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Bulletin de la Nouvelle Association des Amis du vieux Hué

1er mai 2008

par Anne Mounic

Han Mac Tu*, Promenade en saison de lune. Traduction d’Hélène Péras.
Bulletin de la Nouvelle Association des Amis du vieux Hué – n° 10 – Septembre 2007,
pp. 41-47.

Han Mac Tu (1912-1940), de son vrai nom Nguyen Trong Tri, est désormais considéré comme l’un des plus grands poètes vietnamiens du vingtième siècle. Son recueil, La jeune fille du village, publié en 1936 à compte d’auteur, le place parmi les grands représentants de la Nouvelle Poésie, libérée des contraintes formelles traditionnelles. Atteint de la lèpre, le poète meurt en 1940 dans la léproserie de Qui Hoa. Les grandes œuvres de la maturité ne furent publiés qu’à titre posthume.
Promenade en saison de lune est un poème en prose dont la date est incertaine, et qui parut pour la première fois, en partie, dans un ouvrage critique consacré à l’œuvre de Han Mac Tu, en 1941, avant d’être publié intégralement en 1944. Dans ce récit d’un moment d’émerveillement durant l’enfance, se mêlent légendes vietnamiennes, indiquées en note par Hélène Péras, appréhension bouddhiste de l’univers et imaginaire chrétien. La lune, unité du monde sur lequel elle répand sa lumière, se transforme en Vierge Marie, mais elle se confond aussi avec la sœur du poète, de quelques années plus âgée que lui, qui devient fée par là même.
Au-delà du récit, la vision, ou illumination, est aussi méditation sur l’être grâce à la présence des choses. La première question que se pose le poète résonne comme une promesse : « La lune n’est-elle que lumière ? » Déjà la restriction incluse dans la question appelle à un élargissement. On nous parle aussitôt ensuite d’accroissement, du mystère et du parfum, puis de la dissémination d’une « musique enivrante ». « C’est cela, la pleine lune à la mi-automne : une nuit métaphysique, immense, symbole d’une saison d’espérance, faite de larmes, de séparation, et plus encore révélation d’une sorte de volupté totale. » Le malheur, les déconvenues, n’entament pas l’absolu, ne nuisent pas à la plénitude, même si celle-ci s’éprouve au monde phénoménal dont le reflet de la lune sur l’eau est, dans la tradition bouddhiste, le symbole. Le reflet de la lune sur l’eau demeure insaisissable, éternellement fugace, mais le geste, aussi menu soit-il (« Ma grande sœur et moi, tous deux tenant une petite rame »), garantit l’accès à la merveille. Suivant le cours du temps sur la rivière, introduite elle aussi sous forme d’interrogation : « La rivière ? », frère et sœur créent leur propre bonheur en un univers uni par le reflet, par l’écho : « Tiens, s’il te plaît, dis-moi, la lune se lève-t-elle dans l’eau ou dans le ciel, et nous, naviguons-nous dans le ciel ou sur l’eau ? »
C’est ce jeu de résonances sur l’instable, sur le fluide de l’être, qui constitue la véritable connaissance que la poésie se réserve – connaissance participative, émerveillée : « Oh ! quel bonheur, tous les deux, la sœur et le frère, tour à tour éclatant de rire, mettant en émoi les fluides vitaux des suprêmes énergies. » Nous ne sommes pas loin, ici, de notre thème, abordé dans la perspective de Maine de Biran et de Michel Henry.
Les enfants s’identifient alors, en leur appétit de vie (« insatiables de lumière »), à des êtres légendaires jusqu’à perdre conscience, suprême participation au monde : « … nous ne savons plus si nous sommes et qui nous sommes ». Le contraste avec une scène semblable, entre Tess et son petit frère Abraham, dans le roman de Thomas Hardy, Tess of the d’Urbervilles, montre combien, en cette acceptation de la nature transitoire du monde, le repli tragique de l’être en exil éclate. Tout au contraire, celui-ci, comme la musique au tout début, grâce au vent se dissémine, même si, au cœur du merveilleux, se glisse l’effroi. Cette conscience de l’ambivalence de l’existence n’en mène pas moins à une véritable transfiguration : la lumière oppose au fluide une certitude éternelle, mais on est passé là au merveilleux chrétien, avec cette figure « rayonnante et hiératique comme une statue de la Vierge Marie ». On remarque que là se fige le fugace dans l’immobilité de la statue.
Une autre œuvre me vient à l’esprit. C’est une nouvelle de Katherine Mansfield, qui relate cette même complicité enfantine entre frère et sœur, The Wind Blows / Le vent souffle, dans le transitoire du monde phénoménal, mais le mouvement est inverse. Katherine Mansfield procède de l’unité au dédoublement opéré par le temps au sein de l’être tandis que Han Mac Tu évolue de l’éparpillement vers l’unité : « Ah ! ah ! ma sœur Lê, tu es la lune mais moi aussi je suis la lune ! » Il s’agit de l’unité que se conquiert l’âme échappant à sa « prison de chair ». Il s’agit aussi d’une unité cosmique : « La lune est partout, tout est éclairé, il semble que tout l’univers qui nous a transportés ici soit submergé par la lune et s’en aille, flottant à l’aventure, vers quelque autre terre. » Ce n’est qu’au paragraphe suivant qu’apparaît la figure de la Vierge Marie, qui donne une inflexion différente au récit. On quitte le monde phénoménal et la réalité de l’être pris dans le mouvement du temps pour une vision transcendante : « Je voudrais ardemment me prosterner, espérant la grâce d’une intercession. »
La lumière, qui s’incarnait dans son reflet mouvant sur l’eau, se saisit désormais dans une figure, qui la fait échapper au transitoire. Il faut dire qu’il s’agit d’une figure composite, née d’une relation : « A nouveau, je nous regarde, elle et moi, et en effet c’est réellement la lune. » La phrase est affirmative. Ni restriction ni question comme au début du récit. Les deux enfants cherchent au contraire à préserver l’unité de l’instant, à ne pas « briser dans l’écume » les « reflets de la lune », à fixer, en quelque sorte, l’illusion du monde phénoménal dans le rayonnement d’une image.
Le récit s’ouvre sur la jouissance, au sein du fugace, de cet univers transitoire symbolisé non seulement par le reflet de la lune dans l’eau, mais aussi par la course du fleuve et le mouvement des enfants – la voie de l’immanence et de l’acte humain, horizontale et soumise à la dialectique de la durée et à son ambivalence –, jusqu’à ce moment où surgit une figure, celle de la Vierge, immobile statue qui, en sa verticalité, saisit cet élan, s’en abstrait (« Soudain ma sœur m’apparaît absolument dégagée ») et induit une interrogation sur l’identité – des individus, non plus du monde dans lequel ils agissent et prennent leur source. La « lumière éternelle » de la fin transcende l’inéluctable écoulement du temps. Au sein du même poème voisinent deux visions de l’existence.

Je ne peux me prononcer sur l’exactitude de la traduction, puisque je ne connais guère le vietnamien, mais je peux affirmer que ce récit est très agréable à lire dans la version française que nous en donne Hélène Péras. La présentation que la traductrice, elle-même poète, nous donne de l’auteur, ainsi que les notes, aident grandement à la compréhension de sa poétique.

Bibliographie :

Han Mac Tu, Le Hameau des roseaux. Soixante poèmes traduits et commentés par Hélène Péras et Vu Thi Bich. Edition bilingue. Paris : Arfuyen, 2001.
Bulletin de la N.A.A.V.H., n° 7, décembre 2002 : Han Mac Tu et larivière des parfums, par Hélène Péras.

NAAVH, 320, chemin de l’Olivette, 30140 Massillargues.
aavh@orange.fr

* Nous transcrivons ce nom sans les différents accents que requiert une transcription exacte.