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Bertrand Degott

9 mars 2007

par Anne Mounic

Bertrand Degott, Battant. Paris : La Table ronde, 2006.

Dans ce recueil qui a pour titre le nom de la rue où demeure le poète à Besançon, se mêlent tradition poétique, érudition, existence quotidienne et drame personnel. Les « quatre fleurs » dont il est question dans l’épigraphe sont les quatre enfants du poète, qui leur dédie le premier poème de la dernière partie, intitulée « demandes ». Le drame de la séparation, évoqué auparavant dans « album », s’y exprime en vers de quatorze syllabes, mais c’est en fait l’expérience elle-même de l’incarnation qui constitue le drame véritable. Le poème n’en rendra qu’imparfaitement compte, même par le truchement de « vers de quatorze / qu’on désarticule à loisir comme un pantin » (p. 73) :
« – ça n’est rien de l’écrire, encor faut-il tous les matins
revenir à terre, oublier pour un temps les sirènes
et puis catapulter le corps dans ce monde indistinct
ou si peu différent d’un songe et que le jour nous prenne
et qu’on apprenne à dominer peu à peu nos instincts »

C’est la séparation toutefois qui fait de l’incarnation ce tourment, en dissociant l’homme intérieur (gond immobile) et l’homme extérieur (le battant toujours mouvant de la porte) comme le conte Bertrand Degott dans « battant » après avoir évoqué Maître Eckhart :
« hélas, j’ai beau me répéter que l’expérience
est une amie, que ma route est jalonnée d’anges
il y a le mur d’en face et les toits par-derrière
l’antenne avec si peu de ciel qui recommence
et la porte qui bat grinçant sur des charnières. » (p. 56)

On comprend mieux, au vu du drame intérieur, la dédicace préliminaire à Jean-Baptiste Chassignet, poète né à Besançon en 1571, auteur d’un recueil de 444 sonnets sur le Mépris de la vie et consolation contre la mort (1594). Dans ce sonnet, la « violence » éprouvée par le poète paraît être celle, mêlée, du Christ et de l’hiver (p. 9) : « La vie est un hyver fragile et transitoire. » J.-B. Chassignet, sonnet 321.

Comme il le fait au tout début en songeant à son confrère de Besançon, le poète, en cette violence de l’incarnation, prend pour alliées la forme poétique (ballade ou sonnet majoritairement) et la poésie tout entière pour, malgré tout, « sourire à Dieu quand il nous boude » (p. 23). C’est ainsi qu’il fait, dans « Tournesols », de Rutebeuf son complice :
« Le ciel ce matin comme un œuf
de grive (on le découvre à neuf)
j’ai pris son rythme à Rutebeuf
pour ma complainte
afin, mon pas dans ses empreintes
de métamorphoser nos craintes
en fait d’amour » (p. 18)

Il nomme aussi Nerval dans « Soleils » et Blake, par son prénom, William, en faisant allusion à ce passage d’une lettre que le poète anglais écrivit en août 1799 : « Aux yeux d’un misérable, une guinée est plus belle que le soleil. » On songe à Jean Passerat et à la célèbre tourterelle de sa villanelle, dans « Il pleut abondamment, j’entends la tourterelle » (p. 38), mais peut-être est-ce fortuit.

Toujours est-il que la poésie s’avère partage : « – être au moins deux pour donner corps à l’évidence » (p. 17) ; le poète établit au « marché du dimanche » (p. 48) son « Art poétique », ni quantitatif ni extérieur :
« – j’aime assez peu la poésie qui pétrifie
qu’on remplit comme un caddie de supermarché
avec tout ce qui vient, de la philosophie
qu’on solde au poids, des souvenirs au décrochez-
moi-ça, du sentiment et des vers mal brochés »

On retrouve ici ce hiatus entre le dire et le vivre au regard de la cruauté du destin :
« – facile à dire ! il y a tant de destins qui flottent
quelqu’un grelotte ici, j’en entends qui sanglote
[…]
– toi qui t’effraies et toi qui as mal, toi qui rues
des quatre fers contre la misère et la haine
j’ai tricoté pour vous ce dimanche de laine. »

Il semble dès lors que le poème soit écrit pour tenir chaud à l’être intérieur, celui qui demeure immobile, mais appartient à la durée : « – tout se confirme avec le temps, à l’intérieur. » (p. 16) C’est là que l’être à la vie s’allie dans la complicité de la présence « pour donner corps à l’évidence » :
« oui, le héron, la buse, oui ce vol des colverts
d’où vient leur foi, la volonté qui les anime
par où coule et par quoi les arbres sont verts
ce qui les pousse et peut-être nous détermine ?

arrêtons-nous tous deux sur le bord du chemin
et dans l’impatience de tout, main dans la main. » (p. 37)

Alors, loin du « regard social » (p. 30), l’être, par « cette eau délivrée du mensonge et des rôles » (p. 31), retrouve grâce au poème cette unité de soi qui est aussi sa raison d’être :
« vois comme ici je réunis
la vie qu’ailleurs tu désaccordes » (p. 78)

Ce recueil démontre que le poème est un effort vers la joie, malgré tout…

A.M.
octobre 06


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