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Bernard Réquichot : par Jean Revol

9 mars 2007

par Jean Revol

Peu après l’exposition Soutire, le C.N.A.C. nous propose, avec cette rétrospective Réquichot (1929-1961), le spectacle d’une autre dépossession, plus inexorable et douloureuse encore du fait que la victime semble en avoir été le témoin lucide et sans autres faiblesses – mais sont-ce des faiblesses ? – que le renoncement progressif à soi-même, l’aveu de ce renoncement, le recours à l’impersonnel comme à la pire tentation du désespoir : la solitude essentielle ; l’œuvre maîtrisée jusqu’à ce qu’elle écrase ; la maladie qui rassemble les forces, exaspère la personnalité pour les mieux anéantir. Au long de ses dix années de création, Réquichot s’est peu à peu enfermé dans une contradiction que ses écrits nous aident singulièrement à saisir. Plus solitaire, plus abandonné, plus étranger à lui-même et au monde que tout autre artiste de ce temps, il n’en a pas moins connu ces contacts fulgurants avec la puissance de l’élément, ces moments uniques de communion avec le mythe qui font les grands visionnaires et où s’exprime une expérience immédiate du sacré. Mais, parvenu au point culminant de cette expérience, il en voit déjà la fin. Il voit sa sensibilité se glacer, son enthousiasme, son exaltation, encore intacts, se détacher, se replier. Il eut toujours le sentiment très haut de sa vocation. Même lorsqu’il sent vaciller, non ses pouvoirs, mais ses motifs d’agir, il s’estime encore – et s’en effraie – un lieu privilégié de création pour les forces élémentaires. « Je comprends que ce n’est pas moi qui associe les couleurs, mais les couleurs qui s’associent en moi » et : « Ne devrais-je pas mettre mon nom sur les montagnes, au creux des golfes, au coin des champs ? » D’autres ont fait cela qui n’étaient menacés ni menaçants, qui tentaient simplement de fuir leur responsabilité de créateurs, le caractère individuel de l’œuvre d’art comme expérience absolue. Certes, il est aussi facile de créer une œuvre instantanée que de vivre un instant de liberté. Une chose est de prendre une construction toute faite et de la mettre objectivement en scène ; autre chose d’organiser une vie autour d’une idée centrale qui donne une signification à tous ses instants : d’imposer nous-mêmes une loi à la matière, ce qui nous permet enfin de contempler l’action de celle-ci avec désintéressement.
Cette mégalomanie ni cet appétit de faciles conquêtes n’étaient le fait de Réquichot. Ces pages – ainsi que les oeuvres qui les illustrent – ne soulignent-elles pas plutôt l’échec d’une conscience qui désespère de se frayer un chemin vers la vie, qui ne se décharge plus effectivement de la tension qui la pousse à agir ? L’énergie créatrice se trouve alors dans une situation tragiquement fausse. Elle se décharge sur elle-même, s’épuise en vain effort pour susciter cette mutation, cet approfondissement, cet élargissement au-delà du Moi qui peuvent seuls la prolonger dans l’âme d’autrui, maintenir « la douleur du dialogue », créer la communication. On croit entendre crier Antonin Artaud – et Réquichot n’est-il pas aussi l’auteur d’un extraordinaire Pèsenerfs - « Je voudrais dépasser ce point d’absence, d’inanité ! Je n’ai pas de vie. Mon effervescence interne est morte. » De fait, comme Artaud, il s’efforce de compenser la rupture du sentiment de communauté et de l’instinct de communication ; ce faisant, il passe de la lucidité sarcastique à une forme âpre, tendue, parfois ostentatoire de l’affirmation de soi. A mesure que l’œuvre échappe à la conscience, se laisse envahir par les cristallisations de plus en plus monstrueuses et despotiques de l’inconscient, le créateur s’efface. « Je me sens trop peintre, trop lyrique, trop emmené par la grâce de la jouissance. » En possession de son autonomie, l’oeuvre de ce « je, parfaitement incommunicable » se refuse à son tour. « Mes créations ne sont pas faites pour être vues, tout regard sur elles est une usurpation de mes pensées et de mon cœur. A un certain degré de dignité, l’émotion néglige la communication et demande la solitude. » Excès de pudeur, barrage, manque exigeant de cette confiance qui est naïveté, à la base de l’être, et permet seule, fût-ce au plus complexe, au plus lucide, de dépasser le conflit presque inconciliable entre la rétention et l’élan créateur, donne à celui-ci le pouvoir de rejeter les entraves de l’orgueil et de la pudeur intellectuelle. Soutine, pour qui la destruction se doublait d’une force morale de création, d’un espoir inhumain de salvation, rêvait « d’assassiner » ses tableaux, parce qu’ils étaient ses seuls biens en ce monde et qu’il ne savait les aimer non plus qu’il ne savait s’aimer lui-même. II en va tout autrement de Réquichot qui, pour expliquer la destruction de maintes œuvres, disait qu’il les trouvait trop belles et craignait en les voyant d’être victime d’une aberration. « Cette Aberration merveilleuse et troublante me semblait trop grave,, trop secrète pour être montrée sans pudeur. Ce qui vous touche de trop près ne peut devenir public sans qu’il y ait profanation. »
L’œuvre ne crée plus son créateur ; elle ne le porte plus et en est désertée. Réquichot, dans ses écrits intimes, ne tente jamais de se définir ni de projeter ses ambitions. Il s’efforce de se concevoir. Il reste braqué sur lui-même, sur ce vide où il se guette, sur la lézarde, la fissure par où la vie s’en va. Que connaîtrons-nous de Réquichot ? Son journal ni son œuvre de peintre ne laissent discerner autre chose que ce vide dont émerge seule l’énergie créatrice, vouée au dépassement ou à la dépossession, capable de tout concevoir et de tout devenir parce qu’elle n’est rien en soi. A l’élan spirituel qui arrache l’âme du créateur au sommeil de la raison et à la fascination des automatismes, se substitue une conscience de la vie monstrueusement exaltée : sommeil de l’esprit qui engendre les monstres. Ainsi Réquichot subit-il la pesée oppressante de toutes ses pensées, de toutes ses obsessions arrêtées sur un point autour duquel elles tournent toujours jusqu’au vertige. C’est sa grandeur et sa limite que d’avoir vu clairement l’obstacle, l’échec et n’avoir point biaisé, pas cherché d’échappatoire ni de vaines parures à son désespoir. Ainsi les Reliquaires nous mettent, non en contact, mais en face d’un monde invivable, étouffant, soumis à une pression terrible. Réquichot peut bien y introduire des crânes ou des ossements d’animaux, des plumes, des objets de toutes sortes. Ce ne sont qu’en apparence des prospections de la matière, des recherches sur ses pouvoirs d’évocation. Tout cela a cessé d’être substance élémentaire pour n’être plus qu’éléments désincarnés d’un édifice sans rapport avec la vie des choses. C’est un enfer et un jugement dernier, sans colère, sans accent lyrique. Et pourtant il s’agit bien d’une confession, de l’aveu poignant d’une conscience menacée d’asphyxie. Mais l’élan vital semble bloqué, au point que le message se fige en cristallisations oniriques qui, sevrées de vie, nous apparaissent sous un aspect menaçant, mais impuissant, évocateur d’angoisse et de mort. La vie est éliminée de ces hypogées où règne exclusivement la logique ou la folie d’un cerveau bien plus noir, bien plus sombre que celui de Piranèse de Desiderio. L’air ne circule plus derrière les minces parois de verre qui semblent ouvrir soudain sur d’immenses espaces clos. C’est un monde pétrifié, désert dans son foisonnement : palais et prisons dont le moindre élément est serti comme une pierre précieuse pour composer une sorte de contrepoint architectural et coloré qui ne fait qu’aggraver le cauchemar de l’espace fermé. En effet, malgré cette apparence de foisonnement, de fermentation organique, ces constructions n’en sont pas moins absolument bouclées sur elles-mêmes à l’image de l’esprit qui les a conçues : lieux de réclusion où sont éliminés le temps, l’espace et les formes vivantes ; sanctuaires où sont immolés, célébrés les ambitions et le perpétuel échec du créateur.
Des reliquaires flamboyants et funèbres surgissent les sculptures anneaux : ultime durcissement des archétypes inconscients ; monstres froids, inorganiques, compacts et minéraux ; monuments anonymes à la déréliction la plus totale, la plus profonde. Le matériau s’est chargé d’une puissance monstrueuse que l’expression ne libère plus, qui ne se communique pas. Nous y retrouvons cette inversion troublante, propre aux expériences médiumniques : le contenant se substitue au contenu. A l’égal de Séraphine, de Carl Hill et de quelques artistes schizophrènes, Réquichot s’est approché – combien dangereusement – du chef-d’oeuvre absolu qui, selon la pensée de Bachelard, ne traduirait plus des idées, mais nouerait dans les formes mêmes la matière imaginaire et la forme des fantômes.
La folie est sacrée ; parce qu’elle touche à une région sacrée de l’âme : l’égarement, la mort ; parce que, mystérieusement, par-delà la nuit, elle rejoint la pure liberté de l’esprit, cette liberté qui est eu nous le pouvoir originel en quoi tout se perd et tout se fonde, que rien ne peut arrêter ni réprimer, maïs que personne ne peut assumer ni soutenir dans sa plénitude. Au sortir de cette rétrospective, on peut songer à cette page des Leçons d’esthétique où Hegel annonce la fin de l’art, Une fois le monde matériel traversé, conquis, la spiritualité se retourne sur elle-même. L’art devient esprit désincarné, désensiblisé, désensualisé. L’œuvre de Réquichot est aussi une apocalypse de l’art dans ce qui pourrait être son ultime avatar : ultra-subjectif, ultra-personnel : l’histoire d’un « moi » donné et sacrifié, perdu en une sorte de renoncement surhumain. « Je crois – dit Nietzsche – que j’ai deviné quelque chose de l’âme du plus grand des hommes et peut-être que périssent tous ceux qui le devinent. » Et c’est ainsi, dans la mesure où ils approchent le grand secret, que les créateurs seront toujours « les maîtres du monde, les grands vaincus ».

Jean Revol

[Cet article, initialement paru dans la Nouvelle Revue française en 1962, a été republié dans un recueil d’articles de Jean Revol intitulé Faut-il décourager les arts ? (Paris : La Différence, 1994.]

Photographies de l’exposition Les années partagées : Réquichot, d’Acher, Criton, oeuvres de 1956 à 1961 au Musée d’art et d’histoire d’Auxerre. 2006. Avec l’aimable autorisation de Micheline Durand, conservateur en chef. Crédit photographique : Guy Braun.
http://www.bernard-requichot.org


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