Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Camille Aubaude, prose

Camille Aubaude, prose

28 septembre 2008

par Camille Aubaude

Hiéronymus

Combien semblables les voix du plaisir et de la mort !


Yukio Mishima, Le Temple de l’aube.

A la façon d’un peintre qui ajoute des touches de plus en plus précises à son tableau, je reprends lors d’une remontée du Nil en bateau, les notes de mon voyage à Vienne en octobre 2003, un second voyage, après la grande odyssée accomplie en 1985, grâce à Hiéronymus. Ces feuillets par lesquels il faut bien commencer ont requis l’art du musicien, qui sait capter les rythmes vitaux, en usant de la plume comme on joue de l’archet d’un violon.
Pendant mon exil en Égypte en 1986, j’adressais des lettres à Hiéronymus, que je venais de quitter. Je noircissais aussi des cartes postales aux vues exotiques, aux monuments sublimés, aux couleurs extravagantes, en faisant abstraction d’une époque vouée aux questions dérisoires qui ne manquent pas d’être posées lors des supplices. Je ne doutais de rien, loin de penser qu’en quelques décades, les cartes postales cèderaient la place aux images numériques, et je faisais fi de ceux qui répétaient : « Tu écris magnifiquement, mais tu manques de logique ». Mes bouts de cartons joignaient la futilité aux grands monuments de l’humanité en figurant le Sphinx, les pyramides de Gizeh, les temples de Louxor et Karnak et surtout Philae. Les cartes postales délivraient des instants fugaces dans les boîtes à lettres d’amis moins énervés, moins nomades, auxquels les impressions routinières suffisaient. Rien de menaçant à écrire derrière une photo tirée sur du papier mat des mots vivaces ! Il y avait quelque plaisir à créer des formules incandescentes reprises pour différents destinataires. Je m’amusais à recopier les sentences de ce courrier agrémenté d’images dans mon Journal, rêvant de rendre immuables des phrases aussi changeantes qu’une relation entre deux êtres.

Il y a un moment en Égypte où la lumière du soleil pénètre au fond du sanctuaire du temple d’Abou Simbel, une construction arrachée à son sol originaire. Au même instant, j’ai contemplé à l’Albertina de Vienne le portrait d’un homme peint au XVIè siècle dont les beaux yeux bleus me regardèrent en silence pour me rappeler l’ironie sensible des yeux clairs d’Hiéronymus quand lui, magicien de la lumière, il se penchait sur un de ses petits théâtres pour animer des marionnettes. Derrière l’autoportrait d’Albrecht Dürer, des mains jointes imploraient mon âme. Les mains de Dürer sont modelées de blancheur et d’azur pour livrer aux regards modernes la force des ancêtres, sans oublier le sens imposant du futur. La technique du tableau est d’une grande pureté. Qu’ils sont rares les visages où la grandeur morale s’allie à la beauté en de si gracieux mouvements ! L’activité du peintre est comparable à celle d’Hiéronymus. Il coud des images sombres ou claires aux immenses forêts de l’esprit, forêts au vide impénétrable quand elles ne sont pas pleines de sortilèges. La représentation d’un visage, d’un paysage est plus aisée que la peinture des sentiments. Si l’homme de ce portrait se retourne pour contempler ses espérances, il sombre dans le néant de son temps, comparable à l’espace insignifiant d’une salle de musée. Il ne reste rien que les mains en prière.

Retranché des fureurs de l’époque, Dürer se voua à un but suprême qu’il rata disons à peu près régulièrement. « Je suis un maître à Vienne, un parasite, un rien chez moi ! » écrivait-il dans une lettre envoyée à sa famille, quand il est tombé amoureux de l’Italie. J’aimerais savoir quels rêves il a écumé dans les rues animées de Rome, quelle voluptueuse majesté le transformait en dieu !

Je visite la triade, le soleil, la lune, les étoiles, « Le Chevalier » bravant la Mort et le Diable, « Hiéronymus » au fond de l’antre où il étudie les figures indicibles qui président à son triste destin, et l’éblouissante, la retentissante « Mélancolie », l’Ange de Gérard de Nerval, qui condamne la connaissance non révélée. Les trois dessins gravés par les mains de Dürer sont aussi épais que les années qui ont vu naître ces œuvres, ces hiéroglyphes du Tout. La gravure originale de l’Ange de la Mélancolie est mille fois plus belle que les nombreuses reproductions modernes que j’ai vues jusqu’alors. Ses lignes incarnent le vertige de l’inquiétude perpétuelle, ces impressions perçues par les artistes irradiés par le soleil noir du suicide. La profondeur du noir renforce les figures symboliques du dessin. Le noir fait éprouver le déterminisme de la création contre lequel l’âme humaine se révolte, sans aller jusqu’au bout, jusqu’au génie nykhth-êmeron, nuit et jour. Voir ! toute la jouissance est là, tant de splendeur. A la rosée du matin, ils ont préféré ce sentiment d’ironie poignante, ce soupçon, ce mélange d’exaltation de soi et de sentiment de petitesse au milieu de l’univers, qui, pour les uns, est un manque terrible de rêves et de représentations imaginaires, et, pour les autres, un « manque d’être » auquel se voue l’homme moderne. Les trois gravures ont été imprimées en 1514. Cinq siècles n’ont pu effacer leur mystère. Le temps n’a pas changé leur attrait, comme le visage, comme les mains jointes sur lesquels aucun événement n’a prise. Le portrait du Christ de douleur a les yeux clos.

Incapable de comprendre les effets de ces perceptions visuelles sur mon activité, je sais que ces œuvres sont puissantes, d’une force essentielle que j’approuve. J’ai retrouvé Hiéronymus à Paris après onze mois de vie au Caire pour rédiger une étude littéraire de presque sept cent pages sur Isis et Gérard de Nerval, et six mois passés à enseigner la littérature française à Chicago. Ce furent des années où la vie coulait dans la splendeur de l’amour grâce à l’art d’Hiéronymus. Les rayons du soleil et de la lune avaient construit un sanctuaire de lumière. Rien ne reste d’une existence humaine, nous ne maîtrisons pas nos pensées et l’âme sœur n’est pas de ce monde. Ce sont les paroles des médecins-prêtres laïcs d’aujourd’hui, exprimant un dramatique oubli des instants heureux, tantôt enfouis, tantôt réapparaissant pour exhaler une douce ivresse, et puis sourire, sourire, chasser la confusion. Ce n’est plus l’époque, ses vices, ses troubles et ses vanités mais l’âme exilée, la destruction inhérente à la réparation, l’enfance choyée d’Hiéronymus à Vienne qui l’ont empêché d’accomplir sa vie d’artiste. L’allemand, sa langue natale, avait été salie par la haine nazie. Condamné à mort par l’Autriche, en proie aux pénibles impressions d’une langue maternelle blessée de façon effrayante, que n’est-il allé vivre en Égypte où des œuvres colossales ont surgi du sable pour honorer le ciel ? La part maudite de monuments voués à l’oubli, les ruines d’édifices désertés par les dieux, n’est-ce pas l’Égypte du Corpus Hermeticum et, par extension, l’Égypte moderne au regard déçu, inconsolable ? Le nom « Égypte » signifie selon Hérodote « la lumière qui rend aveugle ».

Laborare et constancia. C’est une devise d’horloger. Le souvenir bienfaisant d’Hiéronymus ne suffit pas à donner un sens à mes efforts. Il a été emporté par une longue maladie. Son corps, privé des organes utiles à la science, a fini par basculer dans les flancs du crématorium sans qu’il ait pris ses dispositions pour assurer la survie de son œuvre. « Fiat lux », disait-il, quand il éclairait les décors de petits et de grands théâtres, et quand il est retourné à Vienne. Il savait repousser le « schwarz » de la Nature, honnête, éternelle comme cette ville qui l’a vu naître, et l’a élevé dans tous les sens du terme, avec amour et élégance. Vienne, la ville lumière, est tombée dans l’obscurité, dans le « schwarz » intraduisible, quand les êtres nés après la guerre de 14-18 atteignirent leurs vingt ans. L’ombre est tombée sur les œuvres d’art ancrées dans la tradition du savoir humain, laissant transparaître l’âme, ce qu’elle a de plus sensible, de plus constant, de plus aimable. Aux époques de guerre et de transition, les œuvres conservées dans les musées de Vienne, comme le Kunsthistorisches Museum, l’ancien musée d’État dont les deux longs bâtiments sont situés près de l’Albertina, se nimbent d’une lumière aux teintes délavées où l’on entend le murmure infernal de la Mélancolie. Quelle déception d’apprendre qu’en 2003, le Kunsthistorisches Museum appartient à un consortium autrichien qui va tirer profit des œuvres parfaites du passé comme s’il s’agissait de vulgaires marionnettes d’un disneyland ! L’effort consiste à comprendre les œuvres accomplies par les grands artistes, s’en saisir, leur parler, les honorer, les protéger à la façon dont les générations se perpétuent.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page