discerne toujours, fût-ce au milieu des pires infidélités, une fidélité radicale, comme si un Autre, en dépit d’eux-mêmes, restait fidèle en eux » (La Face humaine, p. 116).


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