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« Aux bois dormantI » Traduction par Jean Migrenne

24 avril 2019

par Jean Migrenne

Aux bois dormant

I

Jamais non jamais, ma petite si loin emportée, si proche pourtant,
Au pays des contes de coin du feu, par le charme des mots endormie,
Ne crains ni ne crois que le loup au chaperon de blanc mouton
De sept lieues botté, rogomme bêlant, cœur léger, va fondre sur toi,
Mon trésor, mon trésor,
D’une tanière dans les feuillages floqués du serein de l’année
Pour te dévorer le cœur dans la maison du bois aux rêves jolis.

Dors d’un lent, d’un bon, toujours profond sommeil, magique et rare et sage,
Ma petite qui la nuit passe par le doux pays des légendes
Avec tes sabots ferrés : nul gardien d’oies ou de pourceaux ne va se changer
En roi des cours de ferme, en bouteur d’enfer à la cour
Pour, prince de glace
Charmant, venir se gagner ton cœur de miel jeté avant l’aube
Dans une soue de jeunes groins, un nid d’oisons bridés, tout dard et brûlure.

Le songe innocent culbuté en ravine sous le courtois boutoir
Ou mis en perce dans un ébouriffage de plumes, ma voyageuse ne pleure davantage.
Tu es à l’abri de la bave de carabosse sur son manche, sous l’égide des fougères,
De la fleur aux bois dormant et du donjon de ceux de Robin.
Passe ta nuit dans la paix,
Demeure indemne et laisse glisser le brame de l’engeance aux balais.
Jamais, mon enfant, avant que ne t’appelle au sommeil le glas lugubre,

Ne crois ni ne crains le satyre du bocage ou le maléfice,
Aux crocs neigeux de sang, tandis que tu es si proche et si loin :
Car quel autre vampire hante les sous-bois sur le sommet à freux
Ou rôde par monts et vaux de lune que son clair écho sorti
Du puits aux étoiles ?
Une colline frôle un ange. De la cellule d’un saint l’oiseau de nuit
Chante laudes par couvents et cathédrales de feuillage

Pour son arbre rouge en gorge et en gloire de trois Marie.
Sanctum sanctorum l’œil bestial est au bois qui compte
Ses neuvaines en pétales de pluie et la hulotte, spectre de tous les spectres
Égrène le glas. Goupil et hallier s’agenouillent devant le sang.
Voici que les contes glorifient
Le lever de l’étoile au pré, qu’à longueur de nuit les fables paissent
À la cène du seigneur où l’herbe s’incline. Crains surtout

Et à jamais non pas le loup sous son chaperon bêlant
Ni le prince à broches, dans la bauge du grand rut, à couenne
Et fange d’amour, mais le Larron innocent autant que serein.
Sainte est la campagne : Ô ! Demeure dans sa générosité
Connais sa verte bonté,
Sous le moulin de lune en prière au bois joli
Que fleurs et cantiques te protègent et puisse ta joie en grâce

Reposer. Dors paisible enchantée dans l’humble demeure
Au verger agile de l’écureuil, sous le linge, le chaume
Et l’étoile : bienheureuse, et à l’abri, bien que tu coures les quatre grands
Vents, de l’ombre qui couvre et de celui qui rage à la bobinette,
Au calme dans tes vœux.
Pourtant la nuit toute bec et palmes, les sous-bois à-ressorts
Te réservent une sortie à coup sûr du Larron chafouin

Furtif comme neige et doux comme serein soufflé sur l’épine,
Cette nuit et chaque immense nuit jusqu’à ce que sonne lugubre un glas
Au clocher appelant au sommeil par-dessus les stalles
Des légendes au coin du feu mon amour, mien et dernier ; et l’âme de marcher
Sur les eaux sans toison.
Cette nuit et chaque nuit depuis ta naissance quand plut l’étoile
Sans cesse et toujours il se faufile, dans la neige qui tombe,

Dans la chute de pluie, de grêle sur les laines, dans la brume du val qui court
Les stalles aux foins d’or, quand tombe le serein sous le pommier
Qui farine à tout vent et l’archipel pilonné
Des feuilles du matin, quand tombe l’étoile, quand ailé
Dans sa chute
Glisse le pépin qui fleurit dans notre flanc à plaie ouverte,
Dans la tombée du monde, dans un sourd cyclone de silence.

II

La nuit et les rennes sur les nuages par-dessus les tas de foin
Et les cocardes de foire aux ailes du grand rock !
La saga de prière qui caracole ! Et, tout là-haut, sur les vents à-ressorts
Détalent et s’élèvent
De leurs noirs sanctuaires des corbeaux croassant, saintes écritures
Des oiseaux ! Parmi les coqs tout feu et flamme le renard

Roux ! La nuit et la veine d’oiseaux dans le poignet du bois volant boutonné
De prunelles ! La pastorale qui palpite dans le lacis des feuilles !
Le ruisseau qui sort des manches noir-curé du fourré à revers
De givre hérissés
Des carillons du rossignol ! Le souffle dernier
De la ravine aux chants déchirés et la colline en surplis

De cyprès ! Le carillon dans la cour écrémée
De l’averse de petit lait sur le seau ! Le prêche
De sang ! La veine à cor d’oiseau ! La saga qui caracole
D’hommes-sirènes
En séraphins ! Les corbeaux évangélistes ! Tout est signe qu’il viendra, cette nuit,
Lui qui est roux comme le renard et chafouin comme le vent-à-ressorts.

Enluminure de musique ! La mouette à dos noir bercée
Par la houle du marchand de sable ! Et le poulain au pré battu qui vogue
Sur ses vagues vertes en silence, fers de lune aux sabots,
Dans le sillage des vents.
Musique des éléments, qu’un miracle crée !
La terre, l’air, l’eau, le feu, chantent l’entrée dans l’œuvre au blanc,

L’or des foins aux cheveux, mon amour en sommeil, aux yeux de ciel
D’éclaircie, dans la demeure nimbée, si ténue dans son voyage au bout
Des collines, tenue, bénie, pure, et si calmement
Couchée que le ciel
Pourrait en détraquer ses planètes, la cloche pleurer, la nuit s’empocher les yeux,
Le Larron se déposer sur les morts comme une tombée de serein,

S’il n’y avait la terre pour tourner dans le saint au creux
De son cœur ! Le sournois furtif entend voler la plaie de son flanc
Autour de l’astre, il vient à celle que je chéris comme neige annoncée,
On croirait
Le voir affluer sur l’estran de fleurs en docile flot de serein,
Le voir en escadre de nuages parader comme à la revue. Oh le voici

Qui vient à mon adorée, voleur ni de blessure à ras
Des flots, ni de chevauchée aux étoiles, ni de ses yeux, ni de ses cheveux de flamme,
Mais de sa foi en ce qu’après chaque immense nuit et la saga des prières
Il est là qui lui enlève
Ce qu’elle croit : que cette nuit est la dernière où il va, foi de sans loi,
Venir la quitter quand elle s’éveillera sous l’astre débridé

Nue et délaissée dans ton chagrin de ne plus le revoir.
À jamais et toujours par tous tes vœux crois et crains
Mon trésor en sa venue ce soir comme nuit après nuit mon trésor
Depuis que tu es au monde :
Alors tu t’éveilleras, du bois dormant, ce matin et chaque premier matin
Dans une foi qui pas plus ne meurt que le tollé de l’astre jugulé.


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