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Camille Aubaude : Poèmes

30 septembre 2009

par Camille Aubaude

Le Sommeil


Je m’éveille d’un sommeil d’or.
Là, une rose vient d’éclore,
Et me voit chanter sur la treille.
J’existe, je vis, c’est merveille.
La douleur s’est tue dans le clair
Obscur d’une vallée. Je repose
Dans un intervalle du temps.

J’avance au-delà des frontières.
La Loire s’étire entre bleu et vert.
Les silures et les algues
Ne barbotent plus dans mon sang.
Les lézards à la peau noire
Perdent leur peau. Viens, je t’en prie,
Dans un intervalle du temps.

Éveille-toi, vis avec moi,
Avance les yeux ouverts
En flirtant avec les vers,
En écrivant tes émois
Quand les erreurs te grisent,
Se gravent dans ta chair, prise
Dans un intervalle du temps.

Avec toi, je me cogne contre le ciel !
Je chante quand tu achèves ton poème
Dans la clarté de l’aube, ô toi qui sait !

***

L’Orient

Orient, éclaire mes yeux,
L’œil dormant de mes roses,
Aimante les amoureux,
Guide le cours des choses.

O Sagesse qui instruit
Et délivre, oriente
La lumière vers la nuit
De la foule ignorante.

Prescris les lois éternelles,
Fais trembler les ténèbres,
Les larmes universelles,
Ceux qui aiment les ombres.

Orient, éclaire mes yeux !
C’est la meilleure façon
De fuir les orgueilleux,
C’est la plus belle leçon.

L’ivresse des bienheureux.
Orient, ouvre grand les yeux !

***

Faces du Fayoum

La haute antiquité d’un millier de visages
enfouis deux mille ans au fond des nécropoles d’Égypte.
Œil de foudre, épuisé à mourir,
sourcils en broussaille sur un front ogival
Lèvres fines étouffant exigences et révoltes
des bijoux, des coiffures de l’époque d’Apulée,
près du lac Fayoum, le mouvement de l’humain
arraché au sommeil — au temps de Mallarmé.

Présences éparpillées en pièces de musées,
voilés de draps noirs,
les visages noient en leur mélancolie
des regards mis au pas des photos et des films.
Des âmes parmi nous, hors de nous, pleines de nous.
Leur beauté placée au crépuscule d’un monde.
Leur silence immortel sous les flambeaux d’Isis.
Témoins vigilants de la vie future, humains
mêlés au soleil, ils lient au ciel l’œuvre de l’esprit.

L’œil est volé à la terre, flux de pensées magiques.
Une masse de sang éclate dans les iris.
Il arrive que les couleurs cassées soient rehaussées d’or.
Des voix hantent les bouches baignées d’éther,
aux sourires oublieux des moissons.
Figures de tempérance échappées des tombeaux,
les premiers portraits, empreints de prudence,
— premiers miroirs, doubles des mânes —
embaument la mort en vue de la résurrection.

Les voir érigés sur les têtes des momies,
sans la sottise de les prendre pour des tableaux
de la fin de l’Égypte ou de l’aube de notre ère,
sans le trouble d’un rite réaliste.
Les incorporer, leur parler,
partager avec eux la loi des nombres,
la venue de la nuit et l’élan d’amour.
Proférer les plaintes de soleils inconnus,
aux voix égorgées par le couperet des songes.

Les yeux de L’Européenne :
deux soleils d’ombre
scellés sur une tête emmaillotée d’or
J’aime que le temps n’altère pas ces visages,
spectres affleurant en haut des sarcophages.
La Jeune Fille dorée, la dépouille d’Isaroüs,
les restes de La Dame des Antonins.

Je pleure ce peuple sans corps.
L’illusion m’emporte dans la grotte des monstres.
Un baiser veut atteindre la fleur noire de l’œil.
Il sidère. Il apaise.
Nos masques de chair commémorent les orages.
Les désirs émergent, indicibles naufrages,
Ils se placent face à face — mais la terre, mais la mort...?
modelés, carnations effleurent l’incorporel — nous-mêmes,
à la croisée d’une cérémonie d’embaumement en Égypte,
d’une beauté grecque accomplissant les serments du vivant,
de monuments romains frôlant l’éternité.

Memphis, Philadelphie, Arsinoé et Antinopolis
dorment au bord du Lac aux filets de sable.
Ô Ténèbres ! êtes-vous Renaissance dans un autre univers,
la mémoire du souffle animant les étoiles ?

***

Anankê

Dans les sables du désert, la vie a recommencé.
À Philæ, sais-tu que les déesses adoraient les prémices ?
Désormais leur beauté exhale des odeurs de famine.
Leurs visages soudain froissés frémissent dans les étoiles.

Aujourd’hui le monstre fatigué se traîne.
Près d’une source, le Temps Broyeur
Perce les entrailles d’une foule
gémissant sur le sable souillé.

De l’Aurore au Minuit, les déesses effeuillent
Les voiles du Mystère, le jouet de la mémoire.
Lorsqu’elles pressent les lotus sur leurs seins,
Leurs cheveux gardent le parfum de nuit
Imprégnant les marécages du Delta.

Le Broyeur sécrète de lamentables voies.
Oh ! il sait pétrir l’amour de ses doigts décharnés,
Il sait rire des naissances ravies au ventre de la cité,
Ses armes d’airain dans ses mains gourdes.

Il flétrit les bourgeons des destinées humaines.
La Veuve, la plus vivante, Isis ivre de veille
Ondoie dans la sève de l’Arbre. La précarité
Du Broyeur gouverne le monde du dessous.

Isis écarte ses bras sur le limon noirâtre.
C’est une vallée où les branches repoussent,
Où les roses des songes inondent le sillon
Labouré quatre fois. Quatre fois Isis

Abreuve de son lait les gorges des vallées,
Cache sous sa tunique deux roses virginales,
Distille à intervalles réguliers
Les blanches lunes du règne d’antan.

Au pays, oh, qui pourrait arrêter le progrès courroucé
Des cités ? Ecoute la source qui verse l’ambroisie
Dans le crâne fiévreux du Broyeur, dont les mots
Brouillés à jamais gonflent dans le gouffre primordial.

Une ombre tachée de blanc force les portes.
Qui est-elle ? Ni le sang ni la sève du Temps.
L’ombre bruine sur le tohu-bohu des clepsydres,
Se coule tout entière dans l’empreinte du monstre.

L’ombre est venue le chercher
— hypnose, alluvions des rivages. Celle-là, dis-je,
Emplira l’aire des amours en disgrâce
Où gisent les déesses vendues à la fureur.
Extase ! des caillots de lumière
Sont déglutis par les étoiles.

L’ombre est venue le chevaucher.
Quel contentement ! Elle est venue le consommer,
Ce vainqueur ! Le posséder d’une absence
Plus légère que le vol d’un oiseau,
L’absence d’une idylle dans le cycle des corps.

La jouissance des déesses afflue aux étoiles.
Un cri palpite, un cri ouvre l’azur, assaille,
Cisaille les racines de la prison.

Elle apaise, la musique immortelle
Qui s’écoule des orbites zodiacales.


***

Lorelei

Nymphe dressée sur un rocher,
la sirène ondule à l’affût
des barques d’infortune, mue
par ses chants déchaînés.

N’as-tu jamais vu Lorelei nager au fil des eaux,
sa chevelure blonde entremêlée aux algues ?

Vestale des brumes,
elle attise les tourmentes
et joue de toutes les voix
se pressant dans sa gorge.
Les bateaux sont sa proie.

N’as-tu jamais vu Lorelei nager au fil des eaux,
sa chevelure blonde entremêlée aux algues ?

Sainte des flots agités,
elle appelle les naufragés,
exilés dans l’errance,
les mène à une île blanche
dont les cailloux sont des os.
Une île blottie au sein des eaux.

N’as-tu jamais vu Lorelei nager au fil des eaux,
sa chevelure blonde entremêlée aux algues ?

Maîtresse des nixes !
toute femme est ton apôtre.
Tant de mains enlacent tes épaules, les nôtres !
Des ombres s’attachent à ton corps nu.
Tu défies les Ancêtres
aux rites inconnus.

N’as-tu jamais vu Lorelei nager au fil des eaux,
sa chevelure blonde entremêlée aux algues ?

Le chant de Lorelei abat les géants.
Son regard distant fascine,
et sa figure — insolente beauté
dansant au fond des sources.

Vas voir Lorelei nager au fil des eaux !

Un visage à l’image des cieux
dont nul ne se souvient,
philtre les œuvres de mémoire
par la pureté de son teint,
les diamants ouverts de ses yeux.

sa chevelure blonde entremêlée aux algues
entremêlée aux algues…

Son corps nu, tel une plante carnivore,
blanc, jaune et vert, a une bouche
d’où jaillit le chant couleur de sang
accompagnant le voyageur
au berceau de la vie.

N’as-tu pas vu Lorelei nager au fil des eaux,
nager au fil des eaux…

Comment honorer les chansons d’autrefois ? J
e suis née sous ton signe aux mille pressentiments.
Plutôt que la torpeur du monde, ses secrets dévoilés,
j’aime ta voix de nymphe aux heures de transparence.
Remercie Lorelei nageant au fil des eaux,
sa chevelure blonde entremêlée aux algues !

***

La Voix

La Voix : Vous êtes un petit groupe
Dont la joie embellit ma vie.

Votre confiance m’ennoblit,
Ma force intérieure grandit en votre foi.
La guérison vient du sang des cœurs
Battant contre l’oubli des chemins dans les vignes,
Des dents de lion que j’aimais souffler,
Des escargots facétieux aux fines antennes.
Donnez-moi le courage de raviver les lacs
Au fond de vallées où les nuées éteignent
De vieilles lunes aux baisers d’argent !

Près du château d’Amboise,
Les châtaigniers s’érigent en Temple,
Les hérissons s’abreuvent aux sources
Bruissant sur la terre du matin. La Terre !
J’aime voir les champs où s’enroulent les ballots de foin,
Les coquelicots sacrés, le col blanc des liserons.
J’adore écouter le chant des étoiles
Quand le jour revient après une nuit d’orage,
Et les appels de nos cités mourantes, Paris,
Belfast, Marseille, Édimbourg, Lisbonne.

***

Le Papillon

Souviens-toi des papillons bleus, jaunes et blancs,
Des sphinx aux yeux de pourpre voltigeant
Dans le parfum des fleurs du jardin d’enfance.

Souviens-toi de l’âge voué à la chrysalide
Où les filets taraudent les chenilles,
Éclats furtifs sur le trèfle d’émeraude.

Les astres révulsés bondissent sur la Terre.
Surgis de l’herbe noire, des iris bleus, jaunes et blancs
Lorgnent le ciel pour défendre la roche écartelée.

Terre qui meurt, vois éclore le papillon d’or !
Il est seul ; il cisaille de son vol dégingandé
La cime qui voulait danser avec le soleil.

Rêve à ses courbes ouvertes pour l’aulnée,
Un jour qui glisse dans l’ondoiement des nymphes,
Vois ses ailes déchiffrer l’arc en ciel !

Je t’ai aimé papillon d’or, tel que moi, morcelé,
Quasimodo d’une architecture brimbalée :
Tu es le ciboire de la Nature bénie d’amour.

Danse, danse, papillon blanc, bleu et or !
Danse sur le seuil du jardin d’enfance,
Sphinx à l’œil de sang, voilier de l’âme

Aux antennes fossoyeuses de la Terre.


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