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Blaise Cendrars : La main coupée

1er mai 2008

par Anne Mounic

« Le bon temps d’avoir vécu » :
Blaise Cendrars : La main coupée

etudes de Gericault,Fabre, Montpellier
Dans ce livre, La main coupée, écrit à la fin de la Seconde Guerre mondiale et publié en 1946, Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric Louis Sauser (1887-1961), raconte ses souvenirs de la Première Guerre mondiale. Bien que suisse (né à La Chaux-de-Fonds), il s’engage comme volontaire dans l’armée française. « Comme si la place d’un poète n’est pas parmi les hommes, ses frères, quand cela va mal et que tout croule, l’humanité, la civilisation et le reste. » (L’homme foudroyé, p. 43) Lors d’une permission, le 16 septembre 1914, il épouse Féla Poznanska, rencontrée en 1909 à l’Université de Berne. Ils auront trois enfants, Odilon, Rémy et Miriam. Le livre est dédié à Odilon et à Rémy, ce dernier, pilote de chasse, ayant trouvé la mort la 26 novembre 1945 alors qu’il survolait l’Atlas.
Le 28 septembre 1915, Blaise Cendrars fut grièvement blessé lors de l’offensive de Champagne et amputé du bras droit, au-dessus du coude.
« Ce n’était partout que fuites, cris, hurlements, gémissements, plaintes, et mon bras coupé me faisait si mal que je me mordais la langue pour ne pas gueuler, et de temps en temps de longs frissons me secouaient car j’avais froid, sous la pluie, ainsi, tout nu, allongé sur mon étroit brancard, immobile, ankylosé, ne pouvant faire un mouvement gêné que j’étais, comme une accouchée par son nouveau-né, par l’énorme pansement, gros comme un poupon, qui se serrait contre mon flanc, cette chose étrangère que je ne pouvais déplacer sans remuer un univers de douleurs, ni prendre dans ma main valide sans voir ce gros tampon blanc s’imbiber de rouge, ressentir une brûlure atroce et me rendre compte que ma vie m’échappait, s’en allait, goutte à goutte, sans que je puisse rien pour la retenir car on ne peut arrêter son cœur, et mon cœur, qui battait régulièrement, à chaque coup envoyait une refoulée de sang que je sentais, comme si je l’avais vue, gicler par le bout de mon bras coupé, - et ces pulsations moralement et physiquement insupportables, me permettaient de compter le temps qui seul dans la mêlée furieuse de cette nuit horrible, dont j’enregistrais tous les détails, s’écoulait inexorablement, ce qui est dans sa véritable nature de secondes, de fractions de seconde, d’éternité. » (La Vie dangereuse, pp. 46-48)
C’est sa main d’écrivain qu’il perd ainsi, avant de parvenir à écrire de la main gauche. Dans « La guerre au Luxembourg », poème dédié à ses « camarades de la Légion étrangère », il rend compte ainsi de son expérience :

« Il n’y a que les petits enfants qui jouent à la guerre
La Somme Verdun
Mon grand frère est aux Dardanelles
Comme c’est beau
[…]
Puis on relève les morts
Tout le monde veut en être
Ou tout au moins blessé ROUGE
Coupe coupe
Coupe le bras coupe la tête BLANC
On donne tout
Croix-Rouge BLEU
Les infirmières ont six ans
Leur cœur est plein d’émotion
On enlève les yeux aux poupées pour réparer les aveugles
J’y vois ! J’y vois ! » (Du monde entier, pp. 111-112)

La « main coupée », c’est avant toute chose la blessure :

« Il me manquait un bras. Il lui manquait une jambe. Nous souriions au souvenir du lièvre… Non, ce n’était pas le bon temps ; mais le bon temps d’avoir vécu… » (La main coupée, p. 132)

C’est aussi l’impossibilité d’écrire. La guerre, – et la somme d’ennui qu’elle représente –, n’incite pas Cendrars à faire des vers, mais lui inspire plutôt le silence :

« - Vous devez avoir des poèmes plein vos poches.

- Pas un !

- Alors, pourquoi vous êtes-vous engagé ?

- En tout cas, pas pour tenir un porte-plume. » (p. 377)

La « main coupée » figure aussi l’impuissance du soldat, qui n’a qu’une vue partielle de la guerre et de la situation militaire, qui, de plus, n’est pas un héros :

« Je m’empresse de dire que la guerre ça n’est pas beau et que, surtout ce qu’on en voit quand on y est mêlé comme exécutant, un homme perdu dans le rang, un matricule parmi des millions d’autres, est par trop bête et ne semble obéir à aucun plan d’ensemble mais au hasard. la formule marche ou crève on peut ajouter cet autre axiome : va comme je te pousse ! Et c’est bien ça, on va, on pousse, on tombe, on crève, on se relève, on marche et l’on recommence. De tous les tableaux des batailles auxquelles j’ai assisté je n’ai rapporté qu’une image de pagaïe. Je me demande où les types vont chercher ça quand ils racontent qu’ils ont vécu des heures historiques ou sublimes. » (p. 93)

Cette impuissance du soldat reflète celle de l’homme : « … je finirais par m’affranchir de tout pour conquérir ma liberté d’homme. Etre. Etre un homme. Et découvrir la solitude. » (p. 158) De la guerre, on revient à la poésie : « C’étaient des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie. » (p. 159)

Le livre est traversé d’un certain humour et de beaucoup de compassion pour la souffrance des autres, les camarades, les compagnons. La « main coupé », c’est une situation de l’être, ainsi confronté à l’expérience. Blaise Cendrars, toutefois, n’abdique pas sa responsabilité morale, sa responsabilité d’homme au sein de la civilisation :
« Je revendique alors l’honneur de toucher un couteau à cran. On en distribue une dizaine et quelques grosses bombes à la mélinite. Me voici l’eustache à la main. C’est à ça qu’aboutit toute cette immense machine de guerre. Des femmes se crèvent dans les usines. Un peuple d’ouvriers trime à outrance au fond des mines. Des savants, des inventeurs s’ingénient. La merveilleuse activité humaine est prise à tribut. La richesse d’un siècle de travail intensif. L’expérience de plusieurs civilisations. […] Des mains d’hommes et des mains de femmes ont fabriqué tout ce que je porte sur moi. Toutes les races, tous les climats, toutes les croyances y ont collaboré. Les plus anciennes traditions et les procédés les plus modernes. On a bouleversé les entrailles du globe et les mœurs ; on a exploité des régions encore vierges et appris un métier inexorable à des êtres inoffensifs. » (Aujourd’hui 1917-1929, pp. 21-22). Et Cendrars conclut cet essai, écrit à Nice le 3 février 1918, par ces mots : « Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J’ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vis braver l’homme. Mon semblable. Un signe. Œil pour œil, dent pour dent. A nous deux maintenant. A coup de poing, à coup de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre. » (Id., p. 22)

Je songe, en lisant ces lignes, à ce que rapporte Stéphane Mosès de la réflexion de Frank Rosenzweig sur la conception hégélienne de l’histoire à la suite de la Grande Guerre : « De cet univers clos on ne peut pas sortir ; on peut seulement se situer ailleurs. face au système de l’Etre, cet ailleurs est le Moi qui, dans l’angoisse devant la mort, clame l’évidence de son existence autonome ; quant à la dialectique de l’histoire universelle, c’est la réalité historique concrète, la guerre vécue dans son horreur irréfutable, qui en démasquent le vrai visage. » (L’ange de l’histoire, pp. 89-90) Cette condamnation est « de nature morale » (p. 90). Rosenzweig refuse que l’argument de la nécessité se substitue à celui de la moralité : « … c’est justement dans la contingence du Moi – contingence antérieure à tout système – que se trouve le lieu à partir duquel la guerre (et l’histoire universelle dont elle est un moment) peut être jugée. » (p. 91)

Cette expérience de la guerre devient, chez Cendrars, comme chez beaucoup d’autres, un fondement de conscience existentielle : « La guerre m’a profondément marqué. Ça, oui. La guerre c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (L’homme foudroyé, p. 385) La main prend ici sa pleine dimension éthique : « Mille millions d’individus m’ont consacré toute leur activité d’un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu’aujourd’hui, j’ai le couteau à la main. » (« J’ai tué », p. 22)

Bibliographie :

Blaise Cendrars, La main coupée (1946). Paris : Gallimard Folio, 2002.
Du monde entier : Poésies complètes 1912-1924. Préface de Paul Morand. Paris : Poésie Gallimard, 1967.
L’homme foudroyé (1945). Paris : Gallimard Folio, 2001.
La vie dangereuse (1938). Paris : Grasset Les Cahiers rouges, 1987.
Aujourd’hui 1917-1929, suivi de Essai et réflexions 1910-1916. Paris : Denoël, 1987.

Stéphane Mosès, L’Ange de l’histoire (1992). Edition revue et augmentée. Paris : Gallimard Folio Essais, 2006.


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