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Bill Direen : prose

25 avril 2009

par Bill Direen

Bill Direen est rédacteur de la revue néo-zélandaise et parisienne Percutio. Il vit en partie à Paris. Il est poète et musicien. Ceci est le début de la première nouvelle figurant dans Enclosures, récit qui nous plonge en un monde semblable à celui des Mille et Une nuits.

There are times when all existences
Seem narrowed to one single ecstasy
Wilde

According to the catalogue it is "a hand-held bronze mirror in the shape of a woman". On the reverse side is the face of a sorceress, controller of animals, flanked by lions. It has been numbered and arranged with other mirrors in a cabinet marked Ornaments Nineveh 8oo-Soo B.C.. It is not easy to see your reflection in their surfaces and few visitors so much as glance at it. In other cabinets there are lamps and bracelets, medallions, cuneiform fragments and scrolls.
And yet the mirror in question was part of a consignment of gifts from the King of Luristan to the family of the King of Nineveh in the seventh century before the Christian era. Out of boredom the king’s only daughter used it to reflect the morning sunlight onto roofs and courtyards around about the palace. One morning in late summer she reflected the sun towards a maze of distant buildings, and picking out a shaded lozenge-shaped window, aimed a ray into its dusky interior. The young man who lived inside left off tuning hic lute and caught the light in hic hand. His hand in the doorway was all she-saw of him that day, but the next fine morning his hand appeared again and seemed to catch the sun - then his fist opened as if he had released it. How his open palm shone ! The day after when she found his window with the ray of light, his face appeared beaming a broad and guileless smile.
The days grew shorter and the morning sun did not fall in the princess’s window any longer. She was missing the excitement of these encounters when the young musician himself appeared in the palace courtyards. Musicians were not highly regarded at this time, some even despised them, regarding them as parasites. Their work was poorly remunerated and exhausting. They started work in the early evenings, entertaining fawners who lived off the generosity of the king. Deep into the night they played, raising the spirits of their listeners, who dared not applaud too loud nor too long, for then they would be obliged to reward the musicians proportionately. Musicians had songs of regret and of contentment, of farcical encounters and of fantastic voyaging. They had songs about traders, card players, drinkers and mariners, songs to celebrate the springtime and songs to brighten up winter. They sang of that which was common and of the unfamiliar, of birth as of death, of Nineveh as of distant lands, of the real and the imaginary. In their repertoires were songs of other musicians, which they had exchanged for their own. Our musician had not travelled beyond the jagged red ochre hills of Hormuz, and when he sang as if he had done so, when he sang of India for example, a certain exaggeration crept into his expression. When it came to the love songs however, although it was said that he had never known the love of a woman, his expression had the profound restraint of one who knew the sentiment already.
It was early April when a merchant visited the King of Nineveh and arranged to marry his daughter. The merchant’s trade network covered the continent and he had accumulated much wealth in Ecbatana, a Persian city famous for its defences of seven concentric walls. Knowing the princess’s fondness for music, he announced a contest. The winning song would be presented to his future bride. When our musician heard about the contest, he hoped he could compose the most beautiful song of all.
The night before the contest the city’s musician were at work on their songs in their homes or in secluded huts on the outskirts of the city ; the palace was quiet with expectation. There was no dancing, merry-making nor singing. The merchant boasted that he had reduced the greatest of cities to a necropolis, and this offended the princess’s father would one day have his revenge.
The princess was full of misgiving. [...]

Bill Direen, Enclosures, Titus Books, 2003.

***

Il y a des moments où toutes les existences
Paraissent se resserrer en une seule extase.
Wilde

Selon le catalogue, il s’agit d’un « miroir à main, de bronze, en forme de femme ». Sur l’autre face, on voit le visage d’une sorcière, souveraine des animaux, flanquée de lions. Cet objet a été numéroté et disposé avec d’autres miroirs dans une vitrine sur laquelle il est inscrit : Ornements Ninive 800-500 av. J.-C. Il n’est pas facile de se voir sur la surface de ces miroirs et peu de visiteurs n’y jettent ne serait-ce qu’un coup d’œil. Dans d’autres vitrines, on voit des lampes et des bracelets, des médaillons, des fragments et des rouleaux d’écriture cunéiforme.
Et pourtant, le miroir en question faisait partie d’un envoi de cadeaux offerts par le roi du Lorestan à la famille du roi de Ninive au septième siècle avant l’ère chrétienne. Pour se distraire de son ennui, la fille unique de ce roi l’utilisait pour projeter la lumière du soleil sur les toits et dans les cours aux alentours du palais. Un matin, à la fin de l’été, elle atteignit ainsi un dédale de lointains bâtiments et, choisissant dans l’ombre une fenêtre en forme de losange, elle envoya un rayon solaire dans le sombre intérieur. Le jeune homme qui vivait là cessa d’accorder son luth et attrapa dans sa main la lumière. Cette main, dans l’embrasure de la porte, ce fut tout ce qu’elle vit de lui ce jour-là, mais le lendemain matin, alors qu’il faisait beau, sa main parut à nouveau et fit mine de saisir le soleil – puis il ouvrit le poing comme pour le libérer. Comme luisait sa paume ouverte ! Le jour suivant, quand elle retrouva sa fenêtre grâce au rai de clarté, elle vit son visage qui rayonnait d’un large sourire candide.
Les jours raccourcirent et le soleil du matin n’atteignit plus la fenêtre de la princesse. Elle regrettait le frisson de ces rencontres quand le jeune musicien lui-même parut dans les cours du palais. Les musiciens ne jouissaient pas d’une grande considération à cette époque ; on les méprisait même, voyant en eux des parasites. Leur besogne, mal rémunérée, était épuisante. Ils commençaient à travailler au début de la soirée, amusant les flatteurs qui vivaient de la générosité du roi. Jusque tard dans la nuit ils jouaient, remontant le moral de leurs auditeurs, qui n’osaient pas applaudir trop longtemps ni trop fort de peur de devoir les récompenser en proportion. Ils avaient à leur répertoire des chants de regret et de contentement, de rencontres comiques et de traversées fantastiques, mais aussi des chansons sur les marchands, les joueurs de cartes, les buveurs et les marins, des mélodies célébrant le printemps et d’autres, pour égayer l’hiver. Ils chantaient la vie ordinaire et l’inconnu, la naissance comme la mort, Ninive et les contrées lointaines, le réel et l’imaginaire. Ils chantaient aussi des chansons d’autres musiciens, échangées avec les leurs. Notre musicien dans ses voyages n’avait pas dépassé les cimes dentelées des montagnes ocre rouge d’Ormuz. Quand en chantant il prétendait les avoir franchies, dans une chanson sur l’Inde par exemple, on sentait dans son expression une certaine emphase. Quand il en venait aux mélodies d’amour cependant, même si on disait que jamais il n’aurait connu l’amour d’une femme, on percevait dans sa voix la profonde retenue de celui qui avait déjà l’expérience de ce sentiment.
C’est au début du mois d’avril qu’un marchand rendit visite au roi de Ninive et fit le nécessaire pour épouser sa fille. Son commerce s’étendant au continent, il avait particulièrement prospéré à Ecbatane, cité persane célèbre pour ses remparts, agencement de sept murailles concentriques. Connaissant le goût de la princesse pour la musique, il annonça un concours. La chanson gagnante serait présentée à sa future épouse. Quand le musicien entendit parler de cette rencontre, il espéra composer le plus beau chant entre tous.
La veille, les musiciens de la ville s’étant mis au travail de composition chez eux ou dans des cabanes retirées à la périphérie de la cité, le palais était plongé dans le silence de l’attente. Ni bal, ni fête, ni chants. Le marchand se vanta d’avoir réduit la plus grande des métropoles à l’état de nécropole, ce qui offensa le père de la princesse qui prendrait un jour sa revanche.
La princesse était emplie d’appréhension. [...]


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