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Camille Aubaude invite Anne Mounic à la librairie Wallonie- Bruxelles

28 octobre 2010


« Respiration, ô toi l’invisible poème ! »
Existence, langue et liberté

Lecture du vendredi 26 novembre 2010 à la librairie Wallonie-Bruxelles

Présentation :
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Présentation

sur l’invitation de Camille Aubaude

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Je voudrais commencer par une lecture de trois poèmes du tout dernier recueil, publié par Michel Cosem aux éditions Encres Vives. Je vais lire plutôt que de disserter, car, si l’on cherche trop à théoriser, on risque de simplifier et d’oublier que deux choses contradictoires peuvent être vraies en même temps. C’est ce qu’on trouve chez Defoe, notamment, et qui donne lieu chez lui à toute une casuistique romanesque.

« en son revers de nuit, dans l’âme »
Mille étoiles en mémoire. Colomiers : Encres Vives, 2010, p. 6.
« Je creuse la merveille sous ses deux visages »
Ibid.
« et les énumérons sans nous lasser »
Ibid., p. 3.

Mille étoiles en mémoire :
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Encre vive

J’ai souhaité commencer par ces trois poèmes parce qu’il m’est plus facile d’exprimer de cette façon le lien nécessaire entre existence, langue et liberté. La liberté ne s’octroie pas ; elle se décide. Elle trouve ensuite plus ou moins dans les institutions politiques et sociales ses possibilités d’expression concrète, mais elle est avant tout, en nous, une disposition à l’infini. En lisant ces poèmes, et en les écrivant tout d’abord, je voudrais faire comprendre combien ces réflexions ne sont pas abstraites, mais qu’il s’agit bien de ce que j’éprouve quasiment physiquement. Dans un autre poème, je reprends le premier mot de la seconde partie des Sonnets à Orphée de Rilke : Atmen ! (Respirer !), dans ce vers magnifique qu’Armel Guerne traduit ainsi : « Respiration, ô toi l’invisible poème ! » Le poème s’intitule, d’après un de ses vers : « buée de buées », mais ceci est un emprunt à Henri Meschonnic, qui traduit ainsi ce qui, depuis la Vulgate, est compris comme « Vanité des vanités », trop abstrait effectivement. Claude Vigée, lui, traduit par « haleine », car il s’agit pour lui du souffle qui va avec la parole. Au lieu d’un jugement extérieur sur l’existence, qui mène à l’ironie, voire à l’autodérision, à laquelle se plaisent quelques poètes, il s’exprime ici au contraire un sentiment de réserve, pour ainsi dire, sur la portée de l’existence singulière, sans pourtant qu’on y renonce. C’est peut-être en cette « audace », pour reprendre un terme qu’affectionnent certains poètes (je pense à Robert Graves et Benjamin Fondane), que se situe le souffle poétique. Il n’est que souffle, infime dans l’éternité, mais notre seule réalité, assumée dans l’instant.

« buée de buées »
Ibid., p. 14.

J’aimerais évoquer ensuite Du coin de l’œil où perlent les larmes, qui est une « novella ». Récemment je me suis dit que c’était finalement ce que j’écrivais, des « novelle », c’est-à-dire de longues nouvelles qui se différencient du petit roman, car elles se composent autour d’un symbole concret et se concentrent sur un seul événement. Je m’en explique dans la préface à (X) de nom et prénom inconnu et j’y reviendrai à propos de cet ouvrage.

Le départ de Du coin de l’œil où perlent les larmes, c’est un souvenir d’adolescence que j’ai réévalué à l’âge adulte en y repensant simplement.

La Dame à la licorne :
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Du coin de l’oeil

pp. 138-139 : « Elle est arrivée… Artémis. »
La Dame à la licorne, suivi de Du coin de l’œil où perlent les larmes. Perros-Guirec : Anagrammes, 2010, pp. 138-39.

C’est à partir de ces données que j’ai réfléchi sur l’utilité de la poésie et de la littérature pour ce qui est de l’éthique, de l’empathie et de la reconnaissance de la personne, autrui et soi, comme visages. Je mène également dans ce livre une réflexion sur le tragique, que l’on retrouvera (je l’espère), sous forme d’approche critique dans le livre que j’ai achevé au printemps dernier : Monde terrible où naître : La voix singulière face à l’Histoire.

« Pour ma part… honnêteté. »
Ibid., pp. 166-67.

Il me semble que c’est là un trait de notre génération ; nous avons sincèrement cru que nous nous dirigions vers une société meilleure, faite davantage d’espoir et de justice. Et puis… il nous reste ce que nous avons appris et qui nous aide, ainsi que notre volonté d’espérer.

« Que cherchons-nous ? .. .l’idéal. »
Ibid., pp. 197-98.

La nouvelle est faite de dialogues, d’échanges, Je, tu, et nous, en présence de troisièmes personnes qui sont des voix, c’est-à-dire qu’elles parlent pour elles-mêmes, devenant des Je et dépassant ainsi pour nous leur absence. Les lieux y sont très importants, lieux imaginaires mais déduits des sensations que procure l’existence, ou bien endroits réels dont je me souviens. Il y est question de voyage également.
La première nouvelle, La Dame à la licorne, est plutôt un voyage dans le temps et une réflexion sur la perception puisque les tapisseries du Musée de Cluny s’organisent selon la hiérarchie médiévale des cinq sens, du proche au lointain : le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue. De la narration, je déduis un autre ordre, qui s’oriente vers le plus proche, le toucher, et je termine, comme la séquence des tapisseries, sur l’exploration de ce que peut bien être ce « seul désir » que figure le sixième panneau. Je vais vous lire un petit extrait du dialogue concernant le goût.

« ELLE, en riant… » fin du chapitre.
Ibid., pp. 101-102.

(X) de nom et prénom inconnu :
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Histoire de celui

Je voudrais maintenant dire quelques mots sur (X) de nom et prénom inconnu. De même, dans ce tout nouvel ouvrage, chacune des quatre nouvelles part d’un élément concret, d’un événement unique et, de plus, j’ai fait en sorte que toutes se dirigent vers un commencement. Dans la dernière nouvelle, Le plongeur de Paestum, d’après la peinture célèbre découverte en 1968 au revers d’un couvercle de sarcophage, chaque chapitre débute par un A, à l’exception du dernier, qui commence par un B et met en scène une sorte de choix, de décision. Le désir de toute œuvre, en effet, me semble-t-il, consiste à ouvrir un commencement, et c’est une sorte de miracle. Là se situent sans doute, indissociables, la merveille et l’infini, et c’est pourquoi aussi, me semble-t-il, on a envie, quand on a écrit, de laisser la place à l’œuvre elle-même, et à ceux qui voudront bien la lire. On disparaît un peu, et c’est bien, mais on ne s’abolit pas dans l’universel puisqu’on étaie la singularité – qui est aussi ce que nous avons en commun, chacun à notre façon.

(X) de nom et prénom inconnu :
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X de nom et prénom inconnu

Je ne vais pas présenter chaque nouvelle une à une ; je vous laisse le soin de les découvrir, si cela vous dit. Je vais simplement revenir au commencement : (X) de nom et prénom inconnu. Le point de départ de cette nouvelle est cette mention, exactement libellée, que j’ai lue dans le bulletin municipal de notre petit village d’Ile-de-France, un peu plus de mille habitants, il y a quelque temps. Aussitôt, j’en ai saisi toute la portée narrative et le récit est traversé d’une idée : nul individu n’est superflu, ainsi que d’un leitmotiv, emprunté au poème en prose de Mallarmé, « Le démon de l’analogie », dont je place ces lignes en exergue : « … y faisant le geste d’une caresse qui descend sur quelque chose, la voix même (la première, qui indubitablement avait été l’unique). » La nouvelle s’achève sur cette phrase : « La caresse est métonymie. » J’y aborde les sujets brûlants que nous offre en abondance l’actualité et qui oeuvrent à nous persuader de notre superfluité.

« Premier en classe… autour du vide. ».
(X) de nom et prénom inconnu. Paris : Orizons, 2010, pp. 71-73.

Je terminerai, entre été et hiver, par la lecture d’un extrait de Masque de nuit et d’un poème d’Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée.

Masque de nuit :
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Masque de nuit

Masque de nuit. Paris : Caractères, 2009, pp. 80-81.

***

Enfant nu . Nîmes : Lucie-éditions, 2010, pp. 98-101.

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Enfant nu

Notes :

Dans Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Octave César, le futur empereur Auguste, dit à propos de Marc-Antoine : « … nous ne pouvions demeurer ensemble / Dans le monde en son entier. » On ne peut mieux définir la logique du pouvoir.

« La caresse est métonymie. »
(X) de nom et prénom inconnu. Paris : Orizons, 2010, p. 97.

Si l’on tient compte de la distinction qu’établit Roman Jakobson entre métaphore et métonymie, cette dernière avoisine le toucher puisqu’elle se fonde sur un lien de contiguïté. La métonymie se trouve donc très proche de l’expérience. (Le linguiste oppose d’ailleurs Pasternak et Maïakovski pour illustrer ces deux figures de style par des exemples concrets.)
De la même façon qu’Emmanuel Levinas affirme que la poésie est « ce qui rend le langage possible », je pense pouvoir dire que la caresse fonde en de très puissantes profondeurs toute forme de relation à autrui au sein de ce Je/Tu qui est l’essence même du langage.

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(X) Présentation