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Boèce

30 septembre 2009

par Anne Mounic

La gloire des âmes honnêtes :

Le point de vue de Boèce dans La Consolation de Philosophie (524)

Au Livre Quatrième, chapitre 3, de cet ouvrage écrit en prison dans l’attente de la mort, Philosophie dit à Boèce (480-524), que certains considèrent comme le premier des scolastiques : « Vois-tu dans quelle fange se vautre l’infamie, de quelle lumière resplendit l’honnêteté ? C’est en cela que jamais les bonnes actions ne sont privées de récompenses ni jamais les crimes de leurs châtiments. Et en effet, parmi les choses que l’on fait, ce pour quoi l’on fait chaque chose peut sembler à juste titre la récompense de cette chose comme à la course, au stade, la couronne pour laquelle on court s’offre comme récompense. Mais nous avons montré que le bonheur n’est autre que le bien pour lequel on fait toutes choses : c’est donc précisément le bien que l’on propose communément comme récompense aux actes humains. Or le bien ne peut être séparé des bons : en effet, on n’appellera pas à juste titre bon celui qui est dépourvu du bien ; c’est pourquoi l’honnêteté de la conduite ne perd pas sa récompense. Les méchants peuvent donc s’acharner autant qu’ils le veulent, la couronne ne tombera pas de la tête du sage ni ne se flétrira : en effet, une méchanceté qui leur est étrangère n’arrache pas aux âmes honnêtes la gloire qui leur est propre. Et si on se réjouissait de l’avoir reçue de l’extérieur, quelqu’un d’autre ou celui-là même qui l’a accordée pourrait l’emporter, mais puisque chacun se voit accorder cela par sa propre honnêteté, il sera privé de sa propre récompense quand il aura cessé d’être honnête. » (La Consolation de Philosophie, p. 227)

Michel-Ange, chapelle Sixtine
Le bien est donc à lui-même sa récompense : « Puisque le bien lui-même est le bonheur, il est clair que tous les bons du fait même qu’ils sont bons, deviennent heureux. » (p. 229) Comme il a été démontré auparavant (Livre troisième, voir ci-dessous) que « ceux qui sont heureux sont des dieux », telle est la récompense des bons et, en l’occurrence, la consolation : « devenir des dieux ». Le bien réside dans l’unité, « l’un », qui est l’être : « Par conséquent, de cette manière, tout ce qui se sépare du bien cesse d’être. » C’est ainsi que « les méchants » perdent aussi leur nature humaine. « Mais puisque seule l’honnêteté peut élever quelqu’un au-delà des hommes, la méchanceté précipite nécessairement à juste titre en deçà des hommes ceux qu’elle a rejetés hors de la condition humaine ».

Le bien se confond avec la plénitude (Livre troisième) et on peut sans doute considérer que l’on a ici un avant-goût de Spinoza : « Car, si je ne me trompe, le bonheur véritable et parfait est celui qui permet de se suffire à soi-même et qui rend parfaitement puissant, respectable, célèbre et joyeux. Et pour que tu saches que j’en suis intimement pénétré, je reconnais sans ambiguïté que le bonheur complet est celui qui peut véritablement fournir l’une de ces choses puisqu’elles sont toutes la même chose. » (pp. 171-73) Philosophie montre alors que le bonheur suprême réside en Dieu qu’elle invoque en vers :

« … toi-même toute beauté, tu portes
dans ton esprit un monde beau, le formes à ton image
et ordonnes à la perfection de détacher des parties parfaites. »

Le bien est donc, comme nous y avons fait allusion plus haut, participation au divin. On trouvera, dans le passage suivant (Livre troisième, chapitre 10), une anticipation de la méthode de Spinoza :

« - En outre, poursuivit-elle, de même que les géomètres infèrent d’ordinaire des propositions démontrées ce qu’ils appellent des porismata [corollaires, en grec], de même je te donnerai aussi comme un corollaire. En effet, puisque c’est par l’acquisition du bonheur que les hommes deviennent heureux et que, d’autre part, le bonheur est la divinité même, il est manifeste que c’est par l’acquisition de la divinité qu’ils deviennent heureux. Mais comme c’est par l’acquisition de la justice qu’ils deviennent justes, de la sagesse qu’ils deviennent sages, de même, selon un raisonnement semblable, c’est après avoir acquis la divinité qu’ils deviennent nécessairement des dieux. Tout homme heureux est donc un dieu, mais si, par nature, il n’y a bien sûr qu’un seul Dieu, par participation, rien n’empêche qu’il y en ait le plus possible. » (p. 181)

Toutefois, dans cette totalité parfaite qu’est la Raison divine, origine de toute chose, se pose la question du hasard, du mal et du libre-arbitre (Livre cinquième). Philosophie, au Livre quatrième, a dissocié le Destin, qui régit les « natures changeantes » (p. 251), et la providence, qui « détermine une règle multiforme pour diriger le monde » : « … la providence est la raison divine même, établir dans le principe suprême du monde, qui ordonne toutes choses, et le destin est l’ordonnance inhérente aux choses changeantes, par laquelle la providence entrelace chaque chose selon l’ordre qu’elle lui assigne. » (pp. 251-253) Si « l’ordre du destin procède de l’unicité de la providence », il s’établit tout de même ici une dualité temporelle entre éternité et devenir. : « … la forme immuable et unique de l’accomplissement du monde est la providence tandis que le destin est l’enlacement changeant et l’enchaînement temporel de ce que l’unicité divine a ordonné d’accomplir ». (p. 253)

La question du libre-arbitre s’entend alors selon ces deux strates temporelles, Dieu, éternel, et le monde, perpétuel (p. 313). Ce qui est futur dans le temps est présent sous le regard de Dieu : « Il s’ensuit que ce n’est pas une opinion, mais plutôt une connaissance qui s’appuie sur la vérité quand il sait que va exister quelque chose dont il n’ignore pas qu’elle est dépourvue de la nécessité d’exister. » (p. 315) Philosophie distingue entre nécessité simple : « tous les hommes sont mortels » et nécessité conditionnelle : « si tu sais que quelqu’un se promène, il est nécessaire qu’il se promène » (p. 317) : « De la même manière donc, si la providence voit une chose présente, il est nécessaire que cette chose soit bien que sa nature n’ait aucune nécessité. Or Dieu voit comme présents les événements futurs qui proviennent du libre-arbitre ; par conséquent, ces événements, rapportés au regard divin, deviennent nécessaires sous la condition de la connaissance divine, mais, considérés en soi, ils ne perdent pas l’absolue liberté de leur propre nature. Par conséquent, tous les événements que Dieu connaît d’avance comme futurs se produiront sans aucun doute, mais certains d’entre eux proviennent du libre-arbitre, et, même s’ils arrivent, ils ne perdent pas en existant leur nature propre par laquelle, avant qu’ils ne se produisent, ils auraient même pu ne pas arriver. »

Entre « le soleil qui se lève » et « l’homme qui marche » s’établit une différence en termes de nécessité – absolue dans le premier cas, nulle dans le second. Certaines choses tiennent donc du « pouvoir de ceux qui les font » : « Ce n’est donc pas à tort que nous avons dit que, si on rapporte ces choses à la connaissance divine, elles sont nécessaires, mais que si on les considère en soi, elles sont libres de tout enchaînement de la nécessité, de même que tout ce qui s’offre aux sens, si on le rapporte à la raison, est un universel, mais si on l’envisage en lui-même, est singulier. » (p. 319) C’est en Dieu toutefois que se trouve le fondement de l’honnêteté : « Et ce n’est pas en vain que l’on place en Dieu des espoirs et des prières qui, quand ils sont justes, ne peuvent être inefficaces. Détournez-vous donc des vices, cultivez les vertus, élevez votre âme à de droites espérances, étendez jusqu’aux hauteurs du ciel vos humbles prières. Elle est grande, si vous ne voulez pas la dissimuler, la nécessité qui vous impose l’honnêteté quand vous agissez sous les yeux d’un juge qui distingue toutes choses. » (p. 321)
Michel-Ange, chapelle Sixtine

L’honnêteté est donc ce que réclame le Bien en sa transcendance et son universalité. Le monde évolue en cette immuable Idée qui échappe au singulier. La critique que Franz Rosenzweig fait de la « philosophie du Tout » vient à l’esprit : « En effet, il est bien évident qu’un Tout ne saurait mourir et que dans le Tout rien ne mourrait. Seul le singulier peut mourir, et tout ce qui est mortel est solitaire. Que la philosophie doive exclure du monde le singulier, cette ex-clusion du quelque chose est aussi la raison pour laquelle elle ne peut être qu’idéaliste. » (L’étoile de la rédemption, pp. 20-21) Et le philosophe affirme, renversant le rapport : « Pour le monde, la vérité n’est pas loi, mais contenu. La vérité ne prouve pas la réalité, mais la réalité maintient la vérité. L’essence du monde est ce maintien (non la preuve) de la vérité. » Ceci ne peut s’entendre que dans le devenir, à partir du Oui du commencement (p.51), des « possibilités illimitées de réalité [qui] sont enfouies en lui » (p. 51). Et c’est par la parole que s’explore cette vérité au sein de la réalité : « La parole est la même, qu’elle soit écoutée ou dite. Les voies de Dieu et les voies de l’homme divergent, mais la parole de Dieu et la parole de l’homme sont identiques. Ce que l’homme ressent comme son propre langage d’homme dans son cœur, c’est la parole sortie de la bouche de Dieu. » (pp. 216-217)

Au lieu d’envisager l’avenir sous le mode de la nécessité, fût-elle conditionnelle, on reprend le passé au présent pour le projeter dans le devenir. La liberté est alors pleine et entière ; le monde prend son sens dans le récit et la voix est puissance d’être. L’éthique devient questionnement au sein d’une unique temporalité : « La parole de Création qui résonne en nous et s’exprime hors de nous, depuis le mot-racine qui retentit directement hors du silence du mot-origine, jusqu’à la forme narrative, qui rend pleinement présent le passé : tout cela est aussi la parole que Dieu a prononcée et que nous trouvons écrite dans le livre du commencement. » Dans cette temporalité réconciliée, le singulier s’intègre dans l’élan du devenir en se ressourçant sans cesse à l’origine, marquée par la dialectique existentielle du Oui et du Non. Le bien n’est plus coïncidence avec son fondement éternel. La souveraineté s’abolit au profit de ce que Montaigne dénommait « vivre à propos ». Loin de se figer en des catégories universelles, le questionnement éthique est incessant, et donc infiniment renouvelable au fil de la narration. L’honnêteté consisterait alors à savoir faire face à l’inédit, à l’inouï, et à ne réfléchir qu’au sein de l’inachèvement – toujours au bord du vertige.

Boèce, La Consolation de Philosophie. Edition de Claudio Moreschini. Traduction et notes de Eric Vanpeteghem. Introduction de Jean-Yves Tilliette. Paris : Le Livre de Poche, 2008.

Franz Rosenzweig, L’étoile de la rédemption (1921). Traduction de l’allemand par Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel. Préface de Stéphane Mosès. Paris : Seuil, 2003.


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