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Camille Aubaude, prose

26 septembre 2010

par Camille Aubaude

La Forêt tropicale

Iguazù est un nom qui rappelle La Nuit de l’iguane, où un vieux poète rend l’âme après avoir déclamé son meilleur et dernier poème, un hymne à la Nature dont les vers s’envolent dans la paix des feuillages. L’œuvre transmue l’être dans le long hiver de la mort. L’avion vole vers le Nord, la chaleur. L’inversion des saisons qui met en pièces les repérages utiles à la survie, rend nostalgique d’un sommeil où la beauté s’unit à la pénombre, où le poète se dissout dans son art.
La mer est grise, un gris rougeâtre, comme si des flots de sang se mêlaient à l’eau salée : le sang des envahisseurs, les conquérants de l’exil, les ancêtres des promoteurs qui dévastent ce monde merveilleux. Les tours disgracieuses de la ville fourmilière sont encore plus laides vues de haut : ravage des paysages, écartelés comme l’esprit, zone d’habitations où se déroulent des vies ployées sous les douleurs. Les cimetières vus d’avion sont gris et paraissent plus humains que les rectangles des immeubles dressés vers le ciel où, à l’aube du XXIè siècle, il n’a plus rien à imaginer. Là circulent des avions, sardines d’acier et, dedans, boîtes à sardines où personne ne peut bouger, où l’esprit se fragmente, miroir sans tain.
Les nuages sont repliés en couche épaisse dans le vide, ainsi que le cerveau de la terre. L’intensité farouche de l’azur à l’heure où le soleil éblouit, redonne l’espoir d’une renaissance après la destruction. Un jour nouveau sur une terre striée de plans d’eau et de fleuves m’éveille à la splendeur végétale de la Nature avant l’homme : elle se recueille dans sa virginité perdue. Les nuages cheminent et s’enfuient sous l’action des volutes vert émeraude des arbres. L’oiseau de métal s’incline vers la terre. Un tissu d’arbres qui semble plus fragile que celui des nuages emplit le hublot : la forêt tropicale.
Blanca rayonne dans le hall de l’aéroport. Sa manière d’offrir les mots d’une voix profonde, ses silences, sa solitude et ses émotions pareilles aux miennes réfractent les tissus de velours et de soie du cocon que j’ai laissé en France pour avancer comme une chenille aveugle. « Ler es avanzar » (« Lire, c’est avancer ») le mot de ralliement d’une des fêtes du livre. Blanca accueille d’autres poètes. Elle nous fait monter dans un minicar gris doté d’un chauffeur. Nous avons des discussions passionnées en avançant sur le long serpent noir qui coupe la forêt. Brusquement, Blanca s’interrompt pour me dire : « Mira, mira ! » (regarde). Je perçois les frôlements languides des végétaux consumés par l’effet de serre. Leur souffrance me blesse, je ne peux pas les voir. Comment ne pas être abattu par la présence des sept milliards d’individus dont les cruels désirs, les jalousies et les haines, consument la planète, dans une gigantesque dévoration d’animaux et de végétaux ? La forêt tropicale est devenue le « Parc national » d’Iguazù, un nouveau « Patrimoine mondial de l’humanité », avec cette touche de cruauté inhérente aux apparatchiks. Rien d’autre qu’un sépulcre d’arbres et de plantes aux relents d’eau stagnante.
Blanca m’apprend le sens du mot indien « i-guazu » : « la grande bouche », le « i » désignant la « gorge » en guarani, « guazu », beaucoup d’eau. C’est la cataracte quasi circulaire nommée « Garganta del Diablo », la « Gorge du Diable ». Blanca me raconte l’histoire des Indiens Guaranis, « les premiers habitants ». Sa bouche est faite pour raconter les légendes d’Iguazù et des cataractes, et non pour parler de la déforestation. Elle me donne la version féminine, forte d’une imprégnation animiste, des contes magiques de Juan Rulfo. Blanca aux cheveux blonds incarne « la grande mission » de la femme.
Iguazù, ville du bout du monde tournée vers le tourisme, a la même physionomie qu’Irbid, en Jordanie, et que les agglomérations du Proche Orient : bidonvilles, hôtels aux charmes figés et palaces de béton aux effluves de tombeau. Iguazù possède en sus d’incomparables boutiques touristiques, dévolues à la vente des pierres de la province de Misiones. Je reconnais les impressions mélancoliques de Ghardaïa et de certains quartiers du Caire : « la grotte de la nymphe Daïa », l’oasis du sud algérien où j’ai enseigné à vingt ans, et le centre du Caire, où j’ai achevé de payer de ma santé les premiers rêves de la jeunesse. Nous déjeunons dans un restaurant conçu pour recevoir des cars de touristes, et désert, où l’on s’estime heureux de pouvoir manger des tomates et du poulet au goût faisandé. Le pain industriel n’apporte rien, les fruits hypertrophiés par les engrais ont des couleurs artificielles qui donnent envie de les fuir, le sel est tout sauf du sel, et il vaut mieux se passer de cet ersatz capable de ronger les chairs, le café est amer, les réflexes instinctifs brouillés par la méfiance et la répulsion. Les dons de la nature sont écrasés sous les bottes des « grands patrons » de l’univers, marchandant un jus de pomme imbuvable fait de cinquante pour cent de pommes — il serait obscène de parler du reste —, sous l’égide d’une fondation pour la « vie sylvestre », et à l’aune d’un « combat contre le changement climatique ».
Quant à l’eau, on atteint des summum. A la question : « Peut-on boire l’eau du robinet ? », est apportée la réponse édifiante : « Si, si elle est potable, mais ce n’est pas conseillé ». Il en va comme de la pomme de Tchernobil : « Vous pouvez manger des pommes, mais enterrez bien le trognon à dix pieds sous terre ». À l’heure où planète entière se sacrifie pour nourrir des milliards d’humains, où la littérature exaspère, l’eau au goût chimique m’inspire un profond dégoût.
Le soir, Blanca nous emmène à la pointe où se rejoignent les trois fleuves. La forêt tropicale la nuit nous enserre de ses bras sacrés, les fleuves. Un des poètes, Roberto V., a connu Ghardaïa, l’oasis du Sud algérien où j’ai vécu à dix-neuf ans, l’année de mon premier séjour en Égypte. Nous avons renoué, aux trois frontières, avec cet étrange souvenir du désert, un exploit déraisonné. N’avons-nous pas, lui et moi, illustré la conquête de l’Ange sur la Mort, tous deux maltraités par ceux qu’on aurait voulu aider à vivre, Roberto V. en tant que chirurgien du cœur, moi, en tant que professeur de littérature française ?
Aux Portes du Mystère, les fragiles et sempiternelles boutiques pour touristes nous attendent. Avec un mélange de sensualité et d’ironie, Blanca annonce qu’on doit jouer le jeu : les achats répondent à l’invitation. Être doué d’une force morale hors du commun, d’un jugement sûr et de droiture, ne protège plus des turpitudes d’une organisation humaine tendue sur un abîme.
Que faire faire aux légions de « poètes » qui s’arrogent ce titre aux splendeurs fanées ? Entre la littérature universitaire, à laquelle il ne faut pas revenir, et le tourisme littéraire dénoncé depuis longtemps par Julien Gracq dans La Littérature à l’estomac, il reste à acheter des pierres : les rochondodries striées de noir et blanc – la « rodocrosita », la « Rose des Incas », la « piedra nacional argentina » —, les améthystes et les hématites noires, les émeraudes (« esmeralda »), le lapis-lazuli (« le crayon d’azur »), l’aigue marine et le quartz translucide, regard triste des sources.
Assemblées en mobile, reliées entre elles par quatre fils, ces pierres aux couleurs divines s’entrechoquent et émettent une musique limpide aux douceurs d’autrefois : « les larmes des anges ».

Rocas magicas


Photographie de Guy Braun.Bouche de pierre, souffle de silence :
Si la pensée veut savoir, elle chante,
Naissance des dieux, Gloria, la présente
Vie du Feu unique de l’immanence.

Une hématite noire aux reflets gris,
L’agate écarlate au sang imprécis
La violette améthyste où s’écrit
Le bleu doré du lapis-lazuli...

Martyr de l’extraction, gemme incrustée
Dans du béton, généreuse beauté
De la Nature méconnue et bafouée
Au lieu d’être de tous temps vénérée !

Ô larmes de pierre, ô poème
De la terre, ton sourire blême
Règne sur l’univers où l’illusion
Divine crée le sens d’une chanson.

Dans les géodes entassées derrière
Une boutique, les ventres de pierre
Inertes, brisés sont d’un or irréel :
La douleur du cri à l’orée du ciel.


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