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Avec Claude Vigée, le temps du deuil

9 mars 2007

par Florence Trocmé

Vivre, c’est être là [1]

MP3 - 9.6 Mo

Aujourd’hui, m’apprêtant à tenter de dire les moments vécus auprès de Claude Vigée, c’est un état d’âme bien plutôt que d’esprit que je voudrais tenter de décrire. Une émotion, profonde, puissante. L’évidence d’avoir vécu un événement très particulier.
Le mercredi 21 février 2007, l’University of London Institute à Paris avait prévu une rencontre avec le poète. Mais le 17 janvier 2007 disparaissait Evelyne, son épouse, celle qui fut la femme de toute sa vie, sa cousine germaine, aimée dès l’adolescence, épousée très tôt et avec laquelle il aura vécu plus de soixante-dix ans. Claude Vigée a néanmoins tenu à honorer cet engagement qui aura été sa première sortie après l’inhumation à Bischwiller et un court séjour en Alsace.

La poésie comme unité d’être

Anne Mounic commence par dresser les grandes étapes de la vie de Claude Vigée, rappelant à quel point elle fut itinérante (l’Alsace natale, l’exil aux États-Unis, les années à Jérusalem, puis Paris), évoquant la pratique de pas moins de sept langues : l’alsacien et le judéo-alsacien dont il est sans doute un des derniers locuteurs, le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et l’hébreu. On se rendra vite compte à quel point les traditions, littéraires notamment, se mêlent dans l’imaginaire et la mémoire de Claude Vigée, de Shakespeare à Goethe, de Rilke à Saint- John Perse, en passant par T.S. Eliot, Baudelaire et toute la tradition hébraïque, la Kabale, le Talmud, le Zohar et la Bible bien sûr. Et Anne Mounic de montrer que le lieu de l’unité de cette vie est la poésie. La poésie comme unité d’être est au demeurant le titre qu’elle donne à sa communication. Elle insiste sur le refus du dualisme qui habite le poète, et revient sur la notion de jouï-dire et l’analogie constamment faite entre l’acte sexuel et l’acte poétique qui « témoigne du vivant et l’engendre dans l’instant de feu du poème ».
Claude Vigée explique que dans le Talmud, le religieux et le charnel se mêlent intimement et évoque une première fois ce tout récent poème, écrit quelques jours auparavant et qui montre lui aussi comme vie de l’esprit et vie du corps ne sont jamais séparées. Le rythme de la marche, retrouvé après les premières semaines du deuil, dans une promenade au Ranelagh : « Pendant la marche ça s’éveille et ça trouve les mots qu’il faut »,. Revenant sur la question d’Anne Mounic, il dit avoir précocement laissé éclore en lui la conscience d’une sexualité relevant à la fois du religieux et du charnel, autour d’une triple quête : celle de la jouissance, puis la réception de la « dilection de l’amour », l’amour naissant qui répond à la présence d’un autre être et enfin la quête du salut, « trois forces qui se sont donné la main pour ne plus lâcher prise ». Et de s’étonner de sa longévité, lui l’enfant fragile, lui dont tous les proches ont disparu, lui qui n’aimait pas le sport sauf « marcher, nager, courir, faire de la bicyclette ». Et de sa « résilience » à la fois mentale et corporelle [et l’homme qui est là, vraiment là de toute sa présence, alors même qu’il est dans l’ombre du deuil, est en effet extraordinairement beau, vivant, suivant les méandres et les digressions souvent complexes de sa propre pensée sans un instant d’hésitation, faisant monter de sa mémoire des citations entières de Saint-John Perse, de Baudelaire, s’agaçant mais à peine de ne pas trouver la fin d’un énième vers !].

Les grands maîtres

C’est que l’idée de l’énergie vitale et créatrice est très forte, énergie qui « s’exerce aux frontières actuelles, en défiant cette précarité ». « Je suis un être de défi », dit Claude Vigée, « d’accord avec tout le monde à condition que ce soit mes idées », ajoute-t-il avec humour, se décrivant comme « un mauvais esprit prudent ». Mais comment tout cela est-il possible, s’interroge-t-il, comment faut-il comprendre, comment non pas jouer le jeu, mais jouer son rôle, sa partie ? Avec l’aide en particulier de Shakespeare, du Goethe du premier Faust et de Conversations avec Eckermann qui lui ont permis de reconnaître, dès l’adolescence, ce qui était en lui mais pour quoi il n’avait pas encore de mots, « dette à jamais ». Il revient sur la question de la jouissance, montrant qu’il n’a jamais succombé à la « double tentation », d’un côté être un automate égocentrique au service de sa seule volupté personnelle (machine à sexe) ou de l’autre côté s’imposer un ascétisme moralisateur. S’intercale ici sur le ton de la conversation intime, une première évocation d’Evy, sa cousine, leur approche commune de la sensualité, leurs dialogues sans fin, les confidences qu’ils se faisaient alors qu’ils n’avaient que seize, dix-sept ans et puis plus tard la découverte des caresses et cette tranquille assertion que « la vie érotique est une manifestation évidente de la grâce divine ». Puis de dire, avec autant de simplicité « le bonheur appartient maintenant à autrefois depuis quelques semaines ». Comment devenir, comment rester vivant, maintenant ? L’échange de ce jour est présenté comme l’occasion d’une « remontée comme le nageur qui a touché le fond », car il faut « apprendre à vivre encore un peu, la dernière étape ». Claude Vigée à la fin de la rencontre remerciera l’assistance d’avoir rendu possible cette « libération ».

Le surgissement du poème

Anne Mounic tente de ramener, sans beaucoup de succès, Claude Vigée à des aspects plus théoriques de son travail. Lui revient au concret du surgissement du poème, évoque ses premiers écrits au commencement de la guerre, influencés à la fois par Valéry et Baudelaire. Quand survint la publication du statut des juifs. Son exode vers Toulouse, sa difficulté à se situer dans ce chaos, seul, sans maître, sans directeur de conscience. Sa découverte de la Bible au contact de jeunes juifs. La poésie qu’il continue à écrire, les études de médecine interrompues, mais qui lui auront laissé le temps d’être confronté là aussi à la mort, par la dissection de cadavres (« qui n’étaient pas en plastique comme aujourd’hui »). Sa découverte qu’écrire une œuvre où on ne tienne pas compte de tout ce qui arrive est impossible : « Il fallait donc en même temps faire fusionner le récit (témoignage, distance), la prose, la narration, la méditation sur ce qui arrivait, était arrivé et les moments d’exaltation ». Répondant ainsi à la question posée par Anne Mounic sur cette forme particulière par lui inventée, le judan, associant la poésie et le récit, ce dernier souvent d’une crudité, d’une concrétude (Lévinas) réelles, les faisant fusionner.
« On avance dans la vie en boitant », dit-il évoquant Jacob et sa lutte avec l’ange, on associe le mouvement de la prose, horizontal et celui de la poésie, vertical. Il s’arrête sur la lettre aleph, la première lettre de l’alphabet hébreu, de valeur numérique 1, en fait une lettre muette qui a toutes sortes de valeurs vocaliques.

« Brûlez l’échafaudage »

Suivant un chemin apparemment vagabond mais en réalité très cohérent, Claude Vigée passe à Saint-John Perse qu’il a bien connu aux États-Unis et qu’il est allé voir plusieurs fois. Il relate cette conversation étonnante où Saint-John Perse lui parlant précisément de cette fusion que tente le jeune écrivain du récit et de la poésie, lui dit que les choses du siècle ne devraient pas apparaître dans la poésie, que l’expérience doit être cachée et transformée, concluant en disant « brûlez l’échafaudage », le poème à part, la prose à part. Il évoque aussi la question des rapports de Saint-John Perse avec Claudel qui dans la maison de Francis Jammes tenta de convertir Alexis Saint Leger Leger et ce dernier de dire « il n’a pas réussi parce que je suis sauvé de naissance ». Remarque sidérante qui va poursuivre Claude Vigée pendant des années (« quel toupet » !) jusqu’à ce qu’il rencontre en 2003 Loïc Céry, jeune spécialiste de Saint-John Perse, qui lui expliquera que l’expression vient tout simplement des origines du poète, né à La Guadeloupe où est « sauvé de naissance » qui est issu de la bourgeoisie blanche créole, descendant des premiers colons, un béké ! Quant à l’échafaudage, Claude Vigée invoque Homère et Dante comme presque seuls à avoir réussi à fusionner l’expérience de la vie et son horreur. « Il n’y a pas de consolation, mais une juxtaposition de l’inconsolable et de la joie ». Invoque cette fois Baudelaire conscient de la double origine du poétique, le noyau pulsant originel, le « démonique », l’aleph d’une part et les « Petites vieilles » de l’autre, l’horreur de la vie sauvée parce qu’elle est assumée [je note à cet instant les innombrables vers que Claude Vigée sait par cœur et son regard tourné vers l’intérieur en quête de quelques bribes qui lui échappent, il y revient, deux fois, comme s’il sondait sa mémoire, sûr de les retrouver, il tâtonne assemblant les mots, les rejetant, les réassemblant]. Et le poète de dire encore, comment dans sa propre « arrière-boutique » il y a un mouvement giratoire, kaléidoscopique entre ces deux opposés. Le malgré tout, le peut-être.
Le peut-être ? A Jérusalem, il a étudié les grands livres de la tradition hébraïque et avec ses maîtres, a longuement discuté de la question du Buisson ardent et du nom de Dieu, le « je me ferai devenir que je ferai devenir », traduction de YHVH et qu’un jeu de lettres très savant permet de transformer dans le mot hébreu qui veut dire peut-être : « Le nom de Dieu est peut-être et ce que j’ai à dire est de cet ordre-là, pas plus, pas moins, le reste, gageure, folie, danse » conclut le poète.

Flash Video - 2 Mo
Lecture London University Institute in Paris

Le temps des lectures

Vient ensuite le temps de la lecture de quelques poèmes, admirablement dits par le poète, voix du poème, lestée de silences, qui laisse le temps d’entendre les résonances. Poèmes extraits d’un recueil de la fin des années 80, Apprendre la nuit, paru chez Arfuyen avec les poèmes « L’œuvre de l’araignée noire » ou encore « Petite musique d’automne » où l’on entend « la mémoire enfermée au cœur absent des choses » et que « l’âme spirituelle entend ce qu’elle ne comprend pas ».
Puis des textes issus de Danser vers l’abîme publié en 2004 et en particulier « La Barque dans le vieux Rhin ».
Enfin, bouleversants, les poèmes du deuil. Dont le premier, écrit alors qu’Evy venait de s’éteindre, lui seul auprès de sa dépouille de trois heures à sept heures du matin, dans la nuit mortuaire, poème né en trois langues, l’hébreu, le dialecte alsacien, le français, poème lu de nouveau devant la tombe ouverte au cimetière de Bischwiller. Puis cet autre poème écrit la veille du 30e jour après le deuil, jour où dans la tradition juive on allume une lumière. Avec l’évocation dans les textes de deux expériences profondes du deuil, une incursion dans la penderie, dans « l’armoire d’Evy » et tout au fond de cette armoire « la douce laine de la mémoire » et la découverte dans un porte-monnaie vide abandonné dans un caddy de courses de cinq tickets de métro, qui n’auront pas été utilisés.
Claude Vigée et Anne Mounic

Non pas anecdotes, mais bien plutôt clôture de ce moment que le poète nous a donné à partager, quelques amis et quelques anonymes, démontrant au terme de ce parcours dans l’œuvre et dans le deuil comment il savait mêler le concret et le spirituel. Comme il a bien fait de ne pas écouter le conseil de Saint-John Perse de ne pas avoir brûlé, de ne pas brûler l’échafaudage.

Texte et photos : Florence Trocmé

Enregistrement audio-vidéo : Guy Braun

Notes

[1La maison des vivants, La Nuée bleue, 1996, p. 111
Ce texte est paru sur le site Poezibao.com le 23 février 2007


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