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Catherine Malabou

26 avril 2010

par Anne Mounic

Catherine Malabou, Changer de différence : Le féminin et la question philosophique. Paris : Galilée, 2009.

L’auteur de ce livre s’interroge, en tant que « femme philosophe » sur la question du féminin, en quatre études : « Le sens du ‘féminin’ », « Grammatologie et plasticité », « Le phénix, l’araignée et la salamandre » et « Possibilité de la femme, impossibilité de la philosophie ». Disciple de Jacques Derrida, Catherine Malabou, explorant cette dimension féminine de son être, cherche aussi à se distinguer du maître et à affirmer sa liberté : « Liberté chèrement conquise qui aura exigé de moi rien de moins que de tenter de déplacer le concept d’écriture, d’infléchir le cours de la déconstruction, de plastiquer différence et différance, dans la mesure de mes moyens, certes, mais de la manière la plus déterminée, obstinée et solitaire possible. » (p. 11)

Dans la première étude, l’auteur, citant Judith Butler, distingue entre « femme » et « féminin », entre « sexe » et « genre », ces derniers étant « construits » (p. 14) et multiples. Examinant ce que dit Emmanuel Levinas, qui assimile féminin et « hospitalité » (p. 15) ou « ouverture », Catherine Malabou affirme : « … il n’y a donc pas véritablement de spécificité ni de dérivation de la différence sexuelle par rapport à la différence ontologique » (pp. 15-16). La question est examinée à la lueur des travaux de Luce Irigaray, qui part du concept cartésien d’admiration dont elle fait une ouverture à l’autre, caractéristique du féminin et symbolisée par les lèvres aussi bien que la vulve : « Les lèvres de la femme sont ainsi le motif à la fois logique, ontologique et physiologique d’un contact altérant, du ‘se toucher toi’ du sujet affecté par la différence, selon la belle formule de Jean-Luc Nancy. » (p. 25) Ceci place le féminin à « l’origine de l’éthique » (p. 35), en contradiction avec un discours féministe qui s’oppose à la « domination masculine », retreignant « le sens du féminin entendu comme ouverture ou pluralité » (p. 36).

Dans la deuxième étude, Catherine Malabou reconsidère la tentative de J. Derrida de constituer, dans De la grammatologie, une « science de l’écriture » (p. 51), parlant d’échec « programmé (p. 53) puisque : « La redéfinition derridienne de l’écriture constitue les bases d’une grammatologie tout en contredisant le concept même de science. » Dans ce chapitre, se référant à la recherche en neurobiologie, l’auteur introduit le concept de « plasticité » : « La plasticité, on le sait, désigne la double aptitude à recevoir la forme (la terre glaise est plastique) et à donner la forme (comme dans les arts plastiques ou la chirurgie plastique). » (p. 75) On parle alors de « métamorphose » (p. 76) et de caractère modifiable des concepts.

Ce concept, comme l’explique l’auteur dans sa troisième étude, était au centre de sa thèse publiée chez Vrin en 1996 : L’Avenir de Hegel. Plasticité, temporalité, dialectique, et soutenue en décembre 1994. « La thèse portait sur Hegel et sur le rôle fondamental que joue dans sa pensée le concept de plasticité. La question était de savoir si ce concept, de par son importance au sein de la temporalité dialectique, était susceptible de garantir l’existence d’une véritable conception de l’avenir chez Hegel et, au-delà, l’existence d’un avenir du hégélianisme lui-même. » (pp. 81-82) Le phénix symbolise ainsi le travail de l’esprit (p. 88) chez Hegel : « Le négatif prépare perpétuellement sa propre régénérescence. » (p. 90) Catherine Malabou fait de l’araignée tissant sa toile le symbole de la déconstruction : « Pourtant, le tissu, la toile du texte sont pleins de marques, d’entames, de rayures, qui sont comme autant de cicatrices de l’impossibilité de reconstituer l’origine ou de faire peau neuve. » (p. 91) Quant à la salamandre, elle est liée aux découvertes révélées par la médecine dite « régénératrice » (p. 95) de cellules capables de générer des « cellules semblables à celles du tissu dont elles proviennent ». La salamandre « est capable de régénérer des membres (pattes, queue) et des portions d’organes, comme l’œil ou le cœur. » (pp. 95-96) Il s’agit d’auto-réparation. Toutefois, entre le phénix et la salamandre, il existe une différence de taille : le premier, renaissant de ses cendres, demeure « identique à lui-même » (p. 97) tandis que la seconde « se reconstitue dans une incompressible différence d’avec soi ». Il ne s’agit pas de « reconstitution de la présence », mais de « régénération de la différence ». « La repousse n’annule pas la finitude, elle est l’une de ses expressions. » (p. 98) La salamandre guérit en effaçant la « trace » (p. 101).

Au seuil de la dernière étude, Catherine Malabou se montre prudente : « La déconstruction des identités sexuelles n’implique pas l’abandon de la lutte pour l’émancipation de la femme. » (p. 108) Elle envisage ensuite la question de « l’essence » du féminin et de l’anti-essentialisme de certaines théories des genres avant d’affirmer : « La philosophie est le tombeau de la femme. Elle ne lui accorde aucune place, aucun lieu, ne lui donne rien à conquérir. » (p. 117) La femme n’aurait plus, dans ce domaine, qu’à imiter le discours tenu par les hommes. L’auteur réunit ses deux concepts, plasticité de la philosophie et plasticité de la femme, et pose cette question : « Dans quelle mesure et jusqu’où la philosophie peut-elle se transformer sous l’impact de la résistance des femmes ? » (p. 127) Et, plus loin, cette autre interrogation : « La femme peut-elle trouver sa demeure ? » (p. 139) De la plasticité se déduit le concept de « métamorphose », l’essence elle-même n’étant pas fixe, mais en perpétuelle transformation (p. 153). Catherine Malabou décrit alors un mouvement qui fait fi du pouvoir pour ouvrir le possible (pp. 157-58), ce qui rappelle ce que dit Hannah Arendt du nécessaire abandon de la souveraineté pour connaître la liberté.

Ce livre marque par sa réflexion et son honnêteté. Catherine Malabou y évoque ses propres études philosophiques, sa joie à maîtriser les concepts malgré quelques humiliations dues à sa féminité. Je suis peu versée dans les études féministes ou la réflexion sur les genres, mais cet ouvrage recoupe tout de même une partie de mes recherches critiques ou poétiques. Je relève tout d’abord le refus du dualisme au nom de la dialectique, ou, mieux encore, de la métamorphose, une des caractéristiques du mythe et, à certains égards, du poétique. Le poème tient en effet d’une certaine plasticité dans sa pâte même, mais aussi dans la dynamique existentielle dont il émane, et qu’il suscite. En ce sens, cette phrase de Hegel que Catherine Malabou cite p. 87 me paraît symptomatique du processus de désincarnation à l’œuvre chez ce philosophe : « Les blessures de l’esprit se guérissent sans laisser de cicatrices. » Lisant ceci, je pense aussitôt : la cicatrice, c’est tout simplement l’individu, qu’une conception idéaliste du symbole et de l’esprit laisse de côté. Nous effleurons alors le sacrifice tragique, le visage individuel se dissolvant dans le devenir collectif, sans laisser de trace. Le processus, à certains égards, peut s’avérer monstrueux. Le responsable, comme l’exprime l’auteur de cet ouvrage, n’est certainement pas le concept en tant que tel, qui n’est qu’objet, mais la volonté de créer des concepts ainsi objectivés, fixes et échappant au singulier, ou à la subjectivité. A ce propos, une phrase a attiré mon attention, par rapport à mes propres recherches : « Là, on le voit, la féminité devient l’inimitable, l’unique, la singularité même. » (p. 135) Et cette singularité fait fi du dualisme : « La femme serait, comme la trace, indiscernable, qui rend invisible la différence de la forme et de la matière. » (p. 135) Ceci est sans doute la raison pour laquelle les poètes existentiels se réclament du féminin, ou de la muse. La voix singulière affirme en effet l’unité de l’être dont le corps, selon les mots de Blake, est l’âme rendue visible. Le symbole n’est plus alors ce qui subsiste de la mort de la réalité sensible, mais une union, au contraire, du sensible et de la vision, l’esprit étant souffle de vie. Les polarités prennent leur sens en regard, mutuellement, réciproquement. Le devenir prend chair dans l’instant du choix éthique, singulier. Du point de vue de l’intériorité, on est soi avant d’être femme ou homme, masculin ou féminin, à moins de penser que la voix soit féminine, puisque le mot lui-même l’est, mais j’ai relevé, dans mon étude sur Jacob, que celui-ci était la voix, et le singulier, et également « être du possible ». Il porte de toute façon, puisqu’il boite à l’aube de sa lutte nocturne, la « cicatrice » de son étreinte du négatif. Une chose est sûre, me semble-t-il, la prétention à l’universel, à l’objectivation des concepts, est une marque du pouvoir ; le possible relève de l’individuel, et se caractérise par l’inachèvement. Sans cesse, il relève du devenir, du « Peut-être », qui, selon les Cabalistes (et Gerschom Scholem parle, à propos de la Cabale, de réintroduction du féminin au sein du judaïsme), est le Nom de Dieu. Il s’agit bien là d’hospitalité, d’une ouverture, sans cesse, à l’avenir, d’une disponibilité, malgré tout, malgré la résistance du réel. Cet inachèvement se fonde, et fonde, l’unité de l’être dans l’instant présent, synthèse à chaque fois, à chaque choix, du devenir. Mallarmé, dans ses Divagations, parle de l’« hospitalité » de ce qu’il nomme le « Génie », qui est « conviviale fontaine », « contre l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries ». Du point de vue de l’intériorité, les polarités se conjuguent dans chaque subjectivité d’une unique façon (voir ce qu’en dit D.W. Winnicott) ; seul le regard extérieur simplifie, pour accueillir ou pour annuler.


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