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Benjamin Fondane, par Claude Vigée

9 mars 2007

par Claude Vigée

Un poète dans la tourmente

 [1]

Aujourd’hui, en ce lieu funèbre, je veux m’efforcer de servir la mémoire d’un poète méconnu qui m’est resté étrangement présent dans le silence mortel qui l’entoure encore. Jamais l’écoute simple, directe, l’articulation à voix haute et nue, des poèmes de Benjamin Fondane n’a été aussi urgente. C’est seulement ainsi que l’on peut mesurer à quel point cette parole nous touche au plus vif, et nous pénètre en profondeur. Elle parle pour nous, elle dit notre destin, et nous rappelle le sien, si tragique, en même temps que celui des autres martyrs du monde. Jamais, non plus, la lente lecture approfondie de ces strophes n’est plus éclairante que dans la période d’angoisse récurrente où nous sommes plongés actuellement, égarés une fois de plus dans le terrible labyrinthe sans portes de l’histoire en gestation.

Qui est Benjamin Fondane (1898-1944), ce poète juif né en Roumanie en 1898, installé à Paris en 1923, gazé à Auschwitz-Birkenau le 3 octobre 1944 ? Un voyageur sans bagages ni frontières, errant de par le monde, comme il le dit lui-même, en génial « Ulysse juif ». Lutteur épique, Fondane appelle « sel sauvage » la force de surrection absurde qui jaillit en lui, cette force intime qui est la source vive d’énergie contemptrice de notre triste petite raison machinale et terne. Dans son tréfonds grandit le germe divin qui suscite « les prophètes du vouloir-vivre dans l’infortune ». Joignant ma voix à celle de Monique Jutrin, je voudrais, dans ce Mémorial de la Shoah, confesser la fraternité d’âme, la complicité qui me lie depuis longtemps à un homme que je n’ai jamais rencontré dans cette vie, mais dont le souffle, et peut-être même la présence charnelle, invisible, ont opéré en moi par le seul pouvoir qu’exerce sa parole, au-delà de la nuit. Je crois que Fondane a su lire en chacun de nous, dans la clairvoyance prophétique de son esprit qui souffre. Il a su, ainsi, prédire longtemps d’avance, et de manière inquiétante, – comme le fait tout grand poète –, ce que serait à brève échéance le sort de sa propre génération, puis de la mienne.
Alors qu’il se voit déjà emporté, brisé par la tempête, pris dans l’histoire féroce qui s’annonce, il a osé déchiffrer consciemment notre épreuve à venir, notre tragédie à tous. Il a énoncé notre fatum individuel et collectif, bien avant que ceux parmi nous qui naquirent dans les années vingt de l’autre siècle y soient confrontés à leur tour.
Fondane est un prophète de malheur, certes, mais c’est d’abord un ami, un confident, un guide intérieur fiable, en même temps que le porte-parole visionnaire, – selon la grande tradition juive –, de la catastrophe universelle en gestation en Europe dès le début des années trente. Une épreuve à laquelle il fait face les mains nues, et seul.
La mélodie âpre, la voix souvent éraillée, dissonante et obstinée qui gronde dans la poésie de Fondane ont donc bien accompagné en sourdine, tel un Nigoun immémorial, à la fois lointain, étrange et familier, mon propre cheminement de poète et de survivant de ce siècle terrifiant.

L’Exode constitue, à mes yeux, l’œuvre majeure de Fondane. Nous y retrouvons le thème permanent du destin sans merci subi par l’étranger, l’homme séparé du monde, d’autrui, et de soi-même. Mais ce thème est approfondi, dramatisé ; à travers les figures matérielles qu’il convoque, il prend une ampleur formidable et s’associe très vite avec l’évocation brûlante de l’ortie. Dans bon nombre de poèmes de l’époque où il écrit L’Exode, l’ortie apparaît, non comme une simple allégorie poétique de la douleur de vivre, mais comme l’incarnation élue où se manifestent à la fois le mal-être et la force de vivre, de souffrir et de perdurer, du poète traqué par la mort. L’ortie fait mal, elle brûle qui la frôle, mais elle réveille le dormeur encore inconscient du drame qui l’assaille, et elle l’empêche d’oublier. Elle est ce qui, au cœur de nous-mêmes, nous tourmente et nous pousse en avant. L’imagerie ambivalente et bizarre de l’ortie rend perceptible au lecteur distrait la souffrance encore sans paroles qui se lie au feu intérieur, comme elle annonce la chute de la foudre de l’histoire qui, en éclatant sur notre monde, ravagera toutes nos existences.
En s’identifiant à l’ortie, Fondane choisit l’emblème de l’humiliation, salvatrice et dégradante à la fois. herbe amère de l’exil, une mauvaise herbe tenacement accrochée au sol pierreux, dont le toucher, irritant, et la manducation brûlante sont devenus la tâche quotidienne du poète banni, à jamais chassé « hors du camp », égaré dans une Pâque d’exode au fond d’un désert sans fin et sans but. Tout comme le fut Ulysse, nous rappelle le poète juif en pleine Shoah, chaque homme est en proie au cauchemar perpétuel du monde, « ce lieu livré aux orties ».
Sur la route de l’errance, dans cette fausse paix de l’ordre universel depuis longtemps brisé, écrit-il, l’ortie, l’ortie rompt les grands pavés disjoints de la civilisation occidentale en miettes. Entre les pavés fracassés par la guerre, la violence jalouse et la haine viscérale issue des peuples, pousse et repousse obstinément l’ortie. L’image du sel, aussi, porte cette double signification : « sel sauvage » du génie créateur de l’océan à jamais indomptable, de l’esprit non résigné à la destruction finale ; mais aussi le sel aride de la stérilité dernière, le poison gris qui jonche les dunes du désert aux alentours de Sodome, sur les rives désolées de la mer Morte. Exposé à ce qu’il nomme, à la suite des prophètes bibliques, « les désolations du sel », le poète jeté dans le désert temporel de la vie moderne, implore : « Ayez, ayez pitié de ces pauvres orties. » On croit entendre ici l’écho lointain d’une célèbre ballade de François Villon… Pourtant, Fondane ne dit pas : « Ayez pitié de ces pauvres hommes », ou « de ces pauvres juifs » (comme lui-même) ; d’abord, il crie merci pour « ces pauvres orties ». Il se reconnaît d’emblée en elles. Son chant hoquette comme un sanglot étouffé, un soupir d’amour touchant ; en même temps s’y déchaîne un cri brut d’une concrétude formidable. Malheur à moi, malheur à l’ortie que je suis devenu, en proie au mauvais désir des meurtriers, mes frères !

Je ne veux pas faire devant vous une leçon de poétique fondanienne ; il faut cependant que je dise quelques mots à ce sujet. Ce qui me frappe dans ces chants nocturnes, c’est l’extraordinaire pouvoir de matérialisation des affects, la figuration sensible des émotions les plus indicibles, les plus enfouies en nous-mêmes : celles qui, ailleurs, demeurent largement inavouées, ou inavouables.
Reprenant, peu avant de mourir à Auschwitz, les termes plus anciens de son Ulysse de 1933, il évoque encore une fois, dans un monde mis à feu et à sang, « les tendres et périssables choses si chères » d’ici-bas. Ce sont justement ces choses-là, si banales, qui symbolisent, dans leur obscurité et leur modestie naturelle, l’ortie et l’être humain, piétinés ensemble par la Bête. Fondane s’exclame encore, dans les strophes consacrées Au temps du poème : « Ce n’était pas l’étonnement mais peut-être / une sordide angoisse / qui m’avait fait pousser dans ce faubourg d’orties. »
Dans un excellent essai, Gisèle Vanhese souligne la position si ambiguë d’Yves Bonnefoy, illustrée par le thème de l’ortie, – bel emblème ‘lyrique’ de deuil universel pour lui, mais cri de souffrance issu du piétinement du ‘bouquet d’orties’ pour Fondane, chez qui se confondent l’écrasement de l’ortie et celui de son visage piétiné d’homme singulier. On ne saurait mieux manifester la différence, sous l’apparence d’une convergence illusoire. Chez l’un se célèbre une liturgie noble et magnifiquement impersonnelle de la finitude terrestre ; chez l’autre jaillit la métaphore brûlante, le témoignage immédiat du malheur de vivre et de l’exclusion meurtrière : « Ma demeure est hors du camp. » Nous ne sommes pas là dans le même univers. C’est Auschwitz qui fait la différence. Comment, là-bas, « desceller l’emmurement où se fonde toute parole poétique » ? Fondane, lui, ose tracer l’ébauche d’une vraie réponse : c’est le cri du bouquet d’orties, justement. L’essai de Gisèle Vanhese fait bien ressortir la cruelle grandeur prophétique de cette annonce de 1942 : « Souvenez-vous seulement que j’étais innocent. »

Ainsi, le Fondane meurtri victime de ces années d’orties-noires, ne se met à l’écart ni de l’humanité dégradée par l’engeance de Caïn, ni à l’abri du monde matériel aveugle et indifférent, bien qu’il soit sans illusions sur la brutalité innée, la lâcheté, la faiblesse, la méchanceté permanente de ce cosmos infernal. Citons-le encore, au début de la « Préface en prose » :
« C’est à vous que je parle, hommes des antipodes,
Je parle d’homme à homme
Avec le peu en moi qui demeure de l’homme.
 »
Parole juive par excellence que celle-là ! Vous vous souvenez peut-être de l’étonnante sentence du sage talmudique Hillel l’Ancien, consignée dans les Pirkéi Avoth (Traité des Pères) : « Là où il n’y a pas d’hommes », – (et Dieu sait que le monde actuel en est étrangement dépourvu !) – « Dans un lieu où il n’y a pas d’hommes, toi, efforce-toi d’être un homme ! »
J’ignore si Fondane connaissait par cœur les Pirkéi Avoth de son enfance juive à Jassy. Mais il les reprend comme en écho ; « avec le peu en moi qui demeure de l’homme », en ces temps de déshumanisation totalitaire, dans une Europe livrée à ses mauvais démons.

A la fin de la « Préface en prose » de L’Exode, le poète évoque, sans peut-être y mêler trop d’ironie, ce que serait cette paix rêvée d’après la catastrophe actuelle, – la paix des cimetières régnant dans un après-guerre où les survivants oublieraient déjà leur propre apocalypse : « ‘Al ‘cheth she ‘chatanu » (en confessant tout bas le péché que nous avons commis ainsi…). Car nous perdurons au milieu des rares revenants de l’Enfer qu’imagine Fondane, dans un poème écrit peu avant sa marche au supplice, – ces spectres devenus oublieux de leurs propres souffrances restées enfouies en eux-mêmes, souvent même déniées face au grand jour indifférent d’autrui. Pour échapper peut-être à la hantise intime d’un monde de fantômes à peine engloutis hier par la cendre et la poussière, le poète reprend l’image obsédante de l’ortie. Elle est emblématique de son identité de poète-visionnaire témoin du mal de ce monde, mais garante aussi de l’obstination humaine à revivre coûte que coûte, afin de continuer ou même de recommencer l’aventure atroce d’ici-bas :
« Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
… souvenez-vous seulement que …
… j’avais eu, moi aussi, … un visage …
 »
Moi, Benjamin Fondane, dont les traits fragiles ont été effacés par la main de fer et le talon d’acier des meurtriers, je n’étais pas n’importe qui, ou n’importe quoi. Je n’étais pas une chose quelconque, une marionnette anonyme, actionnée par le hasard. Je portais mon humanité gravée dans ma forme personnelle, burinée dans la substance vive de mon corps ; j’avais eu, moi aussi, un visage. Quand je lis ces vers, datant sans doute de 1942, où Fondane, déjà, demande justice, en ces heures où l’horreur va bientôt parvenir à son comble, je crois entendre ce que sera, une décennie plus tard, la leçon d’Emmanuel Levinas insistant sur la dignité divine imprimée dès l’origine dans la face de chaque personne humaine, et sur la sainteté intrinsèque du « visage de l’autre ». Le visage d’autrui est porteur de son irréductible unicité, comme le Dieu d’Israël. Celui-ci n’est pas seulement Un, mais unique. Il ne saurait être comparé quantitativement à d’autres innombrables « Panim » (faciès), ni fondu, selon la vision païenne courante, dans la masse des autres dieux, des « Elohim a’herim ». Comme nous, ses créatures, Dieu est indépendant du sanglant marché mondial, puisqu’il demeure en nous, à la fois témoin des crimes et accusateur de l’assassin. C’est donc un porte-parole libre, le héraut non seulement de la noblesse céleste, mais aussi de la justice d’En-haut : « un visage d’homme, tout simplement… » Contemplant le tracé de sa propre destinée, dessinée devant ses yeux de chair comme les lettres de feu gravées jadis sur les murs royaux de Babylone évoquées dans le livre du prophète Daniel, Fondane, déjà proche de la fin, écrit ce merveilleux chœur de l’Exode qui rappelle la souffrance du peuple juif depuis les temps les plus reculés. Le chœur de l’Exode – un poème majeur –, rend actuels le souvenir de l’esclavage en Egypte et celui de la fuite du peuple hébreu libéré dans le désert. Le poète-philosophe, longtemps agnostique, se sent désormais un avec cet héritage, qu’il revendique en pleine Shoah. Loin de faire dans la dentelle, de broder par le moyen de ces images orientales une poésie décorative chargée d’ornements bibliques ou mythiques, Fondane s’identifie corps et âme au dur récit de l’Ecriture hébraïque. L’histoire du génocide antique perpétré par le Pharaon est revécue intégralement par lui au présent. Il la rejouera dans toute sa cruauté jusqu’à la mort, – un fils loyal d’Israël tué parmi tous les autres. C’est aussi pourquoi il reprend, dans un passage de son poème qui sonne comme l’écho d’un psaume, le leitmotiv initial du chœur de l’Exode. Il l’écrivit jadis, quand il se trouvait encore en France, sa patrie d’adoption devenue infidèle, tout en sachant qu’il n’y serait plus pour longtemps, car la police d’Etat de monsieur Bousquet à la solde de la Gestapo veillait sur lui comme sur les siens, par concierges délateurs interposés.
« Et quelle chanson chanterais sur une terre étrangère ?
Et chanterais-je ici la chanson de Sion
parmi des hommes étrangers ?
 »
Dans un poème également déchirant, au contenu plus inquiétant encore, empreint d’une lucidité impitoyable, il rappelle que si des Juifs sont devenus français, c’est « selon la mort ». La mort des héros juifs sur le champ de bataille de Verdun, comme volontaires dans les guerres mondiales de 1914 et de 1939, mais aussi la mort des victimes désarmées, demeurées sans défense, livrées aux nazis, par les sbires du maréchal Pétain. Etre des « Français selon la mort » : le génie satirique de Fondane équivalait à sa force tragique et lyrique !

Quoique soumise au mépris d’autrui, abandonnée comme une bête, ou offerte comme une simple chose, un vil objet de jouissance meurtrière, au bon plaisir sadique des maîtres de l’Europe, cette âme reste fidèle jusqu’à la fin au principe de vie. Une option qu’explicite ce verset mémorable : « Jamais je ne saurai me résigner. » Si les autres refusent de le reconnaître pour leur frère humain, le poète irrésigné leur répond par un double élan d’affection, sans calcul ni mesure : au lieu d’un cri de vengeance, un mouvement vers plus de vie : « Tu choisiras la vie, afin que tu vives » (Deut. 30, v. 19), fût-ce même aux approches de la mort.
A l’encontre de la froide rationalité technologique des tueurs, de leur planification négatrice de son esprit, il fait appel à la folie du don de soi gratuit. L’alternative au meurtre collectif se propose comme une oblation de tout son être. Il nous offre, en guise de réponse, une sorte de contrepoint absurde, terrible, mais vivant : un hymne de célébration de la fraternité humaine. Au vu de son poème, on a tendance à se dire d’abord : « Il ne sait pas ce qu’il écrit là ! » Ou serait-ce un contre-chant, chargé d’une immense ironie macabre ? Mais non, il ne s’agit nullement d’un sarcasme formulé in extremis par une âme désespérée. En plein malheur, au plus sombre de l’exil, il trouve la force de s’écrier : « Que prenne fin l’exil en la terre étrangère ! » Concevoir un souhait pareil, l’articuler en vers alexandrins aux rythmes calmement mesurés en de telles circonstances, relève d’un miracle de courage et de bonté devant l’existence atroce. Nous le voyons : la vie et la poésie de cet homme hors du commun sont une seule et constante affirmation de la vie : face à la mort, qu’il affronte au mépris de sa toute-puissance défiée les mains nues, comme Jacob notre père lutta toute la nuit avec Samaël, le démon angélique porteur du poison fatal. Dans un de ses plus beaux textes, alors qu’il est déjà marqué par le mauvais sort, Fondane consigne ces simples mots : « Demain est lui aussi un jour. » (Le chant du prisonnier, 1940).

A mes yeux, l’existence et la poésie exemplaires léguées par ce pionnier trouvent leur figuration sensible dans un objet qui m’a fasciné depuis l’enfance. Dans l’office attenant à la cuisine de ma grand-mère, autrefois en Alsace, ou bien dans la cave, au grenier, en quelques recoins obscurs de la vieille maison familiale, j’aimais battre l’un contre l’autre deux morceaux de silex ramassés dans le jardin. Lorsqu’on frappe ainsi les pierres à feu dans l’obscurité, soudain jaillit entre elles une lumière éblouissante. Une gerbe d’étincelles éclaire tout à coup la nuit domestique, et qui sait ? elle va peut-être s’élargir en fusant jusqu’au ciel… La pierre à feu heurtée, comme le poète fait des mots compacts dont surgira son chant lumineux et aérien, rappelle à l’existence présente la force potentielle de la vie qui attend, cachée, muette, au milieu du silence et de l’opacité du monde. Cette lumière secrète, enfouie dans les éclats de silex que l’enfant frappe en cadence, exige pourtant son prix : la destruction soudaine de la pierre à feu. Celle-ci ne se transforme en flammes folles qu’à condition d’être elle-même détruite dans l’action prométhéenne de l’âme, comme le sera aussi le poète livré à sa passion créatrice tout au long de ses années de vie. L’acte même de la poésie est une forme de destruction magnifique et rayonnante de l’ancien moi, trop longtemps figé dans le carcan social du parler quotidien, soudain transmué en vue d’une nouvelle et impensable naissance : « Demain est lui aussi un jour », – (« peut-être », dit le Zohar).
Quand j’avais huit ou neuf ans, chez nous, bien à l’abri, parfois aussi dehors, la nuit, à la campagne, dès que je frottais vigoureusement un morceau de silex contre l’autre, j’imaginais que de cette manière-là je rendrais enfin visible le ciel sombre tout entier ! Rêves d’enfants, songeries de poète ! mais c’est tout un ! De mes deux mains d’enfant nues, j’allais engendrer le ciel étoilé lui-même.. Je ne savais pas consciemment que c’était une vision apocalyptique des choses ; je me contentais de m’amuser dans le noir, de jouer en cachette avec la foudre arrachée à la terre du verger de ma grand-mère. Lorsque d’un seul coup asséné sur l’éclat de pierre luisant le ciel est rendu visible à l’œil nu, que va-t-il rester, demain, de la pierre à feu ? La cendre et la fumée, avec l’odeur à la fois âcre et douce du brûlé minéral…

Nous rejoignons ainsi le thème central de l’Exode de Fondane, qui traverse comme un leitmotiv l’œuvre entière du poète assassiné. Où s’égare la fumée ? Dans l’obscurité du monde, à la voûte infinie, un instant inondée et vaincue par la flamme chtonienne du silex. La flamme jaillie des morceaux de silex brisé provient certes de la terre familière. Mais, vue à travers les yeux de l’enfant, la braise envahit un espace imaginaire sans limites, elle crée pour lui seul un nouveau ciel. Tel est également le but que vise le poète, en se servant des mots humbles et pesants de tous les jours. Il accomplit spontanément ce miracle, ou devrait, à tout le moins, être conscient du désir de l’accomplir. Avec les paroles usées de tous les jours, en remuant la lourde boue brune de la vieille langue terrestre, il peut parfois faire scintiller tout à coup entre ses lèvres un jeune univers fait de lumière et de beauté.
Ainsi la parole de Fondane rayonne à pleins feux dans le puits noir premier de nos âmes ; c’est une parole souvent insupportable de cruauté et de vérité, comme celle des grands prophètes d’Israël, qui résonne par exemple dans le livre de Job ou dans les Lamentations de Jérémie.
Engendrée par la violence aveugle de ce monde, la mélopée sourde de Fondane nous éclaire, comme je m’éblouissais dans l’obscurité de la cave silencieuse, croyant illuminer le monde que je pressentais au-delà, dans l’ailleurs sans fin, tout en battant rythmiquement mes deux pierres à feu. A demie étouffée par la souffrance, cette présence nous soulève un instant éternel au-dessus de nous-mêmes. Un homme trahi, qui savait que son temps de vie personnel allait être anéanti, a osé faire appel à ce qui, dans l’être ou le non-être derniers, se situe à la fois avant et après le Temps. On peut penser que c’est là une position psychique intenable, adoptée sous l’emprise d’une folie absolue. Mais cette folie est aussi une foi qui ne reconnaît nulle frontière humaine, – une confiance qui va au-delà de tous les petits calculs prudents ou désespérants. Ce pur élan renverse les bornes mesquines de notre réalité. Fondane ose concevoir, avec toutes les forces de son âme et de sa chair vouées au four crématoire par les meurtriers rieurs de son siècle, une vérité jaillissante qui prendrait sa source au-delà du Temps d’aujourd’hui.

Dans un des poèmes ultimes du Mal des fantômes, recueilli plus tard, et qui date sans doute de 1943, nous lisons :
« Le temps est fini. On commence
un autre voyage. Mais là, nous voyageons ensemble
dans un poème dont je suis le pilote
en un temps, en un temps où il n’y a plus de temps
. »
A la fin, le poète de L’Exode nous révèle sa mission : nous conduire, – comme Virgile guide de Dante –, vers un temps où il n’y a pas de temps, à travers l’atrocité née de la durée de notre vie présente. Telle est – je n’ose dire la leçon –, mais la grande et sublime musique funèbre de Fondane. J’aimerais, en guise de conclusion, dire un très bref poème que j’ai écrit à sa mémoire, un neuvain intitulé « Pierre à feu » :

La flamme du silex
se recourbe en espace
dans l’air silencieux.
L’éclair laisse un trace :
l’ongle gris de l’encens
écrit sur le couchant
le nom secret de la fumée –
souffle ultime qu’exhale
la pierre consumée !

Claude Vigée *
(mai-décembre 2006)

* Tous droits réservés ; propriété de l’auteur.

http://www.fondane.org/

Notes

[1Communication faite au colloque consacré à l’œuvre de Benjamin Fondane, qui s’est tenu au Mémorial de la Shoah, à Paris, le 21 mai 2006. Article publié également dans les Cahiers Benjamin Fondane.


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