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Autour de Cézanne : C.Tomlinson et E.Grennan, par Michèle Duclos

29 septembre 2007

par Michèle Duclos

Autour de Cézanne, deux poètes du regard : Charles Tomlinson et Eamon Grennan

Qu’ils aient été tous les deux inspirés par la peinture de Cézanne serait une faible excuse pour rapprocher le Britannique Charles Tomlinson et l’Irlandais Eamon Grennan si leurs poésies respectives n’avaient en commun d’avoir subi tôt dans leur carrière l’influence de la poésie américaine, chacun d’eux y puisant une vitalité stylistique qui leur a permis de renouveler la tradition prosodique dans leurs pays respectifs. Surtout ici, ces deux poètes ont en commun d’être, pour reprendre l’expression de Théophile Gauthier, des hommes pour qui « le monde visible existe ».

Charles Tomlinson

Né en 1927, Charles Tomlinson après des études à Cambridge où il eut pour tuteur Donald Davie, a exercé à l’Université de Bristol une longue carrière d’enseignant entrecoupée de voyages planétaires et d’invitations dans de prestigieuses universités américaines. Sa vocation de poète (traducteur du russe et de l’espagnol et ami d’Octavio Paz) s’est doublée d’une carrière de peintre : il a exposé tant au Canada que dans de grandes galeries britanniques, dont la Hayward Gallery à Londres.
Le monde visible existe pour Tomlinson, mais pas comme simple mimesis. Le terme d’« anaktasis » qu’utilise après Yves Bonnefoy le poète et universitaire Michael Edwards dans Le Génie de la langue anglaise, (Livre de Poche, 2006) s’applique bien au poète dont il écrit qu’
« Un des dons les plus remarquables de Charles Tomlinson est l’extraspection, le désir insatiable de voir, d’entendre, de saisir par l’esprit ce grand Réel où nous nous trouvons, en disciplinant le moi pour que la poésie au lieu de faire sa pâture de ces tours et retours de la vie intérieure qui fascinent l’esprit et charment l‘amour-propre, reconnaisse l’altérité du monde et se réjouisse - selon cet aspect de la poésie anglaise qui ne cesse de s’exprimer – de la profusion de ses détails.
Il ne décrit pas simplement ce détails : il invente, il découvre, un sentiment nouveau de la présence (…)
Car cette aptitude à voir est aussi une clairvoyance, qui explore le réel pour en découvrir la profondeur inépuisable. »
(p. 406-407)

Au dernier chapitre de son livre, « Par une journée pluvieuse dans le Gloucestershire », chapitre consacré à David Jones, Charles Tomlinson et Geoffrey Hill, Michael Edwards s’attache plus précisément à plusieurs poèmes du second, dont « Cezanne at. Aix » :
« Dans ‘ Cezanne at Aix’ Cézanne à Aix) du recueil Seeing is Believing, (Voir c’est croire) de 1958, il [Tomlinson] pense à la montagne Sainte-Victoire, qui n’offrait pas, comme les fruits destinés à une nature morte, un goût délicieux pour l’imagination et qui n’était pas posée, comme une personne dont on ferait le portrait et qui serait consciente de sa pose, mais qui attirait le peintre, jour après jour, par son immobilité et son être-là irréductible. Survivant au climat et soutenue par son poids géologique, elle constituait et constitue encore, « a presence which does not present itself » (une présence qui ne se présente pas) Nous sommes loin ici de Wordsworth, pour qui les présences naturelles » et en premier lieu les montagnes de la région des lacs se présentaient, se proposaient au poète et à l’homme, par une action à la fois fraternelle et numineuse. Il n’y a rien d’angoissant, cependant, dans cette discrétion, cette présence-absence, du réel… » (p.406)

CEZANNE AT AIX

And the mountain : each day
Immobile like fruit. Unlike, also
Because irreducible, because
Neither a component of the delicious
And therefore questionable,
Nor distracted (as the sitter)
By his own pose and, therefore,
Doubly to be questioned : it is not
Posed. It is. Untaught
Unalterable, a stone bridgehead
To that which is tangible.
Because unfelt before. There
In its weathered weight
Its silence silences, a presence
Which does not present itself.

CEZANNE A AIX

Et la montagne : chaque jour
Immobile comme un fruit. Non comme, aussi,
- Parce qu’ irréductible, parce que
Ni un composant du délicieux
Et par conséquent discutable
Ni distraite (comme le modèle)
Par sa pose et par conséquent,
Doublement à discuter : elle ne
Pose pas. Elle est. Ininformée
Inaltérable, tête de pont de pierre
Vers ce qui est tangible
Parce que non ressenti avant. Là
Dans son poids éprouvé par le temps
Son silence fait faire silence, présence
Qui ne se présente pas.
(tr. Michèle Duclos)

***

Eamon Grennan

Né en 1941 Eamon Grennan, qui n’a jamais renoncé à revenir fréquemment dans son cottage du Connemara, a terminé ses études universitaires à Harvard, suivies d’un séjour d’un an à Rome, avant d’enseigner la culture irlandaise dans de prestigieuses universités de la côte Est des Etats-Unis, particulièrement à Vassar.
Il a reçu “the Lenore Marshall Poetry Award given by the Academy of Americain Poets for the best book of poems published in the States in 2002”.
Son compatriote John Montague écrit (en quatrième de couverture à son volume : “Eamon Grennan is a kind of Celtic amphibian, at home both in Ireland and America. He has the eye of a painter, the quiet ferocity of Bonnard or Vermeer, intent on tranfixing the moment.” (Eamon Grennan est un sorte d’amphibie celte chez lui également en Irlande et e Amérique. Il a l’œil d’un peintre , prompt à saisir l’instant).
En1996 l’ Oxford Companion to Irish Literature présente Grennan comme « a poet with a visual sense” (un poète qui sait voir), et Michael Kenneally, dans Poetry in Contemporary Irish Literature (Collin Smithe, 1995), comme “notable for the relentless avidity of his naturalist’s eye” (remarquable pour l’insatiable avidité de son oeil de naturaliste).


CEZANNE AND FAMILY

When he was excavating form from facts –
finding the geometry of trees and Mont St Victoire –
he was doing what you’d like to find
a bye-way to, translating ravages of daily dross

into an illuminated shape or two, simple as light
but holding all the prickly specific unspeakable
matter of fact, a grasping at (think the thousand
cuts of colour, paint laid and laid, angling into

into a new veracity) that offers a centre but
no easy symmetry, coming to a point, yes,
but letting the disorderly goings-on of nature
go on, undisciplined as they are and no

containing them. Could it be like families,
you wonder, the way they don’t or rarely ever
make clear and formal sense, yet the facts
add up and we stand there, astonished by them.

CEZANNE ET LA FAMILLE

Quand il dégageait la forme des faits –
découvrant la géométrie des arbres et de la montagne Sainte Victoire -
il faisait ce pour quoi vous aimeriez trouver
un raccourci, traduisant les ravages de l’écume des jours

en une ou deux images vives, simples comme la lumière
mais conservant, indicible, spécifique et épineux
tout l’ordinaire en un élan (la peinture au couteau,
strates sur strates de couleurs par milliers pour saisir

une nouvelles vérité) qui présente bien un centre mais
pas forcément de symétrie, débouchant certes quelque part
mais laissant libre cours aux désordres indociles
de la nature comme elle va et

ne la contenant pas pour autant. Pourquoi pas comme dans les familles,
à leur manière de ne jamais ou rarement
rendre clair et sans appel le sens, et pourtant les faits
s’additionnent, nous laissant là, stupéfaits.


SLAINTE, CEZANNE

Unarguable the dark dividing line around the apple, the pear, each peach on the plate, the plate.

In the House of the Hanged Man the light is made of mud. The leaves also.

At every fresh turn in the road some new thing to take the eye : mute communities of chimneystacks, poplars.

A pear is a sphere of separate being, and the dressed body breaks into mapzones of threadstuffedcolour.

Dissolvings and smudgings, as sticky things begin to flow together into some other order.

Monumental and ephemeral these bathers braving the elements : his late quartets.

Let things be heavy shreds and patches of mitigated colour, the skull itself transparent.

Look at it this way : he is seeing through us by looking at us : his peasant friend a prince with legs crossed ; his wife’s face blotched, blanched, her body a solid blue apron no light sifts through.

Natural touches : a few dabs of carmine on the graphite apple ; the luminous grain going forth from an old kitchen table.

The way he takes another last look at the garden’s quaking remains of colour.

And one more for the road : Ginger jar ! Jug of wine !

SLAINTE, CEZANNE

Indiscutable le trait sombre qui isole la pomme, la poire, chaque pêche sur l’assiette, l’assiette.

Dans La Maison du Pendu la lumière est faite de boue. : Les feuilles aussi.

A chaque nouveau tournant de la route quelque nouvelle chose saisit l’œil : des collectivités silencieuse de cheminées, de peupliers.

Une poire est une sphère d’être séparé, et le corps vêtu se brise en une cartographie de couleurs-tissées-de-fils.

Qui se dissolvent, se brouillent, alors que des choses visqueuses s’accordent à couler ensemble vers un nouvel ordre.

Monumentaux, éphémères, ces baigneurs bravant les éléments : ses derniers quatuors.

Laisser les choses être de lourds lambeaux et morceaux de couleurs variées, le crâne lui-même transparent.

Prenons-le ainsi : son regard nous traverse quand il nous regarde ; son ami paysan, un prince qui croise les jambes : le visage de sa femme marbré, blême, son corps un tablier bleu raide que ne traverse aucune lumière.

Des touches de nature : quelques petites taches de carmin sur la pomme graphite ; le grain lumineux qui se détache d’une vieille table de cuisine.

Sa manière de jeter un autre dernier regard sur le jardin et ses restes de couleur tremblotants.

Et un dernier pour la route : une bonne bière ! un petit coup de rouge !

Ndt. Slainte est un mot irlandais qui signifie À votre santé. Il est utilisé comme enseigne par un certain nombre de bars irlandais dans divers pays de langue anglaise


Le Poète reconnaît n’avoir pensé à aucun tableau en particulier mais avoir simplement souhaité illustrer le titre de son poème à l’aide de souvenirs imprécis.
« Ginger Jar » pourrait correspondre au « Le Vase paillé », titre d’un tableau que le poète a certainement vu à la Barnes Foundation de Philadelphie proche de son domicile à Vassar. Et « Jug of wine » à un tableau qui se trouve à la Tate Gallery à Londres, « Wine Jug and plate with fruit ».
Pour rester fidèle à l’intention du poète illustrée par son vigoureux Sláinte, avec son accord nous avons pris des libertés avec ces titres potentiels.
Ont participé à ces traductions : Michèle Duclos, Rome Deguergue, Sylvaine Marandon et Paul Ninin.

***

Bibliographie :

Charles Tomlinson

Bibliographie française
Cinq poèmes traduits par Jacques Darras dans Po&sie n° 98
Un poème dans Poésie 2002 , n° 92
Deux poèmes dans Le Journal des Poètes 2004/3
Deux poèmes dans Goéland 2
Un dossier publié dans Po&sie (décembre 2005)
Un autre dossier dans Poésie Première (printemps 2006)

Tomlinson et Paz ont collaboré en 1971 avec Jacques Roubaud et Edouardo Sanguinetti pour écrire en commun à la japonaise une suite de poèmes, Renga, pour Gallimard, repris par Penguin en 1979.

Eamon Grennan

Recueils de poèmes

Wildly for Days (Gallery Press, 1983)
What Light There Is (Gallery Press, 1987)
Twelve Poems (Occasional Works, 1988)
What Light There Is and Other Poems (North Point Press, 1989)
As If It Matters (Graywolf, 1992)
So It Goes (Gallery Press / Graywolf 1995)
Relation – New & Selected Poems (Graywolf, 1998)
Selected & New Poems (Gallery Press, 2000)
Provincetown Sketches (Aralia Press, 2000)
Still Life with Waterfall (Gallery Press 2001 / Graywolf 2002)
The Penguin Book of Contemporary Irish Poetry edited by Peter Fallon & Derek Mahon, 1990 : p.198 à 208.

Traductions
Selected Poems of Giacomo Leopardi (Dedalus Press, 1995)
Leopardi : Selected Poems (slightly revised version, Princeton UP, 1997)

Ouvrage critique
Facing the Music – Irish Poetry in the Twentieth Century (Creighton UP, 1999).

Bibliographie française :
Le Journal des Poètes
Etudes Irlandaises
Goéland 2
Poésie Première
n°32, juillet/octobre 2005 / Présentation et- traduction de 18 poèmes


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